‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 141 sur 195 · Barrows, II, p · texte numérisé non relu

Barrows, II, p

LA RELiaiON ET L*AMOUR DE L'HUMANITÉ. 239

principes du christianisme. L'arbitrage doit régler les différends qui peuvent surgir dans le domaine politique. Envers les peuples faibles, les obligations reposant sur la justice sont les mêmes qu'envers les grandes puissances. »

Mais entre pays il n'y a pas seulement des conflits qui naissent d'ambitions rivales : un pays, en temps de paix, peut croire de son intérêt de fermer ses ports et d'opposer des barrières à l'immigration. En a-t-il le droit?

Voici la réponse de M. Baldwin :

€ Un des points les plus importants à considérer à notre époque, c'est l'application des principes de justice à la question de l'immigration. On ne peut faire aucune objection légitime aux lois qui ont pour but d'assurer le bien-être d'un pays, en le protégeant contre les anarchistes, les violateurs du droit et les immigrants dangereux de toute catégorie. Mais toute mesure prise contre une race ou un peuple, comme tels, est essentiellement injuste et ne peut être défendue en invoquant aucun principe de la loi divine ou humaine. »

Peut-être l'auteur aurait- il pu discuter la valeur des traités, tels qu'ils existent dans l'état de choses actuel, où les nations ont l'habitude, d'après les droits de la guerre, d'imposer aux vaincus des obligations extorquées par la force. Contre l'abus de la violence n'y a-t-il pas de recours? fH^La réponse à cette question se trouve, d'après M. Thomas J. Semmes *, dans l'arbitrage international. Après avoir rappelé en quelques mots le rôle de la papauté en tant que puissance morale et pacificatrice entre les différents États, depuis le x® jusqu'au xvi*' siècle, le siècle de la réformation et du protestantisme, l'auteur se demande si la constitution d'un tribunal international est encore possible.

€ La société moderne, dit-il, exige des Etats qu'ils obéissent à la loi à laquelle ils soumettent, chacun en particulier, leurs propres citoyens, à savoir que personne ne doit être juge dans sa propre cause. Dans notre société, il ne manque

1. Né enl834;procurdar de district en Louisiane, depuis membre du Sénat des Confédérés du Sud (1861-65); aujourd'hui professeur de droit constitutionnel h Tuniversité de la Louisiane. Barrows, II, p. 1116-1118.

pas de fanatiques de rhumanité, qui pensent que l'amour de la patrie est parfaitement conciliable avec Tamour de l'humanité et que le jour n'est pas loin où, pour le bonheur des peuples et la sécurité des Etats, la politique de la vie prendra une mesure définitive pour la suppression de la politique de la mort. Cette opinion s'appuie sur l'autorité de penseurs et d'hommes d'Etat éminents, comme Henri IV et Fénelon, et plusieurs présidents des États-Unis, Grant et Garfîeld entre autres.

« Les Etats-Unis ont ajouté l'exemple au précepte. Depuis 1818 ils ont réglé par l'arbitrage toutes leurs contestations avec les peuples étrangers. Les divergences avec l'Angleterre sur l'interprétation du traité de Gand furent soumises à un arbitrage en 1818, en 1822 et, une troisième fois, en 1827. L'arbitrage régla les contestations avec le Portugal en 1851, avec la Grande-Bretagne au sujet du navire le Créole qui avait débarqué des esclaves à Napan en 1853, avec le Chili en 1858, avec le Paraguay en 1859, avec le Pérou en 1863 et 1868, avec la Grande-Bretagne au sujet de la mer de Puget (1863), avec le Mexique en 1868, avec la Grande-Bretagne au sujet des pertes causées au commerce américain du Nord par les croiseurs confédérés, entre autres par VAlabama, pendant la guerre de Sécession en 1861, avec la Colombie en 1874, avec la France en 1880, avec le Danemark en 1888, avec le Venezuela en 1890, etc. 11 y a quelques semaines seulement, on vient de régler avec l'Angleterre la question des pêcheries de la mer de Bering par un tribunal d'arbitrage siégeant à Paris.

€ Poursuivant cette statistique, l'auteur nous montre la progression du nombre des cas où l'on a eu recours à l'arbitrage depuis un siècle. De 1793 à 18 i8, pendant cinquante-cinq ans, il y a eu neuf arbitrages. De 1848 à 1870, période de vingt-deux ans, il y en a eu quinze. 11 y en a eu quatorze dans la décade de 1870 à 1880, et vingt depuis cette dernière date jusqu'en 1893. >

Faut-il rappeler ici la pénétration inévitable des peuples les uns par les autres, la solidarité de leurs intérêts, leurs grandes entreprises faites à frais communs, le percement

du Mont-Cenis par l'Italie et la France, le percement du Saint-Gothard par l'Allemagne, la Suisse et l'Italie; l'établissement des câbles transatlantiques par la Grande-Bretagne et l'Amérique — et, finalement, une œuvre essentiellement française, dont tous les peuples profitent, l'ouverture du canal de Suez. »

M. Semmes voit dans l'organisation des corporations ouvrières (les trades-unions , en Angleterre, les syndicats \

ouvriers dans d'autres pays) un gage de succès pour l'établis- !

sèment d'une juridiction permanente entre les peuples ; l'idée |

d'humanité prend de plus en plus d'extension.

€ Non pas, dit-il, que l'on veuille confondre toutes les nations en une seule, former un vaste empire universel, État idéal des rêveurs humanitaires; caries nations sont des personnes morales et, comme telles, font partie de l'humanité. Elles assurent des obligations réciproques qui constituent le droit international : une nation est un organisme créé par la langue, la tradition, l'histoire et la volonté de ceux qui la composent. Par conséquent tous les pays sont égaux et ont un égal droit à l'inviolabilité. Il peut y avoir des pays à grand territoire — et d'autres à petit territoire — mais cela ne fait ni de grandes nations ni de petites nations, parce qu'en tant que nations elles sont égales, et chacune, prise à part, est l'œuvre de l'homme, et les hommes doivent la respecter. >

L'auteur propose donc de régler les questions litigieuses entre les peuples par l'arbitrage, et il a une solution toute prête pour la difficulté qui nait du choix d'un arbitre.

« Pourquoi, dit-il, la position exceptionnelle du Pape ne serait-elle pas mise à profit par les gouvernements? Le Pape est le plus haut représentant de la puissance morale sur le globe ; plus de deux cents millions de chrétiens, répandus chez tous les peuples, lui prêtent un appui moral dont aucun autre être humain ne dispose. Comme il n'est plus souverain temporel, l'ambition de l'hégémonie ne saurait peser sur ses décisions. La religion et l'Etat forment, de fait, deux domaines distincts dans toute la chrétienté, de sorte qu'en matière religieuse, tous les citoyens sont hbres de

suivre les préceptes de leur conscience sans redouter le pouvoir civil, par conséquent les motifs politiques ne peuvent affecter son impartialité. Toutefois on pourrait faire des réserves pour les différends dans lesquels son propre pays serait engagé. »

Ce discours, si bien documenté, du professeur de l'université de la Louisiane trouvera certes un écho en France, où les conférences d'un savant économiste, M. Frédéric Passy, sur l'arbitrage *, ont soulevé des applaudissements mérités. Il est vrai, l'état de paix armée de l'Europe n'est pas encourageant; mais ces coûteux armements de millions d'hommes, qui écrasent le budget des puissances européennes et donnent beau jeu à l'industrie américaine dans la concurrence industrielle, finiront bien par forcer les parlements à un désarmement graduel. L'équilibre des budgets amènera l'arbitrage entre les nations.

Quoi qu'il en soit, c'est par le -culte de l'idéal que les peuples vivent et se développent. Même dans le pays qui passe pour ne rien connaître en fait d'idéal, le penseur le plus lu n'est-il pas un idéaliste? Le philosophe Ralph Waldo Emerson, l'Américain par excellence, qui n'a rien emprunté aux systèmes de l'Allemagne, qui n'a pas étudié les maîtres du style classique ni chez les Grecs, ni chez les Romains, ni même dans les auteurs anglais, n'est-il pas le plus pur représentant de l'idéalisme?

€ Oui, s'écrie le Rév. Edward Everett Haie *, nous avons édifié toute notre puissance, tous nos succès sur le triomphe des idées — et ces idées pour le xx^ siècle sont très simples. Dieu est plus près de l'homme qu'il ne le fut jamais auparavant, et l'homme le sait; il sait que, parce que les hommes sont les enfants de Dieu, ils sont plus près les uns des autres qu'ils ne le furent jamais. La vie est sur un plan plus élevé qu'elle ne l'a jamais été. Les hommes vivent dans des sphères plus hautes, parce qu'ils sont enfants de Dieu,

1. Voir les publications de la Société française pour f arbitrage entre nations, Paris, 29, rue de Condé.

•2. Barrows, I, p. 524. M. Ilale est pasteur de la !'• Église unitaire de Boston et un conférencier très goûté aux États-Unis.

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vivant, pour leurs frères et leurs sœurs dans le monde, une vie avec Dieu, pour Ihomme, en vue du ciel.

« C'est dans cette formule qu'à la fin du xix® siècle nous pouvons résumer tous nos credo; c'est le thème que développent les nobles encycliques du pape Léon XIII; ce sera la devise de la religion au xx® siècle. Le xx® siècle, en efiTet, établira la paix entre toutes les nations de la terre. Au lieu des commissions d'arbitrage temporaires, telles que nous en avons de temps en temps, on aura un tribunal permanent, siégeant sans désemparer pour discuter et régler les controverses entre nations du monde entier. L'établissement de ce tribunal permanent sera l'un des exemples qui illustreront la c vie avec Dieu pour l'homme, en vue d'un ciel actuel et présent ».

€ L'éducation doit être universelle; cela ne veut pas dire qu'aux États-Unis tout enfant, garçon ou fille, va apprendre à lire et à écrire fort mal. Nous ne serions pas satisfaits de ces résultats. Gela veut dire qu'aux États-Unis, tout le monde, hommes ou femmes, sera mis à même d'étudier, sagement et bien, toutes les œuvres de Dieu et travailleront à côté de ceux qui s'avancent le plus loin et font les études les plus approfondies. L'éducation pour tous sera ce qu'il y a de mieux pour tous, je veux dire l'éducation de Tavenir. Voilà ce qu'est la vie avec Dieu pour l'homme dans le ciel.

« Et le xx^ siècle se préoccupera de la santé de tous. Les conditions sanitaires seront telles, que l'enfant, né au milieu des parties les plus habitées des villes les plus peuplées, sera entouré d'autant de soins délicats que l'enfant du président des Etats-Unis, qui vient au monde à la Maison Blanche. Nous aurons soin de la santé de chacun de nos semblables dans la mesure où notre religion est fondée « sur la vie avec Dieu pour l'homme dans le ciel ».

« Quant aux droits sociaux, le fait est tout simple : la situation a été déjà exposée. Le xx® siècle donnera à chacun selon ses besoins et il recevra de chacun suivant les ressources dont il dispose. Et tout cela procédera de la vie religieuse de ce siècle — une vie avec Dieu pour l'homme dans le ciel. Quant à la pureté, le xx* siècle maintiendra le corps pur —

les hommes seront aussi chastes que les femmes; on ne verra personne s'empoisonnant avec un poison d'une espèce ou d'une autre, pris sous tel et tel prétexte. En un mot, tout le monde sera libre d'être l'agent de son âme immortelle. En d'autres termes, le xx" siècle édifiera son œuvre civilisatrice sur des idées immortelles et non sur des choses périssables, sur des vérités spirituelles qui durent et sont les mêmes éternellement : sur la foi, l'espérance, l'amour, qui sont les seuls éléments de la vie éternelle. Le XX* siècle édifiera une civilisation qui durera éternellement, parce qu'elle sera fondée sur une idée. »

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