‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 102 sur 195 · IV.— LE MARIAGE CHEZ LES HINDOUS · texte numérisé non relu

IV.— LE MARIAGE CHEZ LES HINDOUS

Pour comprendre la constitution de la famille dans l'Inde, il est indispensable de rappeler que l'organisation de la société repose sur l'existence des castes. Il y en a quatre principales. Les prêtres ou brahmanes forment la première, d'où le nom de brahmanisme. La seconde est celle des kchâtryas ou guerriers; la troisième, celle des vaîcyas, se compose des laboureurs et des marchands ; la dernière, celle des coudras, ou ouvriers, a le devoir de servir les trois castes supérieures. « Au-dessous d'eux végète la tourbe des tchandâlas ou parias, à qui le code refuse même le caractère humain et qu'il confond avec les chiens, les corbeaux et les animaux les plus abjects. Le système des castes enferme l'homme, depuis la naissance jusqu'à la mort, dans des barrières infranchissables; quiconque contracte mariage avec une personne de caste différente ou s'assoit à sa table est expulsé, non seulement de sa propre caste, mais de la communauté brahmanique tout entière. Pour lui, plus de sacrements, plus de saintes cérémonies ; il est déchu {patita, outcast) *. > Malgré tous les progrès accomplis dans les Indes, dans le domaine religieux, notamment sous l'influence du bouddhisme, dès le vi^ siècle avant notre ère, l'organisation brahmanique de la société subsiste encore. Contre cette conception inique, M. B. Nagarkar * proteste dans son mémoire intitulé Social reform in India, au nom de la conscience

\. Voir la Grande Encyclopédie, art. Brahmanisme. 2. Délégué du brahmo-somaj. Barrows, I, p. 767-7'/9.

violée, au nom de la raison humiliée et au nom de Tavenir de la race hindoue. Aussi s'efforce-t-il de faire tomber ces barrières artificielles élevées entre un homme et son semblable. La valeur morale, la délicatesse des sentiments sont la vraie pierre de touche de la noblesse et de la dignité humaines. En dehors de cela, rien. Mais indépendamment de ce côté de la question — pratiquement au point de vue matrimonial, la distinction des castes est nuisible parce qu'elle amène, d'après les constatations de la science, au point de vue physique et intellectuel une dégénération de la race, les mariages, ne se contractant forcément qu'entre membres de familles appartenant à des cercles très restreints. Et puis cette restriction due à l'esprit de caste empêche le sentiment de solidarité de s'établir entre les habitants du même pays, entre les membres d'une même société.

Voilà la thèse posée dans son ensemble. Dans quelques pages dictées par la raison même et par une sympathie bien naturelle pour les opprimés de sa patrie, M. Nagarkar nous montre la plaie sociale et nous indique le remède qui la fera disparaître.

i^ Mariage des enfants en bas âge, — La plaie, c'est tout d'abord le mariage des enfants en bas âge par consentement mutuel des parents. Ces enfants ont sept ou huit ans et fréquemment même quatre ou cinq. Les mariages ainsi contractés, sans que les parties en cause aient été consultées ou le soient plus tard, au moment où leur union devient effective, sont indissolubles. La loi hindoue, en effet, ne reconnaît pas le divorce. Dans le cas même où le mariage entre enfants reste virtuel, pour une cause ou une autre, il n'en est pas moins considéré comme légalement valable. Ce qui est grave, c'est que la femme hindoue n'est même pas consultée sur cet acte qui entraine pour elle de si graves conséquences. Elle ne se marie qu'une fois, tandis que l'homme peut pratiquer la polygamie sous le couvert de, la loi *. Le remède proposé à cet abus par M. Nagarkar est

1. Cela n'est vrai que des brahmanes et des kchàtryas ; mais les deux autres castes, de beaucoup les plus nombreuses, sont monogames. Voir la Grande Encyclopédie, art. Famille.

d'agir sur Topinion publique, en faveur des réformes. Il y a déjà un courant dans ce sens.

« Dans les cercles éclairés, a-Ul dit, on tourne en ridicule ces mariages contractés à quatre ou cinq ans. L'âge légal, adopté aujourd'hui presque partout, est de douze à quatorze ans ; mais il faudrait, pour améliorer la situation, en venir à exiger seize ans pour les filles et dix-huit pour les garçons. »

2<> Un point non moins intéressant est la question du mariage des veuves. Nous avons dit plus haut que la femme hindoue ne peut se marier qu'une fois. Elle peut, vu l'âge auquel les mariages sont autorisés , devenir veuve , pour ainsi dire, au sortir de l'enfance; dans ce cas, le reste de ses jours s'écoulera dans une solitude forcée.

« Que la femme du monde, subitement frappée dans ses afiTections par la mort du seigneur de sa vie, revête le costume pur et immaculé de la pauvre veuve et attende, dans une résignation pieuse, l'ordre d'en haut de passer dans le pays qui ne connaît ni adieux ni séparation, rien de mieux. C'est l'acte d'un être capable de réflexion et de sentiment. Mais quel sentiment d'amour digne de ce nom peut-on attendre d'une fillette de douze ans ou tout au plus de quatorze, dont les idées sont celles d'une simple et naïve enfant encore tout heureuse de sauter à la corde et d'habiller ses poupées? Qu'y a-t-il de sensé et de raisonnable à vouloir qu'elle passe le reste de son existence dans un veuvage forcé et contre nature? Oh l'affreux sort de ces veuves au sortir de l'enfance! ^^

L'auteur nous fait de leur misère un tableau dont nous reproduisons les traits saillants. Il nous les montre cruellement dépouillées des attributs et des ornements de leur sexe, les cheveux rasés, sans parure d'aucune sorte, objets de la haine et de la défiance générales, êtres de mauvais augure qu'il faut éviter avec soin. Dans le sein de la famille même de son mari, de ce mari dont elle a relevé plus d'une fois l'esprit défaillant, la veuve fait tous les travaux de l'ordre le plus servile non sans être exposée aux reproches cuisants et aux malédictions de sa belle-mère.

« Quoi d'étonnant que ces pauvres créatures abandonnées

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et persécutées se noient souvent dans Tétang ou le puits le plus proche, ou mettent fin à leur vie en vidant la coupe empoisonnée. »

Après cela, il n'est point nécessaire de dire combien la législation hindoue laisse à désirer. La réforme des lois sur le mariage est urgente, surtout en ce qui concerne le mariage des veuves. Heureusement, en différents points de l'immense territoire de THindoustan, l'œuvre de l'émancipation a été ejatreprise, notamment au Bengale, et depuis une cinquantaine d'années « les mariages d'environ deux cents veuves ont été célébrés ».

Ces réformes sociales, qui ont pour pivot le relèvement du niveau moral de la femme, ont été entreprises par le brahmosomaj, au nom de la religion.

« La réforme sociale en soi, a dit M. Nagarkar, ne pourrait prendre racine dans le sol de l'Inde. Elle serait incapable de former une société ou de régir une communauté. Reconnaissant ce fait, la religion du brahmo-somaj a, depuis qu'elle existe (1830), été au premier rang pour prêcher la croisade contre toutes les iniquités sociales de notre pays.... Les brahmos ont été de grands éducateurs. Ils ont créé collèges et écoles, sociétés et institutions non seulement pour les enfants, garçons et filles, mais aussi pour les adultes des deux sexes. »

Que l'esprit, qui « souffle où il veut », comme dit l'Evangile, ait déjà commencé à faire sortir l'Inde de sa torpeur morale, c'est ce que vient confirmer Miss Jeanne Sorabji (de Bombay) *. Elle nous montre les progrès accomplis, en fait d'instruction et d'éducation féminines, par la fondation des collèges de Bombay, Pona et Guzerat, de Calcutta, Allahabad, Missorie et Madras. Ces collèges ont à leur tête des dames chrétiennes. On y passe des examens et on y fait des graduées tout comme aux Ladies' collèges d'Oxford et de Cambridge.

« Ce que des femmes ont accompli, d'autres femmes le

i. Voir BarrowB, II, p. 1037-1038. Miss Sorabji est de race parsie, mais a été élevée dans la religion chrétienne.

peuvent faire, s'écrie Miss Sorabji. Laissez-moi vous citer la savante Rambaï et, en même temps qu'elle, Gornélie Sorabji, bachelière es arts, doctoresse en droit. Voilà des femmes dont une nation peut être fière. 11 y en a d'autres qui méritent d'être rappelées à votre attention : la poétesse Soumibai Goraï, la doctoresse en médecine Anandibai Goshi, que la mort a enlevée au moment où elle allait faire paraître son grand ouvrage; la cantatrice Mme Thérèse Langrana, dont la voix merveilleuse fait vibrer les cœurs des hommes et des femmes à Londres. Mes sœurs ont dirigé des batailles, encourageant leurs maris du geste et du regard. On dira bientôt que les femmes hindoues sont à la tête de la science, de l'art, des mathématiques et de la prédication dans le monde entier. »

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