LA POLOGNE
On doit d'abord établir en fait qu'au mois de novembre 1814 , époque de la réunion du congrès, les Russes étaient entièrement maîtres du grand-
(1) Voir Tarticle de VObservateur autrichien, iO décembre
ducbé de Varsovie , et leurs garnisons tenaient Kalisch, Cracovie et Zamose, en y comprenant même la forteresse de Thorn.
Cet uH pos9ideti$y Alexandre ne voulait point Tabandonner ; son idée fixe paraissait la reconstitution de l'ancienne Pologne, sous le protectorat russe. £t sur ce point , le czar s'était assuré le consentement tacite de la Prusse (je rappelle que l'indemnité du cabinet de Berlin était la Saxe).
Lord Gastlereagh fut le premier à s'opposer au rétablissement d'une Pologne russe. Dans un mémoire mis sous les yeux du congrès, il disait : «( qu'il s'opposait itérativement et avec force , au nom de sa cour, à Férection d'un royaume de Pologne qui fût uni et fit partie intégrante de l'empire de Russie ; le désir de sa cour étant de voir une puissance indépendante, plus ou moins considérable en étendue , établie en Pologne sous une dynastie distincte , et comme un État indépendant , entre les trois grandes monar* chies. »
Cette protestation n'arrêta point l'empereur Alexandre, qui se montrait plus que jamais décidé dans son projet sur la réunion de la Pologne. Avant même que le congres eût statué, le grand-duc Constantin , qui avait quitté Vienne le 9 novembre, disait aux Polonais, dans une proclamation du 1 1 décembre, ces paroles décisives :
« L'empereur, votre puissant protecteur , vous fait un appel , réunissez-vous autour de vos dra^
pciaax; qoe votre bras s'arme pour la défense de votre patrie et la conservalioD de votre existence politique. »
Dans une note , le comte de Nesselrode déclara que huit millions de Polonais étaient résolus de défendre l'indépendance de leur pays (1 ).
Ainsi trois systèmes étaient engagés sur la Pologne :
1<* Celui de l'empereur de Russie^ qui en voulait faire un tout, une agglomération, avec des institutions nationales et le protectorat russe ; système qui aurait eu pour résultat tôt ou tard de rattacher tous les fragments séparés de Tancienne Pologne autour de la Russie ; et ce résultat devait être repoussé par la Prusse et TAutriche^si vivement intéressées au maintien du dernier partage.
â** Le système anglais et français, qui consistait à créer une nationalité polonaise, véritablement indépendante aussi bien de la Russie que de la Prusse et de TAu triche. Ce système, il faut le dire, était trop opposé aux intérêts de la Russie, et même à ceux de la Prusse et de TAutriche, pour qu'il p4ît jamais être accepté. Une Pologne indépendante ! ni le xviii" siècle, ni la république, ai Napoléon n'avaient eu la pensée, l'espoir, la possibilité de la faire revivre; la Pologne s'était suicidée par ses dissensions et sa gloire même; on
(1) Je donne toutes ce» pièces diplomatiques dans mon Hiitoire de la Restauralipn.
pouvait espérer pour elle des institutions, une certaine indépendance sous un protectorat ; mais la France et TAngleterre devaient se borner à des vœux, arce que rien au delà ne leur était permis dans le balancement actuel des forces européennes.
5" Un système mixte tendait à corriger l'influence exclusivement russe sur la Pologne, en cédant à la Prusse un nouveau fragment sur ses frontières, en restituant à rAutriche les parties limitrophes de la Gallicie qui avaient été cédées par le traité de Vienne, en 1809; puisqu'on ne pouvait pas espérer une Pologne indépendante il fallait au moins éviter qu'elle ne devint russe.
Ici, se rattachait la question de Cracovie.
On se rappelle que dans sa première négocialion de 1814, la Russie demandait les points de Thorn, à l'extrémité du grand-duché de Varsovie ; Cracovie, à l'autre extrémité, avec la forteresse de Zamosc au centre. Cette prétention à laquelle d'abord au moment de la guerre , lorsqu'il s'agissait avant tout de combattre Napoléon, la Prusse et l'Autriche avaient tacitement consenti, devait soulever des obstacles , lorsque la question serait définitivement traitée. Si le grand-duché de Varsovie avait englobé la forteresse de Thorn , c'eut été un point trop menaçant pour la Prusse , dont les frontières n'étaient plus garanties. Et si, d'un autre côté, Cracovie et Zamosc se trouvaient cédés au royaume de Pologne, - sous l'influence
russe, rAatriche devait yoir son territoire eiposé à la première invasion. Ces questions, il est vrai, furent conduites par les trois puissances dans des conférences particulières ; elles furent préparéeê, elles purent être même résolues par trois ; mais elles ne furent invariablement sanctionnées que par rintervention du comité des huit, c*est-à«dire par r£urope.
Alors seulement on arrêta que le grand-duché de Varsovie, séparé de quelques fragments du duché de Posen et de la Gallicie, serait uni à la Russie pour former un royaume distinct avec des institutions nationales, et cette stipulation devint la base d'un premier traité qui fut inséré dans Tacte final du congrès de Vienne et fit partie du droit général. On ajouta quelques dispositions relatives à la nationalité polonaise et aux institutions particulières que l'empereur croirait utile d'accorder.
La doctrine du partage paraissait un moyen permanent de mettre en hostilité les intérêts russes, prussiens et allemands. Dès qu'il fut constant que la nationalité et l'unité polonaises étaient une impossibilité, à moins de tout jeter aux mains de l'empereur Alexandre, la doctrine du partage entre les trois puissances fut préférée afin d'éviter l'action absorbante de la Russie {annejpe C),
Ces articles n'avaient rien décidé sur le sort de Cracovie, alors occupée par les Russes et qui de-
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vait leur rester dans le premier projet. €e fat M. de Metternich qui proposa , au nom de l'Autriche, inquiète pour ses frontières, d'en faire une cité indépendante , dernier vestige de la Pologne. Gracovie, ville studieuse, universitaire, savante, en dehors des agitations, possédait le tombeau des vieux rois : c'était comme la nécropole de la Po^ logne. Tant qu'il resterait une ombre de nationa** lité polonaise, on ne pouvait démembrer Gracovi« de ce grand corps, et comme les habitants étaient alors paisibles, à c6té de la nationalité polonaise, proclamée par la Russie, on créa la république indépendante de Cracovie , sous le protectorat des trois puissances, l'Autriche, la Prusse et la Russie, comme un point neutre entre des États qui se touchaient et pour éviter de la donnera l'un d'eux à l'exclusion des autres.
Les traités sur la liberté et l'indépendance de Cracovie sont considérables. Le premier est conclu le 8 avril IBlo, entre la Prusse, la Russie et l'Autriche; il y est formellement stipulé que Cracovie sera ville libre, indépendante [annexe 2>). Le second est spécial entre la Prusse et la Russie (5 mai 1815) , et la même stipulation y est consi-< gnée (annexe E). Ënfîn les ministres des trois puissances, le prince de Metternich, MM. deHar^ denberg et Razumowski arrêtent la forme constitutionnelle de Cracovie, dans un traité en vingtdeux articles qui règle les fonctions du sénat, les élections , les privilèges de l'université et
LE CONGRÈS DB TIBlfflB. 3S
le gouvernement de la république (annejte F), L'acte final du congrès de Vienne contient les principaux articles des premiers traités ainsi devenus actes du droit public général , et par conséquent inséparables : où donc se trouve cette distinction entre les puissances signataires et les puissances seulement garantes? liCS actes du congrès sont un. Les traités particuliers qui les précèdent sont comme des projets proposés à rassemblée des huit et acceptés par tous; si bien que les autres pièces ne sont que des annexes, c'est-à-chre des preuves justificatives , comme les conventions préliminaires sont habituellement ajoutées aux traités définitifs dans les contrats entre particuliers.
Ik SAXE.
La question qui se rattachait à la souveraineté de la Saxe n'était pas plus entière que celle de la Pologne, lorsque les plénipotentiaires français arrivèrent au congrès de Vienne. La Prusse faisait de la souveraineté de la Saxe une question capitale^ en invoquant les traités antérieurs et les engagements pris envers elle par la Russie , et la clause surtout qui lui assurait une augmentation de ter-*
M LE C01T6RÉS OB VIENNe.
ritoire. Son lot était tout trouvé dans ta Saxe ; la conquête était réelle et M. de Hardenberg rappelait Yuti poMsideiis accompli depuis un an et ]e fait de Poccopation de la Saxe par les Prussiens, ainsi que celui de Tadministration même qui leur était confiée sans résistance. A ses yeux, c'était un fait qui se liait à Toccupation du grand-duché de Varsovie par les Russes, et de l'Italie par l'Autriche : à chacun son indemnité; Dresde et Leipzig paraissaient au cabinet de Berlin, pour son commerce et sa frontière , des cohésions inévitables. Il se trouvait en outre que le respectable roi de Saxe était comme captif aux mains des Prussiens, et dès lors tout semblait dit sur la question saxonne.
La Prusse pouvait même trouver dans l'ancien droit germanique des exemples pour appuyer ses prétentions :. d'après les vieilles coutumes, le membre de la fédération ou le vassal qui manquait à ses devoirs généraux envers l'empire , était frappé dans sa personne, dans son fief, et le tribunal de la diète prononçait sa déchéance. Or, dans l'opinion de la Prusse, le vieux roi de Saxe se trouvait précisément dans cette hypothèse : l'Allemagne en effet s'était levée tout entière en 1815 contre Napoléon par un sentiment unanime et national ; qu'avait fait dans cette circonstance le roi Frédéric-Auguste? il s'était donné corps et âme à l'oppresseur de la patrie; lui seul avait résisté à l'impulsion patriotique, et les Prussiens
avaient été obligés d'occuper la Saxe, pour assurer le triomphe de la nationalilé allemande; qu'importait Tantiquité de la race lorsque Técu des armoiries était brisé? (Ici je parle le langage du prioce de Hardenbcrg.) D'où la Prusse concluait qu'il y avait eu forfailurc de la part de la maison de Saxe et motif de confiscation de fief : on lui chercherait une indemnité en Italie (la Prusse protestante indiquait les légations pontificales ) ; mais son royaume était acquis à la confédération germanique, qui en disposerait en faveur de la Prusse, le plus patriotique des États, le premier en avant par les sacrifices depuis 1815.
Ce système, appuyé spécialement sur la force et la conquête, se liait aux idées de la Russie, et l'empereur Alexandre l'avait complètement approuvé. M. de Hardenberg en faisait une loi impérative : point de traité sans la cession de la Saxe à la Prusse, en partant toujours de ces paroles : « Je possède, je tiens, je ne céderai pas. »
Dans ces circonstances impératives le roi Frédéric-Auguste venait d'envoyer au congrès de Vienne une protestation contre l'administration prussienne en Saxe; conçue en termes dignes et touchants, elle reposait sur les principes qui fondaient l'alliance et la coalition de l'Europe : puisque le but annoncé était de secouer le système ardent de conquête et de possession arbitaire posé par Napoléon, pour revenir aux anciennes maximes du droit politique européen , la consé-
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qucnce légitime n*é(ait-eUe pas que toutes les souverainetés devaient reprendre leur place? A plus forte raison une vieille maison européenne, comme celle de Saxe , devait retrouver ses droits , son territoire, sa souveraineté : la dépouiller, c'était agir avec la brutalité des révolutions. Le roi Frédéric-Auguste avait pour lui la majorité des publicistes allemands; la violence du système minutaire exercé par les Prussiens soulevait une vive répulsion ; des écrits remarquables étaient publiés pour soutenir la force et la validité des droits de la maison de Saxe.
Hélas ! cette protestation n*eùt été qu'un vain cri jeté au milieu du congrès , si elle n'avait été soutenue d'une façon effective : qu'allaient faire la France, l'Autriche et l'Angleterre, en présence d'un si grand intérêt?
M. de Talleyrand , en arrivant au congrès , et pour se faire une position considérable, avait cherché tous les éléments de force , soit en se rapprochant de l'Angleterre ou de l'Autriche dans certaines questions de politique générale, soit en suscitant des intérêts particuliers et j'ai presque dit des rivalités ; la question de Saxe s'offrit à lui comme un moyen de donner tout d'un bond à la France une grande position. Pour arriver à cette fin il avait plusieurs motifs à invoquer : les liens de parenté qui unissaient Louis XVIII à la maison de Saxe, puisque la Dauphine sa mère était de cette maison. Ensuite, à toutes les époques la
LB CONGRÈS DE VIElfNE. 37
France était intervenue dans les intérêts du corps germanique , et ici c'était une occasion nouvelle potir y prendre une large place.
En conséquence, M. de Talleyrand présenta une note très-nette, ainsi résumée : « Le roi de France ne sanctionnera jamais la cession entière de la Saxe à la Prusse et la disparition de cette royale lignée ; car la confiscation, étant bannie du code des nations éclairées, ne peut au dix-neuvième siècle faire partie du droit public : est-ce que deux millions de Saxons s'affectionneraient jamais pour la dynastie prussienne? et cette injustice ne serait-elle pas Tétincelle qui allumerait un vaste incendie en Allemagne ? >*
C'était déjà très-hardi , quand on songe que la maison de Bourbon venait à peine d'être restaurée, et qu'à deux mois de là les alliés occupaient Paris. Mais M. de Talleyrand savait bien qu'en prenant cette attitude il obtiendrait l'assentiment tacite de l'Angleterre et l'approbation formelle de l'Autriche.
C'était en effet avec un vif et grand déplaisir que M. de Metternich voyait les prétentions de la Prusse sur le territoire saxon ; le chancelier d'État n'ignorait pas les desseins du cabinet de Berlin pour le développement progressif de son influence morale en Allemagne; et si on laissait la Prusse s'arrondir par la Saxe , le territoire autrichien se trouvait entamé, ou au moins tellement enveloppé qu'une résistsuice serait difficile dans une lutte
LE COnCRÉS DE VIERITE. i
d'avenir entre rAutriche et la Prusse. Le danger pour cette puissance était celui-ci : d'une part, la Russie, par le grand-duché de Varsovie, la menaçait par la tête ; de l'autre, la Prusse maîtresse de la Saxe la pressait par le centre , et comme il y avait intimité de famille , de pensées et d'intérêts entre les deux cabinets russe et prussien , l'indépendance de l'Autriche n'était pas le moins da monde assurée.
Aussi, M. de Metternich s'empressa*t-il de présenter une note d'une certaine fermeté :
<c Les prétentions de la Prusse sur l'incorporation de la ^axe à sa monarchie sont un véritable sujet de regrets pour l'empereur. Sa Majesté Impériale voit avec peine qu'une des plus anciennes dynasties de l'Europe puisse être menacée de perdre tout le patrimoine de ses pères dans un système réparateur; si en dernier résultat la force des circonstances rendait la réunion de la Saxe inévitable , Sa Majesté Impériale y mettrait pour conditions l'entière conformité de vues et d'intérêt de la Prusse et de l'Autriche , leur appui réciproque dans la question de la Pologne ; enfin qu'on lierait la question de la Saxe aux arrangements pris pour les affaires de l'Aliemagne et sa division en nord et en sud. »
M. de Metternich avec sa modération habituelle n'osait pas blesser complètement la Prusse dans son idée favorite d'incorporation, car M. de Hardenberg avait déclaré u qu'en aucune circon-
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stance le roi son mattre oe se départirait de la possession réelle et effective de la Saxe , une des conditions et des conséquences du soulèvement de FÀUemagne. »
Que ferait TÂngleterre qui déjà s'était associée à la France dans la question polonaise ? La suivrait-elle avec la même ardeur dans la grande dif-^ ficulté de la confiscation de la Saxe ? Ici la position de lord Castlereagh était moins nette, moins sincère que celle de M. de Talleyrand. L'Angleterre s'était toujours beaucoup mêlée du corps germanique ; dans toutes ses guerres sur le continent, elle y avait acheté ses hommes et remonté sa cavalerie de manière qu'aucune division ou changement territorial en Allemagne ne pouvait s'accomplir sans que l'intérêt de l'Angleterre en fût vivement excité.
Dans cette nouvelle circonstance, le cabinet britannique n'était pas dans une opinion aussi prononcée que la France, et ceci moins par les sentiments que par les intérêts. Si, par les sentiments , elle eût soutenu la Saxe , par les intérêts elle appuyait la Prusse que le torysme voulait constituer comme une barrière formidable à la Russie. Ajoutons que l'acte de Vienne allait con-' stituer en royaume le Hanovre , autrefois simple électorat, création à laquelle les torys mettaient le plus grand intérêt; de là une certaine froideur dans les démarches de lord Castlereagh pour sauver la Saxe et son vieux roi.
Donc à vrai dire, M. de Talleyrand fut le seul à Mutenir avec fermeté les droits du roi de Saxe, et il le fit dans un sentiment de tenue parfaite et de fermeté remarquable. Ce fut un rôle d'une certaine ampleur que celui de la légation française à Vienne ; Louis XYIII mit de Tamour-propre à rétablir le roi de Saxe, et cette persévérance enfin amena une transaction qui fut Tœuvre de TAutriche et de la France. Le roi de Prusse ne garda qu'un fragment de la Saxe , une certaine somme de population pour s'arrondir ; ses frontières durent s'étendre dans tout le duché, depuis Wittem- ))erg jusqu'à Rothenbourg, Sondershausen ; mais le roi de Saxe sauva Weimar, Dresde, Leipzig. Ainsi presque immédiatement la protection de la France s'étendait même en Allemagne.
Ce fut une des belles parties de la négociation que de voir le gouvernement d'une nation naguère envahie se poser avec de fermes volontés dans une négociation purement allemande. Ce nouveau traité fut aussi ratifié par le comité des fyiit et fit partie de l'acte final.
Or je demande si le roi de Saxe , depuis l'acte récent des trois puissances, a plus de garanties que la république de Cracovie ? Qui le protège et qui peut le sauver d'une fantaisie conquérante consentie en faveur de la Prusse moyennant indemnité par la Russie et l'Autriche ? Voilà comment un acte injuste, usurpateur et par conséquent révolutionnaire, rend toutes les situations incer-
taines ; voilà comment le droit public de TEurope se trouve compromis et les garanties perdues à roccasîon d'un acte arbitraire consommé par la force ! [Jnnexe G»)