‹ Le congrès de Vienne dans ses rapports: avec la circonscription actuelle deChapitre 8 sur 34 · LA SUISSE · texte numérisé non relu

LA SUISSE

La neutralité de la Suisse est un vieux principe reconnu et pourtant violé par tout le monde.

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Les généranx du Directoire, Napoléon, et après eux les armées coalisées avaient traversé la répu^ blique helvétique dans un ou plusieurs cantons, sans se faire le moindre scrupule.

La Suisse avait envoyé à Vienne une légation solennelle pour solliciter une réorganisation permanente et reconnue par tous. Telle était la mission dii colonel Laharpe, ancien précepteur d'Alexandre, et qui exerçait sur lui un influent prestige, aidé en cela de son compatriote le gé-' néral Jomini, très-actif à Vienne.

La Suisse avait subi Tempire de deux actions diverses et hostiles depuis les événements de 1789: un parti voulait Tunité, c*était le plus violent, le plus démocratique; secondé par la France sous le Directoire et le consulat, il avait abouti à la médiation de l'empereur Napoléon. Le second parti voulait, au contraire, une grande variété dans les divers éléments qui composaient la confédération helvétique ; il désirait une pondération, un balancement dans toutes ses parties : catholiques, protestants, noblesse, bourgeoisie, paysans, diversité de religion, d'intérêts, de commerce , de langage, et contre-poids si parfaitement réglé que l'unité pût triompher dans la diète générale.

Plusieurs puissances avaient intérêt à la constitution de la Suisse. La France ne pouvait pas laisser accomplir un travail aussi capital sur ses frontières sans y prendre part; Genève et le canton de Vaud étaient presque la France. De toute

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antiquité, la maison de Bourbon s^était déclarée la protectrice des Suisses, ses bons amis et confédérés. Ces sortes de liens ne s'effacent pas.

L'Autriche de son côté , par les frontières des Grisons et la Yalteline, avait le plus grand intérêt à toute Torganisation de la Suisse, qui du haut de ses montagnes démocratiques menaçait rAUemagne et Tltalie. L'Angleterre elle-même mettait du prix à ses liens commerciaux avec la Suisse ; le Piémont gardait des méfiances ; et enfin l'empereur Alexandre, qui essayait de se mêler à tout, s'intéressait vivement à leur constitution ; il leur parlait tantôt un langage bienveillant, tantôt il leur jetait des paroles de colère afin de les contenir dans le système que lui-même avait tracé, mélange d'idées religieuses et politiques.

Dès l'ouverture du congrès , le â novembre , le comité des grandes puissances avait créé un comité spécial sur les affaires de la Suisse « pour garantir, conformément au traité de Paris, l'organisation politique que la Suisse se donnerait sous les auspices desdites puissances ; » ce comité fut composé du baron de Wessenberg pour l'Autriche, M. de Humboldt pour la Prusse, lord Stewart et M. Strafford Canning pour l'Angleterre, du comte Gapo-d'Istrias pour la Russie. La France en fut d'abord exclue, et pourtant il s'agissait de ses frontières, d'une neutralité violée contre elle! Hélas ! il existait alors une méfiance très-grande, même en Suisse, contre l'influence française, et le

SB U GOKGBÊâ DE VIBNNlI.

congrès tendait moins à établir un juste équilibre de forces que des barrières contre les projets ultérieurs de la France. Les instructions des pl^ nipotentiaires demandaient l'intervention des puissalaces pour que la Suisse fût reconnue dans son indépendance et sa liberté actuelle , dans sa neu^- Iralité, enfin qu'elle fût réintégrée dans les anciennes frontières avec ies adjonctions convena-* blés à sa ligne militaire du c6té de la France.

Indépendamment de la députation g^érale de la diète , quelques cantons tels que Berne, Saint^^ Gall, Argovie, avaient envoyé des députés spé^ ciaui. Une circonstance marqua l'influence que la Russie tendait à s'assurer désormais sur le midi de l'Europe. Dans la réception que fit Alexandre aux députés suisses, il leur adressa une fort vive réprimande , et déclara que si la confédération voulait son indépendance , elle devait commencer par s'en rendre digne.

Une première question se présentait et devait précéder toutes les autres : comment les puissances allaient-elles intervenir dans les affaires de la Suisse? Était-ce une intervention d'autorité, ou bien de pure bienveillance? Les puissances devaient-elles imposer ou conseiller seulement? H. Straiford Canning soutint au nom de l'Angleterre l'intervention par autorité; les puissances devaient intervenir neceêêiiate rei. Le plénipotentiaire russe répondit «< qu'on ne pouvait rien se promettre d'avantageux de l'arbitrage forcé, sim-

pleou timUéf attenda rirritetion où se troavtient le» parties intéressées ; qu'il fallait se borner à déclarer qae les paissafiiees énoneeraient leur voloiité sur les contestations entre les cantons , et attacheraient à Tassentiment de ceux-ci la reconnaissance de leur indépendance et de leur neutralité perpétuelle. »

La contestation prenant un caractère général et passionné, la légation française obtint de se faire représenter dans le comité pour la Suisse, et M. de Dalberg fut admis dans la séance du 50 no- Tonibre. La plus grande contestation portait sur le point de savoir si le pays de Yaud resterait détaché de Berne, conformément à l'acte de médiation, ou bien s'il y serait réuni ; on (^posait à Berne son attachement pour la France ; le pays de Yaud, à son tour, déclara qu'il ne se soumettrait que par la force. Quelques autres cantons réclamaient des bailliages qui en avaient été détachés; Genève demandait un agrandissement de territiÂredu c6té de la France et du côté de la Savoie ; on sollicitatt l'érection en cantons nouveaux du Valais et du pays de Neuchâtel , récemment fief militaire dse Napoléon concédé au maréchal Bertbier ; la Yalteline et les comtés de Chiavenna et de Bormio , si importants comme positions militaires, étaient également réclamés par l'Autriche. On petit voir que la tendance du congrès de Yienne était de tout régler d'une manière fixe et permanente; en un mot, de réorganiser l'Europe après

le grand bouleversement qu'elle avait subi (l).

Au reste ces négociations sur la Suisse tenaient à Texistence de divers partis qui tous visaient à la domination. J'ai déjà parlé de la lutte entre Topinion unitaire demandant un gouvernement cen-^ tral et fort, une république sous un seul président; et le parti fédératif qui voulait maintenir le vieux groupe d*États, si respectables depuis Guillaume Tell . Ce n'étaient pas toutes les divisions politiques : dans les cantons eux-mêmes, on pouvait distinguer la force de l'aristocratie suisse, c'est-à-dire le gouvernement des familles bourgeoises ou noMes, dont l'origine se mêlait à l'indépendance primitive, et le parti des démocrates né avec la révolution française, parti qui appelait quelque chose de semblable à la constitution que l'abbé Soulavie avait donnée à la Suisse sous le Directoire.

Dans cette lutte, la combinaison européenne que le congrès s'efforça de faire triompher se résu^ mait en quelque forme de conservation historique : prépondérance des grandes familles nobles ou bourgeoises, qui depuis des siècles avaient fait le bonheur et la prospérité de la Suisse; balancement des États et des cantons de telle sorte que le gouvernement conservateur de Berne eût toujours une action prépondérante ; fixation des voix, établie de manière à ce que les petits cantons conservateurs pussent dominer les cantons révolu-

(i) Voir mon travail sur la RettauratUm.

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tionnaires tels qae Yaud et Genève. Enfin , il fut laissé à chacun de ces cantons une force assez indépendante pour n'êlre pas opprimés les uns par les autres. Telle dut être la constitution helvétique, et à cette époque, aucune des puissances n Savait de fâcheuses intentions à Tégard de la Suisse; loin de là , elles voulaient la conserver dans sa neutralité et son indépendance, moyennant qu'elle s'engageait de son côté à ne point troubler la sécurité et Tordre dans les États voisins. On ne craignait pas encore que la Suisse, terre d'asile pour les proscrits, put un jour devenir le point central de tous les complots contre les souverainetés légitimes !

Avec un peu d'habitude des affaires et une certaine notion d'histoire, on devait comprendre que si la Suisse sortait des conditions naturelles et simples que l'Europe lui imposait, elle serait exposée à mille dangers. Placée comme elle l'était en présence de trois États rivaux ou au moins méfiants, l'Allemagne, l'Autriche, le Piémont; soutenue sur une longue lisière de ses frontières par la France, qui pouvait l'appuyer ou ia délaisser selon l'occurrence, la Suisse devait garder d'habiles ménagements ; elle n'avait ni unité pour sa langue, ni conformité dans ses mœurs, ses habitudes, sa religion; la Suisse se trouvait placée entre plusieurs États comme la Pologne ; seulement elle avait de plus qu'elle ses montagnes impénétrables. En cas de dissolution du pacte par la vio-

M Ll CONGRÈS DE TIENNE.

lence, chaque puissance avait son lot fait d*avance. Si par sa folle conduite elle devenait jamais un sujet de crainte ou de tourmente pour TEurope , la dissolution de la fédération pouvait parfaitement arriver, et les cabinets étaient prêts à recueillir la succession d'une folle démocratie ivre du vin de Léman.

L'œuvre du congrès relativement à la Suisse était prévoyante, conservatrice; désormais vingtdeux cantons formaient la confédération helvétique, neuf catholiques, huit protestants et cinq mixtes, et les voix étaient mesurées de manière à ce que la prépondérance demeurât au parti véritablement traditionnel; car en sortant de celte idée on était menacé du chaos. Mais pour la Suisse, aussi bien que pour Fltalic et TAllemagne, rien ne pouvait se décider sans l'assentiment commun; ce que le congrès avait arrêté, un autre congrès pouvait seul le détruire ; Tœuvre ne pouvait dépendre ni de la volonté d'un cabinet seul, ni d'un caprice de peuple, à la suite d'une émeute.

Neutralité suisse, indépendance des villes libres d'Allemagne, république de Cracovie, tout cela partait de la même pensée et se plaçait sous la même garantie (annexe L).

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LA TRIPLE ALLlAnCE DE LA FRANCE, DE L^RGLETERRE

ET DE l\cTRICHE.

J'ai déjà remarqué la position entièrement isolée qu'avait d'abord subie la France après le traité de Paris du ?0 mai 1814, et à Torigine du congrès de Vienne ; je répète qu'un moment il arait été question de l'exclure même des transactions capitales du congrès, sous prétexte que tout pour elle avait été réglé par le traité de Paris.

L'habileté de M. de Talleyrand fut donc, en s^adressant aux intérêts particuliers, de se faire une bonne position à Vienne ; et il aperçut bientôt que les prétentions de la Russie sur le grand-duché de Varsovie, de la Prusse sur la Saxe, et l'alliance intime des deux cabinets de Berlin et de Pétersbourg, créaient des rivalités, des méfiances, dans les cours de Londres et de Vienne, et la France devait en profiter.

Sur les questions de la Pologne et du grandduché de Varsovie , l'Autriche et l'Angleterre étaient d'accord : « que cette prépondérance exorbitante à laquelle la Russie semblait tendre pour elle-même était de nature à briser l'équilibre européen, et dès lors ce n'était pas trop que de s^unir

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intimement pour arrêter les projets de cet immense colosse qui menaçait de s^étendre sur le midi de l'Europe, m

En effet, l'attitude de l'empereur Alexandre à l'égard de la Pologne semblait un système tellement arrêté, qu'il n'y avait plus moyen de le surveiller et de l'empêcher que par la menace d'une guerre. L'armée russe était restée sur un pied formidable; le grand-duc Constantin réunissait les débris de l'armée polonaise. Qu'allaient donc faire toutes ces forces? et à quel dessein les avait* on groupées? Ce nouveau royaume de Pologne constitué par l'empereur Alexandre, avec des institutions et une armée nationales , n'était-il pas un piège tendu, afin que toutes les portions de l'ancienne Pologne , détachées par les partages successifs, en y comprenant même la Gallicie et le grand-duché de Posen, vinssent se grouper et se réunir sous la protection russe?

Les trois représentants des cours de France, d'Angleterre et d'Autriche, M. de Talleyrand, lord Castlereagh et M. de Metternich, avaient étu« dié traditionnellement la politique russe en ce qui concerne la Pologne. Au dix-huitième siècle même y avait-il eu encore une Pologne indépendante? L'expédition aventureuse de Charles XII, comme la campagne de Napoléon en 1812, avait bien plus avancé la dernière heure de la Pologne que les traités de partage. Depuis Pierre I«*", qu'étaient ces rois polonais, si ce n'est les lieutenants des

czars? et la noblesse ne s'était-elle pas soumise au gkive, et, ce qui tue mieux que le glaive, à la corruption du cabinet de Pétersbourg ? et les rois de Pologne s'étaient faits les favoris efféminés des impératrices de Russie ! A bien considérer le partage même, il n'était qu'une garantie européenne; car il avait intéressé la Prusse et l'Autriche à contenir la Russie dans ses desseins sur l'Allemagne et le midi de l'Europe.

£n partant de cette donnée et pour arrêter les projets ultérieurs de la Russie, lord Castlereagh, M. de Talleyraad et le prince de Metternich , décidèrent qu'il fallait signer un traité d^alliance éventuelle, avec stipulation de subsides et de contingents militaires qui pourraient être appelés sous les armes, au cas où la Russie ne resterait pas dans des conditions raisonnables.

Ce traité secret du mois de mars 18115 est un des actes les p|us curieux, parce qu'il constate au moyen de quels efforts ingénieux M. de Talleyrand avait dissous la coalition et trouvé des alliés pour la France le lendemain même du jour où elle avait subi l'invasion. De puissance passive, elle devenait donc puissance active; l'Angleterre gardait ses flottes sur le pied de guerre , l'Autriche ne désarmait pas, et la France échelonnait ses troupes sur les frontières. On ne s'expliquait pas en France un mouvement de troupes qui s'opéra un peu avant les cent-jours sur les frontières du Mord et des Alpes. Ces mouvements étaient la suite de ce traité

signé à Vienne , et une dépêche de M. de ïaUeyrand indique même des chances de guerre à cette époque (annexe 31),

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