ENSEIGNEMENT DE LA COMPTABILITÉ MÉTHODE H. VANNIER
{Suite)
Au cours d'une polémique fort édifiante engagée dans la Gazette de VEpargne^ par M. Lefèvre, ex-secrétaire du baron J. de Rothschild, contre MM. Barré et H. Vannier, auteurs de traités de comp-
tabilité théorique et professeurs des écoles de commerce de Paris et du Havre, M. H. Vannier répondait, entre autres choses, n'avoir jamais rencontré un seul contradicteur durant son long professorat.
Cette affirmation si carrée n' avait-elle trait qu'à ce qui concerne son enseignement du calcul des changes et des arbitrages, que M. Lefèvre malmenait sans pilîé, en se plaçant au point de vue de la pratique réelle, et notre auteur entendait-il faire une résen^e mentale au sujet de son enseignement de la comptabilité commerciale ?
C'est ce qu'il est permis de supposer quand on sait combien ce dernier enseignement compte de détracteurs parmi les praticiens du commerce. Ne serait-il pas en efTet plus que surprenant que le théoricien, dont nous avons raconté les prodigieux succès universitaires, ignorât jusqu'à l'existence de la célèbre Réfutation dont son traité de tenue de livres a été l'objet de la part de M. Pigier, praticien consommé, réfutation dont cinq éditions ont été épuisées depuis 1860, et dont nous recommandons la lecture comme des plus intéressantes et instructives qui soient sur la matière.
Mais ce qui serait surprenant n'est pas pour cela impossible. Nous avons même, en y réfléchissant, plus d'une raison de croire que M. H. Vannier n'a jamais ouvert la Réfutation en question ; d'abord, par cette sorte de dédain hautain de la critique qui sied si bien aux hommes qui ont su s'élever au-dessus du niveau commun ; ensuite et surtout parce que rien, absolument rien dans les nouvelles éditions de ses ouvrages ne vient révéler que l'auteur réfuté ait tenu compte des reproches sérieux, des critiques graves auxquels son œuvre a donné lieu pour ainsi dire à chaque page.
S'il en est ainsi, peut-être aurons-nous meilleure fortune que M. Pigier, peut-être ce modeste article passera-t-il sous les yeux de notre trop dédaigneux professeur et lui donnera-t-il le louable désir de lire tout au long un livre que nous avons lu nous-même avec la plus grande attention, regrettant plus d'une fois que les sages et pratiques avis qu'il contient n'aient pas été médités et pris en considération par un homme dont, en définitive, les ouvrages — à cause même de l'approbation qu'ils ont reçue du conseil supérieur de l'Université — défraient encore aujourd'hui, à eux seuls ou à peu près, l'enseignement scolaire de la tenue des livres en France. Si notre vœu est exaucé, si M. H. Vannier daigne abaisser son regard vers notre prose indigne, peut-être alors, comme saint Paul, mettra-t-il aussi le pied sur le chemin de Damas et reniera-t-il, à notre admiration grande et au grand profit de ses
élèves, ce qu'il a tant affirmé, ea dépit des bons conseils qu'il n'écoutait pas! Mieffx vaut tard que jamais, crie le bon sens par la voix populaire. Allons, monsieur Vannier, un bon mouvement et pas de fau&se honte !
En somme, la chose est sérieuse et mérite toute l'attention des hommes éclairés justement préoccupés de la valeur pratique de 'l'enseignement donné dans nos écoles aux générations qui nous succéderont.
Si la comptabilité est bien réellement une science de première utilité pour tous dans ce siècle chaque jour plus positif et adonné aux affaires, il est évidemment de première nécessité que cette science soit rendue aussi simple, aussi claire, aussi compréhensible que possible.
N'est-ce pas d'ailleurs à cette condition qu'elle justifiera ce nom de science qu'on lui conteste à tort, mais non sans quelque raison jusqu'ici, et n'est-ce pas aussi à cette condition seule qu'elle deviendra pour tous, et notamment pour l'enfant et la femme, d'une possession facile?
Clarté 'it simplicité, telle est donc la devise que les auteurs de toités de tenue de livres devraient prendre et observer s'ils avaient le réel désir d'enseigner vite et bien. En est-il ainsi ? Ne semble t-il pas au contraire que la devise qu'ils choisissent in petto est; Obscurité et complication^ leur désir non avoué, mais réel Sn fond, étant de faire durer le plus longtemps possible des études rendues par leurs soins abstraites et pénibles, et d'embrouiller à dessein les choses les plus simples pour les débrouiller lentement et doctement ensuite, à l'aide de leur science d'emprunt?
N'est-ce pas sous l'empire de spéculations de cette nature ou d'idées pour le moins étroites et antiprogressistes que le programme de l'enseignement secondaire de la comptabilité a été rédigé, programme qui affecte quatre années à l'enseignement élémentaire et purement théorique àft la tenue des livres, quand il suffirait d'une seule année (en primaire) pour dresser des élèves aptes à tous les travaux de tenue des livres, et d'une seconde année (en secondaire), qui comprendrait les études complémentaires destinées à former des comptables.
Et qu'on ne vienne pas nous taxer d'exagération, ni nous accuser de nous prononcer légèrement sur la question, nous pourrions nommer aux moins deux professeurs — praticiens, il est vrai — qui atteignent ce résultat en trois ou quatre mois au plus, c'est-àdire en douze fois moins de temps qu'il n'en faut selon le programme universitaire.
Mais laissons de côté cette question de temps, qui est peut-être secondaire, pour ne nous occuper que de la qualité même de renseignement.
C'est ici le moment de laisser la parole à M. Pigier.*Nous croyons cependant utile de faire précéder ses critiques de quelques explications qui les éclaireront, tout en nous permettant d'éviter de citer des passages par trop techniques pour figurer ici.
On sait (|ue les livres de commerce sont divisés en deux catégories : l"" les livres de la comptabilité auxiliaire, qui reçoivent la première inscription des opérations, tels que le livre de caisse^ entrée et sortie d'espèces ; le livre de magasin^ entrée et sortie de marchandises, soit livre à* achats et livre de débits ; le livre de porte feuUUy entrée et sortie des effets à recevoir, etc. ; 2° les livres de la COMPTABITÉ GÉNÉRALE, tcls que le Journal et le Grand-Livre, uniques ou divisés, qui servent à la mise au net, au classement et au contrôle méthodiques de la comptabilité auxiliaire.
M. H. Vannier, lui, ne tenant aucun compte des usages d'une pratique à la fois sensée et scientifique, imagine, pour sa commodité, de remplacer les livres d'entrée et de sortie de caisse, de magasin, de portefeuille, etc., qui se prêtent admirablement à la division du travail et au classement des opérations par nature, par un livre unique qu'il appelle main courante, et où toutes les opérations :. achats, ventes, règlements, etc., sont confondues pêlemêle.
La conséquence immédiate et déplorable de cet arrangement est de remplacer l'ordre, la clarté, les contrôles et la possibilité de faire travailler un personnel nombreux surleslivres, par le désordre, l'obscurité, l'absence de contrôles et l'impossibilité d'employer plusieurs commis aux écritures. Notre théoricien admet, il est vrai, remploi des livres auxiliaires dont nous parlons ; mais, comme il ne s'en sert pas dans ses exemples pratiques, Télève reste condamné à ne les connaître que de nom et à ne se servir que de la mam courante unique dont les négociants du dix-septième siècle avaient déjà reconnu l'insuffisance.
On sait encore qu'en comptabilité les contrôles s'obtiennent surtout au moyen de l'addition comparative des divers livres. Ainsi les livres auxiliaires d'entrée et de sortie de caisse, de magasin, etc., qui servent à la confection du journal, sont additionnés etle Journal, une fois fait et additionné à son tour, doit présenter les mêmes totaux, s'il n'existe pas d'erreur à rechercher d'un côté ou de l'autre.
Eh bien ! M. H. Vannier n'entend pas ainsi les choses ; il n'additionne ni sa main courante ni son journal, et prétend même
prouver que cela est inutile. (Voir le troisième volume de son cours, page 41.)
La vérité est que, quand on se trouve engagé dans un mauvais système, il est bien difficile de respecter la logique, voire Je bon sens. Si M. Vannier conteste Texcellence d'uu moyen de contrôle reconnu indispensable par tous l^s praticiens, c'est que les additions de sa main courante ne concorderaient pas, il le sait, avec celles de son Journal^ et encore moins celles de son journal avec celles de son grand-livre. Ainsi, désaccord complet entre sa comptabilité auxiliaire et sa comptabilité générale, par conséquent absence de contrôle de la seconde sur la première et impossibilité de garantir, autrement que par des affirmations hasardées, que livres et comptes sont exacts.
Est- ce là tout? Hélas, non, de nombreux reproches tout aussi graves ont encore été adressés à celte méthode par trop fantaisiste.
Bornons-nous à parler des articles complexes au moyen desquels la transcription des opérations de la main courante sur le journal devient une suite de problèmes des plus difficiles à résoudre, même pour des praticiens, en même temps que le meilleur moyen connu d'embrouiller et de dénaturer les comptes. Nous ne voulons pas nous étendre sur ce sujet, qui prête aux plus accablantes critiques; il nous suffira d'exposer la théorie de l'auteur par un exemple tiré de son 3® volume, page 64 :
« — Je vends à X... pour 22,804 fr. 25 de marchandises, et je « rae rembourse sur lui en une traite de même somme que je re- « mets à Z..., banquier, qui l'encaissera pour mon compte. »
C'est là une opération complexe qui, en comptabilité pratique rationnelle, ne peut se passer complètement au Journal qu'au moyen de trois articles, soit : X.., à Marchandises^ pour la vente faite; Effets à recevoir, à X.., pour l'entrée de l'eff'et en règlement de cette vente, et Z... à Effets à recevoir^ pour la sortie de cet effet remis en compte à Z...
. Eh bien! M. H. Vannier, lui, pour abréger le travail et ménager le papier, ne passe qu'un seul article, soit : Z,,. à Marchandises, supprimant ainsi, dans une opération de cette importance, le compte de X..., qui est l'acheteur, et non pasZ..., et celui é* Effets à recevoir. De façon que le commerçant dont on tient les livres ne connaitrA ni le mouvement des afi'aires qu'il fait avec son client X... ni celui des efi'ets qui entrent dans son portefeuille et qui en sortent.
Que pourrions-nous ajouter, comme commentaire^ qui valût celui que le lecteur fera lui-même? Nous préférons laisser la parole à M. Pigier.
«... Une bonne comptabilité doit pouvoir se contrôler sans- « cesse. Or, à quoi sert la coionne.des totaux de la Main courante « si les sommes qui y figurent ne sont qu'une partie de celles qui « se trouvent dans la colonne du Journal.
« M. H. Vannier dit dans la préface de son cours:. — Les 175 « questions différentes que nous posons à la Main Courante ont « produit 203 articles de Journal.
« Ainsi lejournal decet auteur contient 28 articles de plus quela « main courante, malgré toutes les suppressions et soustractions « dont il use et abuse ! Naturellement, certaines sommes-se trouvent « dans la colonne du journal sans être dans celle de la main cou- « rante, sur lequel livre on les trouve cependant dans la colonne « intérieure des détails, où elles figurent pour symétriCy dit « Fauteur.
« Des sommes qui figurent pour symétrie ! Voilà encore une invention théorique qui aura bien de la peine à s'introduire dans la pratique.
u ... L'addition du Journal peut-elle offrir un moyen de con- « trôle?se demande M. H. Vannier. Et il répond: En théorie, oui; « en pratique, non.
k Croyant qu'il suffit que les totaux des débits et des crédits du* « Grand-Livre soient égaux, lors de la Balance; il en conclut que, « ce résultat obtenu, les écritures du Journal ont été fidèlement « reportées au Grand-Livre. C'est là une erreur profonde. Si vous « oubliez de reporter au Grand-Livre un ou plusieurs articles du « Journal, ou si vous y reportez deux fois les mêmes sommes, « comment le saurez-vous ? Votre balance vous paraîtra juste, alors- •« que vos comptes fourmilleront d'erreurs et d'omissions.
«... L'auteur admet en principe que le Grand-Livre est, paï" « excellence, le livre du commerçanl, mais il applique le principe « à sa manière, c'est-à-dire en y faisant, au moyen de ses articles « complexes^ le plus grand nombre possible d'éliminations de « sommes et de comptes; d'où il suit que ce livre ne donne qu'une « faible partie des comptes des correspondants, comptes absolu- <' ment obscurs d'ailleurs, faute des détails suffisants pour exph- « quer les sommes qu'ils contiennent.
«... Le traité de tenue de livres de M. Hw Vannier n'est donc « rien moins que pratique. Telle n'est point la méthode ^'w'ï'^ A*"^
« savoir pour être teneur de livres ^ et Ton n'arrivera jamais par « son seul secours à être aussi instruit et souvent plus habile « qtiun comptable qui aurait exercé vingt ans dans vingt mai" « sons différentes. Ce sont là des prétentions insoutenables et que « nen ne justifie. Quoi qu'en dise cet auteur,, il y a autre chose à tf faire en tenue de livres que toutes les méthodes parues jusqu'à <( jour, celles mêmes qui se proclament les meilleures n'ayant été « composées dans le cabinet que par des hommes étrangers au « commerce et raisonnant la comptabilité en arithméticiens^ sur « des opérations qu'ils rêvent, sans tenir compte de ce qui arrive « quand on est à V œuvre»
Voilà qui est bien dit. Tout cela est fort judicieux. A l'œuvre donc, M. Pigier. Vous êtes professeur, vous êtes comptable, vous êtes arbitre^ expert, en un mot vous êtes au courant des affaires, des usages, des nécessités pratiques, et il nous paraîtrait bien extraordinaire que vous n'eussiez pas par devers vous les éléments de ce traité pratique de tenue des livres que nous avons cherché jusqu'ici sans le trouver, hélas ! et que le corps enseignant serait certainement heureux de posséder, de quelque part qu'il vint. L'heure est favorable ; entrez en lice M. Pigier, et bonne chance si vous suivez notre conseil.