‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 43 sur 195 · VI. — CRITIQUES · texte numérisé non relu

VI. — CRITIQUES

Les critiques de l'esprit sectaire et l'aveu des défauts des Églises n'ont pas manqué, comme on vient de le voir, et des ministres, des missionnaires même se sont fait honneur de les adresser du haut de la tribune du Parlement. Mais ces aveux ou ces critiques ne louchaient pas à l'essence, au caractère propre et fondamental du sentiment religieux. Ce qui a été plus grave, ce furent les tentatives faites par quelques orateurs pour altérer ce caractère ou même pour abolir tout culte, sous couleur de fonder la religion de l'avenir, la religion de Vidéalisme ou de la science. 11 est à remarquer que ce sont trois laïques qui ont porto les coups les plus vigoureux :

Le colonel Higginson, dans son discours sur la Sympathie des religions *, s'est efforcé de réduire la religion h une création de l'imagination, à une espérance du cœur.

« On a admis que la science avait détrôné la religion pour toujours; mais voilà qu'aujourd'hui la science ellemême abdique et cède la place à une puissance extra-scientifique qui n'est autre que l'idée créatrice. Cette révolution date du jour où le professeur Tyndall, à Belfast, fit cette déclaration célèbre : que la religion ne fait point partie de

l. Barrows, I, "SO-78'i.

V^ntendementj tnais tles facultés créatrices de C homme *. Si rentendement devait servir de base à la religion il n'y aurait pas de milieu pour l'homme entre un agnosticisme désespérant et l'abdication de sa raison individuelle en faveur d'une de ces grandes organisations qui s'appellent l'Église catholique romaine, l'Eglise grecque orthodoxe, l'islamisme ou le bouddhisme....

€ Or, dans les credo de toutes ces Eglises, il y a le même alliage d'humaine superstition, les mêmes miracles et prophéties fabuleux, les mêmes naissances et résurrections extra-naturelles. Au point de vue de l'entendement, elles sont toutes impuissantes; au point de vue de la crédulité, puériles; mais elles sont sublimes par leurs aspirations. Toutes cherchent Dieu, espérant le trouver. Bien plus, toutes cherchent quelque vie humaine, plus haute que le vulgaire » qui puisse être prise comme l'image la plus belle de Dieu. La terreur les amène à imaginer des démons, acharnés à détruire; mais par l'espérance elles créent des rédempteurs puissants pour sauver. Bouddha, le prince, descend des marches du trône, et Jésus, le lils du charpentier, quitte son atelier, tous deux afin de donner leur vie pour le service de l'homme. Ce qui fait que la religion constitue un pas en avant, et non pas un recul dans l'histoire, c'est que le bien l'emporte ainsi sur le mal.... Et le besoin que l'homme a de cet exercice élevé de l'imagination est démontré par les regrets même de ceux qui, par dévotion à la science pure, sont le moins disposés à y recourir» Les souffrances réservées à ceux qui se sont entièrement sevrés de toute vie religieuse, sont peut-être plus cruelles que celles qui accompa* gnentla superstition. >

Ainsi, le président de V Association religieuse libre main^ tient l'action salutaire de la religion, mais il voudrait l'enfermer dans le domaine de l'imagination , l'exclure du cercle de la connaissance, voire même des affections. Comme si

1. Dans ce même discours, M. Tyndall a dit : « Quand je jette un regard sur les limites de notre champ d'observation, je discerne au sein de cette matière, tant calomniée, la promesse et la virtualité de toutes les « formes et qualités de la vie de Tesprit ».

le sentiment religieux n'était pas un élan de la vie spirituelle, qui fait appel à toutes nos facultés !

Le D»* Adolphe Brodbeck (de Hanovre) * n'y a pas mis tant de ménagements et, sous le nom d'idéalisme ou la nouvelle religion, il nous a, au fond, prêché la négation de toute croyance ou pratique religieuse, l'agnosticisme le plus radical :

< La nouvelle religion n'est pas agressive, a-t-il dit, mais elle est créatrice et réformatrice; elle n'a rien de commun avec l'anarchie et la révolution. Elle n'agit point par la force, mais par l'organisation, l'exemple, la doctrine. Si on l'attaque, elle se défend par tous les moyens légitimes : Idéalisme jusqu'à la mort, telle est notre devise. Nos ennemis, ce sont les dogmatiques sous toutes les formes et tous ceux qui sont opposés à l'idéalisme. Nous haïssons l'hypocrisie sous toutes ses formes, la cruauté, le vice et les crimes de toute espèce..., et nous pensons que, dans la plupart des cas, la vertu est un juste milieu entre deux extrêmes. Nous ne prétendons pas avoir une connaissance quelconque des choses qui sont au delà de cette vie. Nous croyons qu'il y a une puissance absolue, sur laquelle nous n'avons aucune action; mais nous n'en connaissons pas la véritable nature. On peut se servir, avec réserve, des mots Providence, Tout- Puissant, Créateur; mais nous ne pouvons admettre l'existence d'un être personnel et absolu, ce qui serait une forme d'anthropomorphisme contraire à la saine philosophie.... Nous ne croyons pas plus à un homme ou une femme déifiés, que nous ne croyons à un dieu fait homme.... Nous ne rendons un culte à personne, ni à aucun objet, ni à aucune création de l'imagination humaine^ comme étant Dieu.

c Nous ne savons pas quelle est l'origine des choses, ni même si les choses ont eu une origine; nous ne savons pas non plus quels sont la fin dernière et le terme de toute chose. Ce sont là des questions ouvertes à la libre discussion de la science. Nous ne croyons ni à la résurrection, ni à l'immor-

l. Bairows. I. p. aiO-.r,',.

lalité individuelle. Nous laissons à la science de décider jusqu'à quel point il peut y avoir une existence après la mort; mais nous admettons volontiers la valeur relative des dogmes du paradis, de l'enfer et du purgatoire. Nous ne croyons pas que chaque bonne action reçoive sa propre récompense, ni chaque mauvaise action son châtiment mérité dans ce monde. Mais, en gros, nous admettons que faire bien amène de bons résultats et que faire mal aboutit, à la fin, à un échec. Nous croyons que ce qu'on entend par devoir, responsabilité, etc., ne dépend pas de la question de savoir s'il y a libre arbitre ou non. Nous ne savons ni d'où nous venons, ni où nous allons. Nous ne savons qu'une chose, c'est que nous sommes sur cette planète et qu'il faut prendre les choses telles qu'elles sont, et faire de notre mieux, en toute circonstance, et qu'en agissant ainsi, nous serons aussi heureux qu'on peut l'être ici-bas. »

< La prière, à nos yeux, consiste à nous plonger avec respect dans le grand mystère de la vie de ce monde et à acquiescer à ses lois immuables et à nous conformer au bon esprit qui est en nous, dans l'humanité et dans l'univers; mais nous trouvons déraisonnable de prier pour obtenir quelque chose de contraire au cours naturel.... Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de recourir toujours par la prière à la substance absolue de tout ce qui a été, est et sera, car la plupart des hommes sont incapables de se représenter une idée si grandiose. C'est pourquoi il est permis d'adresser des prières dans le sens indiqué cidessus à des personnifications parfaites de cette substance absolue, par exemple au soleil qui est à tant d'égards l'au^ teur de notre vie, à la terre, à l'humanité, à la vertu et à la science, seulement en tant que ces choses sont censées être de vraies révélations de Dieu. En somme, nous croyons que le mystère infini ne pourra jamais être exprimé par aucun nom d'invention humaine, et que la vraie religion peut fort bien exister sans aucun espoir dans une vie personnelle après la mort! »

Nous avons cité presque m extenso le discours de M. Ad. lirodbeck, pour imiter la largeur du président Banows ot

rindulgciice des auditeurs du Congrès. En effet, chose curieuse, cette théorie de l'agnosticisme absolu, qui aboutit à une sorte de polythéisme idéaliste, a été fréquemment applaudie par une partie de l'auditoire, charmé sans doute par la bonne morale et la pointe d'optimisme qui régnait dans ce discours. Et pourtant, il est évident que, si ces idées prévalaient, c'en serait fait de toute foi religieuse, et l'humanité verrait se tarir une source vive de consolation et de force morale. Aussi le président Barrows, à la fin de la séance, crut-il devoir faire publiquement ces réserves :

€ Vous serez d'accord avec moi, dit-il, que nous avons maintenu l'hospitalité de celte tribune et que nous avons atteint aujourd'hui le but de ce C^ongrès, qui était d'étudier toutes les nuances du c spectre solaire » des religions. Si le témoignage d'une opinion quelconque avait manqué, le Parlement, dans son esprit et son intention, aurait failli à son idéal. »

Cette latitude laissée aux libres penseurs, comme d'ailleurs aux représentants des religions les plus hostiles au christianisme, on en trouvera une nouvelle preuve dans le discours prononcé à la neuvième séance (19 septembre) par le D*" Carus. Le D'' P. Garus est le rédacteur en chef d'une revue philosophique appelée le }foniste, publiée à Chicago, et qui est l'organe de la tendance philosophique de ce nom. A la différence des deux précédents orateurs, qui avaient réduit la religion soit à une fiction de l'imagination, soit à un idéalisme moral, le D'' Garus la considère comme l'expression la plus haute du devoir et de la vérité. Il commence par s'inscrire en faux contre l'assertion de Guyau que c la religion est condamnée à disparaître ».

€ Il est parfadtement vrai, a dit le D'' Garus *, comme l'affirme l'auteur de Vlrréligion de l'avenir, que c'en est fait des questions théologiques du passé. Mais il n'est pas vrai que la religion ait cessé d'être un facteur dans l'évolution de l'humanité. Au contraire, toute notre vie en est tellement pénétrée, que nous avons cessé de l'apercevoir comme une

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