Barrows, I, p. 550 et suiv
€ Voici la religion de l'Egypte, ce pays de la contradiction et du mystère. Les hommes y roulaient des pensées profondes et, cependant, adoraient des chats et des grues ; ils menaient joyeuse vie et pourtant semblaient se consacrer à bâtir des tombeaux; ils ont exploré bien des domaines de la science et des arts et, pourtant, ils nous présentent, comme le chef-d'œuvre de leur savoir-faire, une momie humaine! Or une des idées capitales de la religion de l'Egypte, c'était la présence {the nearness) du divin, notion qui se liait à l'idée fondamentale de leur société.
« En effet, l'Egyptien regardait l'étranger avec un profond dédain. Son pays répondait à tous ses désirs et l'image favorite, sous laquelle il se représentait la vie future, était celle d'une autre Egypte, semblable à la présente. Or, dans ce pays si prospère, il fallait que l'Égyptien eût ses dieux, qu'il eût la divinité pour ainsi dire à sa portée. Or quoi de plus rapproché que la présence divine dans les animaux propres à chaque province ? C'est ainsi que ce culte bizarre des animaux, objet de l'étonnement et du mépris de l'antiquité, était fondé sur l'idée de la présence du divin.
« Une vérité, toute différente, nous a été léguée par la religion des Babyloniens-Assyriens. Vivant dans un pays ouvert de tous côtés aux assauts de la nature et de l'homme, n'ayant aucun motif de glorifier la Ghaldée, comme l'Egyptien le faisait de son pays, le Babylonien conçut la divinité comme une puissance souveraine qui exerce son influence du haut du ciel et des étoiles. Il renforça l'idée de la transcendance du divin. Entouré par une foule d'esprits malins et indifférents, qu'on croyait devoir conjurer par les pratiques dégradantes de la magie, ces hommes levèrent les regards en haut et cherchèrent leur salut dans la faveur de ces êfres divins, qui, du haut des cieux, leur portaient secours. Il est évident que cette idée de l'élévation, de la transcendance de la divinité est une base féconde pour la moralité. Se mettre sous la protection d'un Seigneur implique la reconnaissance d'une règle d'obéissance. D'abord purement rituelle ou même physique dans ses exigences, cette règle devint peu à peu morale; l'évolution est marquée dans les Psaumes pëniten-
tiaux de Babylone, où, à vrai dire, on ne trouve pas encore de traces bien nettes d'idées morales pures.
« Ainsi ces deux cultes primitifs ont légué au monde ces deux idées fondamentales, de là présence et de la transcendance de la divinité. Ces deux grands empires les ont transportées, avec leurs armées, dans tous les pays qu'ils ont conquis, et là où leurs guerriers n'ont pas pénétré, leurs marchands les y ont propagées.
« Les idées religieuses de l'Egypte se sont répandues à l'Ouest et au Nord et ont eu la plus grande influence sur la Grèce, d'une part, et de l'autre sur les Hébreux. La Grèce elle-même a reconnu ce qu'elle devait, sur ce point, au pays du Nil, et il est frappant de voir comment les conceptions optimistes des Egyptiens sur la valeur de la vie actuelle et sur la présence du divin auprès de l'homme se sont révélées dans l'Hellade, sous une forme bien plus haute.
« L'harmonie et la beauté furent le critérium dont le Grec se servit pour juger le monde (Cosmos) et il le trouva bon; il trouva dans l'homme et dans ses œuvres l'idéal du divin; c'est au Grec que nous devons la transformation de la doctrine de la présence du divin en celle de Vimmanence de Dieu,
« La conception du Yahweh des Hébreux est née du cœur même de la nation, au sein de leur lutte pour l'existence nationale. Bien qu'elle ne doive son origine ni à l'Egypte ni à l'Assyrie, il faut observer que la majesté de Yahweh, marque de la transcendance divine, se maintint toujours clairement à l'esprit d'Israël, vis-à-vis des influences opposées de ces deux pays. Poussés par une force irrésistible, les prophètes dégagèrent le dieu d'Israël des chaînes de la nationalité, du joug d'une moralité égoïste et prêchèrent lÀ doctrine d'un Dieu juste et souverain de toute la terre.
« C'est ainsi que deux vérités élémentaires de la théodicée ont été portées, depuis l'Egypte et la Babylonie, à toutes les nations et qu'elles sont parvenues, à la fin, jusque dans le christianisme. La notion de la transcendance divine a été le don du judaïsme à l'Eghse chrétienne, et, chose remarquable, c'est à Alexandrie, ce foyer où l'hellénisme était déjà entré
en contact avec l'Egypte, que s'en est faite l'élaboration par les docteurs chrétiens.
«.... Quand les temps furent accomplis; quand l'Egypte et la Syrie, la Judée, la Grèce et Rome furent prêtes à offrir ce qu'elles avaient de mieux, c'est alors que le christianisme embrassa toutes leurs vérités dans son étreinte féconde et, les incarnant en la personne du Christ, en fit le point de départ d'une évolution supérieure. >
2^ La Chine. — .Adressons-nous maintenant à la Chine, la doyenne des nations civilisées. On sait qu'elle reconnaît plusieurs religions officielles : le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme; mais la notion fondamentale, commune à toutes, c'est celle de solidarité entre le ciel et la terre, d'un lien indissoluble entre les membres défunts et les membres vivants de la famille. « Le Choung-Yung, a écrit Kung- Hsien-Ho *, mandarin de Chang-Haï, dans un mémoire lu au Congrès, appelle la pratique de la sagesse : religion. Noire religion connaît bien la volonté du Ciel ; elle considère tout ce qui est sous le ciel comme formant une grande famille. Les souverains sont réputés la branche aînée ; les ministres sont les officiers supérieurs ; le peuple en masse, les enfants de la famille. Elle enseigne que la jouissance de toutes choses devrait être commune, parce qu'elle regarde le Ciel et la Terre comme parents de tous les hommes. »
De ce principe, la théologie chinoise fait dériver le culte des ancêtres, les cinq relations sociales et toutes les vertus énumérées plus haut. Outre ce sentiment de solidarité et de respect, ce qui caractérise la religion chinoise, c'est la connexion étroite qu'elle établit entre le culte et la morale. Celui qui a péché contre le ciel n'a pas de place pour prier, a dit Confucius, et cette pensée a été commentée finement par Pung-Kwang-Yu en ces termes * :
« Le vulgaire croit que les biens et les maux viennent du Ciel, et qu'il est utile d'adresser des prières aux Esprits, parce que le cours des événements dépend d'eux. Or ceux-là-