CHAPITRE X
Tout royaume divisé contre luimême tombera en ruines; nullf* ville ou maison divisée ne peut subsister.
Jésus-Christ.
Condition de la religion aux États-Unis. — Rapports des missionnaires avec le monde païen. — Relations des confessions chrétiennes entre elles et moyens de réunion proposés.
La question de la paix internationale touche à celle de la réunion des Eglises et du progrès de l'Evangile dans le monde. En effet, le pur christianisme n'est pas seulement un principe de régénération individuelle, mais un puissant moyen de pacification. Le Congrès dans ses dixième, quatorzième et quinzième journées, a entendu plusieurs rapports sur la condition du christianisme dans divers pays, dont nous signalerons les plus intéressants. Nous raconterons ensuite les critiques que les orateurs païens ont adressées aux missionnaires, et la réponse de ces derniers; enfin, nous exposerons les relations qui existent entre les grandes confessions chrétiennes et les moyens de réunion qui ont été proposés.
Mais il faut, avant tout, jeter un coup d'œil d'ensemble sur la situation du christianisme dans le monde. A cette fin,
246 LE CONGRÈS DES RELIGTlONS A CHICAGO.
nous n'avons qu'à suivre le Rév. F. E. Clark *, dans le récit qu'il nous a fait de son tour du monde sous ce titre : La chrétienté, telle qu'on Va vue dans un voyage autour du monde. Parti, en août 1892, de San Francisco (Californie), M. Clark a parcouru l'Australie, le Japon, la Chine, l'Inde, la Syrie et la Turquie et, traversant l'Europe rapidement, il est revenu à New York, en juin 1893. L'objet de son voyage était essentiellement religieux ; il se proposait de visiter et d'inspecter les Unions chrétiennes ou Sociétés d'action chrétienne de jeunes gens, qui existent dans les principales villes des cinq parties du monde, et il y a réussi. L'impression très nette qu'il en a rapportée, c'est que le christianisme est chose bien vivante et agissante et qu'il est de beaucoup supérieur à tous les autres cultes au point de vue de la morale et de la solidarité humaine.
€ Dans toutes les grandes villes d'Australie, a dit le Rév. Clark, ce continent, qui a subi le dernier le contact de la civilisation et de l'Evangile, j'ai rencontré des sociétés nombreuses de jeunes gens, dont l'unique dessein est de marcher sur les traces de Jésus-Christ, leur maître. Chez toutes se manifestait un enthousiasme débordant pour l'avancement du royaume de Dieu et se faisaient des efforts irrésistibles pour gagner l'Australie à la foi chrétienne. La vigueur et la puissance d'expansion de ce christianisme m'ont fait une impression profonde, et je crois que la nation qui a produit un missionnaire tel que John Paton *, est appelée à jouer un très grand rôle dans l'évangélisation du monde.
€ En quatre semaines nous fîmes la traversée d'un des ports principaux d'Australie à cette île merveilleuse du Japon. L'un des premiers édifices qu'on aperçoit en abordant à Yokohama ou à Kobe, est une belle église chrétienne et il y a chance pour que le premier Japonais qu'on
1. M. F. E. Clark, docteur en théologie, est président de la « Société générale d'action chrétienne » {Christian Endeavor). Cette société a pour objet de grouper tous les hommes, sans distinction de credo, dans une action morale et philanthropique commune. Barrows, II, p. 1237-1242.
2. John Paton, Écossais, missionnaire protestant, a évangélisé depuis une quarantaine d'années les païens des îles de l'océan Pacifique et mérité le titre d' « apôtre des Nouvelles-Hébrides ». Il est aujourd'iiui Agé de soixantedix ans.
rencontre dans les rues, soit un zélé chrétien. Si Ton se rend à la cité impériale de Tokyo, on y trouve une magnilique université, fondée et entretenue aux frais de TEtat. Eh bien, c'est un missionnaire chrétien qui Ta conçue et organisée. — Il y en a une autre, à peine inférieure à la précédente, à Kyoto, la ville sainte qui fut pendant mille années la résidence du Mikado; cette écolo Doshisha, fondée par le regretté Neesima, a pour recteur actuel M. Kozaki, qui est une preuve vivante de la puissance éducatrice du christianisme dans cet empire. On peut dire, sans exagération, que toutes les écoles d'enseignement supérieur, entretenues par les missionnaires sous le contrôle de l'Etat, sont dues à l'introduction du christianisme au Japon. Il ne serait pas équitable de mesurer l'influence d'une croyance par le nombre de ses adhérents. Nous ne pouvons estimer l'influence du christianisme dans ce pays par le nombre des prosélytes protestants, bien qu'ils se comptent déjà par dizaines de mille. Comme jadis en Palestine et en Amérique, le christianisme ressemble à un peu de levain mêlé à trois mesures de farine. Un de ces jours, le levain fera lever toute la pâte.
€ La grande nation chinoise, à la fois si semblable et si différente quand on la compare à sa cousine japonaise, n'est qu'à trois ou quatre jours de traversée en bateau à vapeur, de l'autre côté de la mer Jaune. On trouve à Ghang-IIaï presque une centaine de missionnaires de différentes sociétés, vivant côte à côte en paix et s'efforçant de gagner au Christ une portion de ce vaste empire. Ici est la Mission intérieure de Chine, qui occupe la plus belle maison de missions que j'aie vue. Là, l'œuvre des presbytériens d'Amérique et celle des méthodistes du Sud, celles des baptistes et des wesleyens. Un peu plus loin, on rencontre, dans les rues, des Saxons aux cheveux blonds, en robe et toque chinoises, la tête rasée et avec la longue queue tombant sur le dos. Tant il est vrai que ces missionnaires de la croix savent c se faire tout à tous pour en gagner quelques-uns ». C'est un phénomène qu'on peut voir aussi à Canton et à Péking, à Fou-Tcheou, à Nanking et dans cent autres localités de la Chine.
« En passant dans l'Inde, j'ai constaté que là aussi, depuis
la pointe Tuttikorin, au sud de la grande péninsule triangulaire, jusqu'à la cime neigeuse du mont Everest au nord, qui s'élève bien au-dessus des plus hautes montagnes du globe, notre foi est connue, aimée, respectée, non pas certes de tous, mais par les âmes élues et pieuses. Le gouvernement britannique double les ressources dont dispose tout établissement missionnaire qui ouvre des écoles, dont les élèves passent avec succès certains examens d'Etat. Au Telougou, par exemple, los baptistes ont obtenu des résultats prodigieux. Il en est de même des méthodistes dans leurs missions du Nord, de sorte qu'une marée montante d'influence chrétienne passe sur tout le pays. La brèche que, depuis tant d'années, on voudrait faire dans les préjugés de caste et l'animosité de race, semble s'élargir. Les flots bienfaisants, s'ils ne les ont pas encore balayés, ont déjà fait des trouées dans les masses d'ignorance et de préjugés, qui s'opposent comme une digue au progrès.
€ Il n'y a qu'une seule nation au monde chez laquelle les perspectives d'avenir pour le christianisme sont, aujourd'hui, plus désespérantes qu'il y a un siècle; c'est la nation turque. Depuis le déclin graduel de l'influence britannique à Constantinople, les raïas sont sans protection; les progrès du christianisme sont enrayés par les agents du sultan, qui font obstacle à l'éducation par les missionnaires, provoquent la populace à brûler les maisons d'école et les églises et cherchent par tous les moyens à changer les pays qui furent jadis le berceau du christianisme, en un désert de bigoterie et de fanastime musulmans.
c Les progrès du christianisme dans l'univers sont donc sensibles; mais ce qui m'a frappé, c'est le manque d'unité et d'entente pour l'action. C'est un spectacle lamentable de voir des églises, recrutées au moyen de prosélytes païens ou musulmans, déchirées par des jalousies sectaires; ou bien de voir un missionnaire, au lieu de bâtir une église sur les ruines du paganisme, édifier son œuvre sur les fondations posées par un autre, pour la plus grande gloire d'une secte en -isme quelconque. »
Voici en résumé, d'après le Rév. Clark, la situation du
christianisme dans le monde : il est en progrès en Asie, en Australie, quand il se trouve en présence des vieux cultes de rinde et de la Chine; mais il est tenu en échec dans tous les pays musulmans.
De Texamen de la situation générale, passant aux conditions du christianisme dans les divers pays, le Congrès a entendu des rapports sur la situation : en Allemagne, par le comte Bernstorff * ; en France, par M. Bonet-Maury ^ ; rinde anglaise, par le Rév. Slater s ; le Japon, par M. Kozaki * ; et enfin les Etats-Unis, par MM. Brand et CarroU. L'état religieux des deux premiers pays est suffisamment connu de nos lecteurs; quant à Tlnde et au Japon, il en a déjà été question à propos des discours de MM. Mozoumdar et Kishimoto. Reste à tirer quelques détails intéressants sur les États-Unis des deux derniers travaux mentionnés.
Le Rév. James Brand a exposé le rôle considérable de ce qu'il a appelé VÉvangélisme chrétien *, dans le développement du christianisme en Amérique ; ce rôle s'est exercé au moyen de c réveils généraux > ou recrudescences du zèle religieux, qu'il compare à des saisons de Pentecôte. L'orateur en compte cinq :
L Le réveil de 1740-60, qui a eu pour promoteur Jonathan Edwards, Wesley, Whitefield et les Tennants de New Jersey. Sur deux millions d'âmes que comptaient alors les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, il estime que plus de 50 000 durent leur conversion à ce réveil. 11 donna aussi une vive impulsion aux missions chez les païens d'Amérique ou Indiens et à l'instruction publique ; les collèges Princeton et Dartmouth datent de ce mouvement.
II. Le deuxième fut le réveil de 1787-1810, qui succéda à une époque de formalisme et de stérilité religieuse et donna naissance à la plupart des grandes institutions d'aujourd'hui.
III. Le troisième eut lieu de 1830 à 1840, et, par réaction contre les deux précédents qui avaient mis en relief l'idée
1. Barrows, II, 986-989. — 2. Barrows, II, 1261-1265. — 3. Barrows, II, 1172-1178. — 4. Barrows, II, 1012-lOli. — 5. Barrows, II, p. 984-986.
de la souveraineté de Dieu, il releva des vérités trop méconnues, le libre arbitre, la loi naturelle, la loi morale, la capacité et par suite Fobligation pour Thomme d'obéir à Dieu.
IV. Le quatrième fut celui de 1887-89 qui protesta contre la mondanité, la passion du lucre et du luxe.
V. Enfln, le cinquième réveil a commencé il y a peu d'années et dure encore, sous la direction de MM. Moody, Mills et leurs collègues. M. Brand ne pense pas que ces mouvements soient sans inconvénients; mais, en somme, ils ont empêché la nation américaine de s'endormir dans les jouissances matérielles ou les pratiques d'une piété machinale et formaliste.
M. H. K. Garroll nous a apporté un tableau statistique des cultes aux États-Unis S fort intéressant. Il établit trois grandes divisions : 1, chrétiens; 11, juifs; III, cultes divers.
Les premiers, de beaucoup les plus nombreux, se divisent en deux catégories : catholiques et protestants :
/ Catholiques romainB. . . . 6 25S 000 communiants Grecs unis \
Catholiaues • 1 ^^^^^^ orthodoxes j
^ /Rasses orthodoxes ( Ensemble
6258000 communiants, j Arméniens ? 27 000 communiants.
Vieux catholiques i
Catholiques réformés. . .. /
Méthodistes 4 589 284 communiants
Baptistes 3 743 000 —
Presbytériens (réformés). 1 278 332 —
Luthériens.... 1231072 —
Protestants: 1 Disciples du Christ 641051 —
14 037 506 communiants. S Épiscopaux protesUnts.. 540 509 —
1 Congrégationalistes 512 771 —
Unitaires, etc 67 749 —
Universalisles, Quakers,
etc 1221571 —
Israélites 130 496 —
Indiens païens, Chinois bouddhistes, théosophes, Sociétés de culture morale 330 000 —
M. Carroll a dressé un deuxième tableau des confessions chrétiennes, d'après la valeur de leurs propriétés, c'est-à-