UNE PBÉTENDUE RÉVOLUTION EN COMPTABILITÉ MÉTHODE A. BEAUCBEBV
M. Beauchery, auteur d'un livre intitulé : ^^t?o?Mfion dans la comptabilité, livre qui, devant Tindifférehce habituelle des comptables, — bien justifiée cette fois, — s'en est allé, aussitôt venu au monde, dormir dans la fosse commune des bouquins mort-nés, — M. Beauchery, disons-nous, a eu un jour une idée non moins audacieuse que lumineuse, une idée de père, c'est tout dire : celle de réunir un « Congrès de comptables » tout exprès pour reviser l'acte mortuaire de son œuvre, enterrée depuis 15 années déjà, et le changer en un bel et bon brevet de vie, et, si possible, d'immortalité. Du moins son cœur de père ne doutait pas que ladite œuvre eût plein droit à cette glorieuse résurrection, et Ton sait que la fol soulève les montagnes.
Le fait est que l'inconnu de la vçille, dès qu'il eut acquis le titre enviable de promoteur du Congrès, fut en passe de devenir une célébrité. Il ne fallait plus pour cela qu'un peu de publicité. Or, grâce à nous, M. Beauchery en eut beaucoup. On parla de lui dans beaucoup de journaux, entre aulres*dans le Figaro, dans.le Petit Journal, dans la Lanterne^ etc., et plus amplement dans nos articles de V Evénement, où nous avons cité, à diverses reprises, les critiques aussi rudes qu'originales et souvent justes dont ce méthodiste accablé les méthodistes qui l'ont précédé.
Aujourd'hui, nous allons achever de présenter au public, non plus à la cantonade, mais de face, le critique impitoyable, le novateur exalté, au langage tout farci de termes ronflants empruntés à la dialectique Proudhonnienne ; nous allons faire connaître cet éventreur de méthodes, ce révolutionnaire de la partie double, contre qui, paraît-il, s'était formée une sorte de conspiration du silence^ que nous avons dissipée, le « Messie » de la comptabilité Iç reconnaîtra sans doute, avec plus de succès que ses apôtre^, .
Nous avons lu Tœuvre de M. Beauchery^; au prix de nombreuses migraines, nous l'avons étudiée, méditée, et nous ne lui marchanderons ni l'impartialité, ni la franchise, ni l'éloge, ni la critique. Il est temps de dissiper cette conspiration du silence dont il se plaint; il est temps que la lumière pénètre sur tous les points de la science du comptable ; pour qui veut avec nous la popularisation delà comptabilité par l'école primaire, il est temps de rassembler tous les éléments épars de cette science, de prendre, partout où ils se trouvent, ses matériaux constitutifs.
L'œuvre bizarre mais substantielle de M. Beauchery est en trois volumes, devenus introuvables. Les deux premiers volumes sont consacrés à la critique, sans pitié ni merci, des ouvrages de MM. B. Joly, Cornet-Bichat, V. Doublet, Fédix, Prévostini, Milton, Ortlier, Chevalier, Ridoux, Moulin-Collin, (iarnier, Riou, Deplanque, Bochet et Pigier. C'est-à-dire que notre « messie », avant 4'édifier, commence par démolir.
Il appelle cela, un peu prosaïquement, « nettoyer le terrain 'par une critique transcendante, »
Transcendante ! rien que cela.
Ce « nettoyage » à bras raccourci est une véritable exécution, La main qui tient le balai semble plutôt tenir une arme flamboyante et vengeresse. Elle n'est pas seulement terrible, elle est cruelle. Elle frappe, et si rudement que la victime, terrassée, n'articule même pas une plaintjs. Chaque coup donné est le coup de grâce, nous dirions « le coup du lapin » si nous ne tenions à rester sérieux.
Eh bien, cette besogne pénible mais utile ne porte pas tous ses fruits. La raison en est qu'à part M. Pigier, qui reste debout, les auteurs exécutés sont plus nombreux que choisis. Ce sont, pour la plupart, des inconnus, dont l'œuvre est sans valeur originale, et notre terrible pourfendeur a vraiment trop beau jeu avec ces pygmées. Nous le tenons pour un critique « sans peur sinon sans reproche »; mais vraiment, pour tant faire que d'entreprendre une telle campagne, une pareille extermination de principes podagres et de théories poussives, il fallait, au lieu de s'attaquer à de petits jauteurs de traités ridicules, où l'on prétend enseigner la tenue des livres en vingt-cinq leçons et même en une heure, il fallait, disonsnous, se mesurer avec des adversaires connus et faisant autorité, tels que MM. Ed. Degranges, Goujon et Sardou, H. Vannier,Valentin Poitrat, Courcelle-Seneuil ; il fallait se mesurer surtout avec M. A. Guilbaut, l'auteur du meilleur traité de comptabilité industrielle que nous possédions.
Avec de tels adversaires, M. Beaucbery eût donné la mesure' de ce qu'il peut : des polémiques se fussent élevées, et il eût sans doute trouvé la notoriété dans la lutte qui vivifie, qui éclaire les questions, qui en mûrit le fruit. Certainement alors, au frottement des opinions contraires, il eût modifié son jugement, il fût revenu à des idées plus simples, plus calmes ; Filluminé se fût transformé en praticien sérieux, et le troisième volume de son œuvre, qui contient la soi-disant révolution comptable, eût été di£fé9emment inspiré.
Mais ouvrons le premier livre de celui qui aspire à renverser Tantique partie double.
Voici d*âbord « TAvant-propos » . Nous le reproduisons absolument tel quel, avec «a ponctuation, son orthographe et sa disposition typograghique.
« Dix-neuvième siècle :
« Instant critique de notre ère sociale, moments douloureux M pour rhumanité.
« Pleine d'anxiété, elle assiste silencieuse à la transformation « qai s'opère dans une de ses parties constituantes ! qu'en advien- « dra-t-il ?
« Va-t-elle voir enfin se dégager l'inconnu qu'elle contient, de « cette métamorphose? Va-t-elle voir s'exécuter le dernier progrès « qu'elle attend?
« L'ordre dans V humanité,
« Ou aura-t-elle le poignant spectacle d'une rétrogradation ; « seulement même d'une immobilisation ?
» Jadis elle espéra en la religion, en Dieu !
« Car aux petits des oiseauûo, il donne la pâture;
'< mais elle s'aperçut enfin qu'elle avait oublié l'homme.
« Faudra-t-il qu'elle attende : qu'un meilleur vent souffle du « ciel et de la terre. .
« Laissons le ciel^ écoutons la terre,
« Plus tard, elle vit surgir la philosophie, renversa avec elle Ves- « c^araj'^, traversa le servage ; e[\Q espéra alors en la philosophie ; " mais elle se trouve à nouveau impuissante, désespérée, devant « \t prolétariat y (\my lui aussi, se plairait bien au grand soleil , « et sous les rameaux verts des chênes.
<( Humanité, adresse-toi à Tenfer, à Téconomie politique, à la « science des comptes. »
A Tenfer, c'est-à-dire à la science des comptes. D*où il ressort que les comptables seraient des diablotins, et M. Beauchery rien moins que Satan lui-même, Satan qui, ses registres sous le bras et sa plume infernale à la main, gratifierait enfin Fhumanité delà science dont elle a vainement jusqu'ici poursuivi la possession.
Il faut convenir que cet « avant-propos » n'est .pas tout à fait à sa place en tète d'un ouvrage à prétentions scientifiques. Mais ne nous rebutons pas à cette première page, et passons à l'introduction qui suit :
« Dès le début, afin que nul ne se trompe sur mes intentions, « j'affirme que je viens faire une révolution complète dans la M science dite de la comptabilité.
« Le travail que je soumets aujourd'hui à l'appréciation de « mes concitoyens ne tend rien moins qu'à la solution du problème a posé par la tenue des livres en partie simple, par la tenue des « livres en partie double, c'est-à-dire leur synthèse.
« Tous ceux qui auront un certain renom comme professeurs. « seront pris à partie; toutes leurs erreurs de théorie seront « dévoilées au grand jour; toutes leurs contradictions de pratique « seront démontrées à qui voudra entendre.
« Là sera la punition infligée à mon outrecuidance, tout en w formant la première partie de ces études.
« Ce que nous aura enseigné cet examen sera réuni en un tout « complet, qui fera mieux ressortir les principes nouveaux, d'après u lesquels on aura à établir V égalité dans les échanges.
« Cette fixation dé base sera la seconde partie de la solution, « de la progression.
« Alors quand le De profundis dernier sera dit sur les vieux « errements, lorsqu'il sera bien avéré que tous les systèmes, (( méthodes, traités, nouveautés, simplifications, élucubrations, « sont basés sur le néant, j'établirai rationnellement :