IsAiE. Lxvi. 18; LV, T); rvi. G
A cause de l'Éternel ton Dieu,
Du Saint, de rÉternel qui t'a glorifié!...
Et les étrangers qui se rallieront à rÉternel
Pour l'aimer et le servir....
Je les amènerai sur ma sainte montagne,
Kt les réjouirai dans ma maison.
Leurs sacrilices seront agréés sur mon autel; [peuples. (lar ma maison sera appelée Maison de prière pour tous les
J. Amos Comenius, le dernier évèque de rancienne Eglise des frères de Bohême et de Moravie, Tun des précurseurs de la tolérance, conçut aussi au xviF siècle le projet d'un congrès religieux. Il ne s'agissait sans doute pas d'un congrès de toutes les religions, mais de toutes les confessions et Eglises chrétiennes. « Qiiod (il s'agit de la réunion des dissidents) non alia rationc fieri posse vldetur, quam ut ad ycneralem oecumenicam Synodum orbis convocatur christtanus ^ » — Et enfin, plus près de nous. Browning et Tennysoii -, les poètes que TAngleterre pleure encore, ont rêvé d'une ère de paix des religions. Voici ce que le dernier écrivait dans le Songe d'Akbar :
Oui, je révais que, pierre à pierre, j'édifiais un sanctuaire, Un temple qui n'était ni pagode, ni mosquée, ni église,
[du ciel; Mais plus haut, plus simple, toujours ouvert à la moindre brise Et la vérité, la paix, l'amour et la justice} faisaient leur demeure.
Ceci n'est pas, à proprement parler, un rêve de poète, c'est plutôt la réminiscence d'une tentative réelle, qui fut faite au xvi° siècle dans l'Inde mongole, par l'empereur Akbar, arrière-neveu de Tamerlan. Le prince musulman (1542-1605), mécontent de sa religion et surtout des prêtres de son culte, voulut étudier les autres religions qui étaient à sa portée, afin d'en tirer les éléments d'un « nouveau Coran ». Max Millier nous apprend qu'il fit faire pour sa bibliothèque une collection de livres religieux
1. Voir Irenica quaedam scnpta jiro pace Eccleskie, 16il3. (Communication de M. l'archiviste Keller, de Munster, président de la société Comenius.)
2. A. Tennyson, The death of Œnone, A/cbars Dream and other poema. London, 1892.
et nomma un état-major d'interprètes pour. les traduire dans sa langue ^ Akbar alla plus loin. Vers 1574, il fit bâtir à Fathpour-Sikri, près de Delhi, un édifice appelé Tlbadat- Khana, composé de six grandes salles où se réunissaient, tous les jeudis soir, les savants et les prêtres des divers cultes et sectes pour y discuter les questions religieuses. La salle de l'ouest était réservée aux saïds, descendants du prophète ; la salle du sud était pour les oulémas ; la salle du nord pour les cheiks et les < hommes de l'extase », sans doute les coulis; la salle de l'est pour les parias ; les deux autres salles pour les brahmanes et les chrétiens. L'empereur visitait les salles tour à tour et prenait part aux entretiens, qui se prolongeaient parfois fort avant dans la nuit. Mais dans l'Inde, à cette époque, les passions de race et de religion étaient encore trop vives — et elles sont encore loin d'être calmées. Un soir que les oulémas et les çoufis étaient en train de discuter certaines questions litigieuses de l'Islam, les premiers s'échauffèrent, « leur col se gonfla », dit l'historien Badaoni, et il s'ensuivit un tumulte indescriptible. L'empereur leur fit dire que tous ceux qui ne sauraient pas se contenir et diraient des sottises auraient à quitter la salle. « En ce cas, ajoute malicieusement Badaoni, tous auraient dû sortir. » Les conférences de l'Ibadat-Khana se prolongèrent pourtant jusqu'après 1578; nous savons qu'en cette année deux missionnaires jésuites, venus de Goa, prirent part à une controverse avec les oulémas. — Aboul-Fazl, le confident d'Akbar, entrait tout à fait dans ses vues, et il était persuadé que toutes les religions du monde ont un fond commun. C'est à lui qu'on attribue l'inscription suivante, composée pour un temple que l'empereur voulait édifier à Kachmir :
[cherchenl, Dieu, je vois dans tous les temples des hommes qui te Et, dans toutes les langues que j'entends parler, on chante tes
Polythéistes et Musulmans soupirent après Toi; [louanges!
Toute» religion dit : « Tu es unique, sans égal! •• Soit dans une mosquée, le peuple murmure la prière sainte;
1. Max Muller, The Science of Religion. Introd., p. '209 et auiv.
Soit dans une église chrétienne, on sonne les cloches par amour Tantôt je fréquente le monastère chrétien [pour Toi!
Et tantôt la mosquée, Mais c'est Toi que je cherche, de temple en temple! Tes élus n'ont affaire ni avec l'hérésie, ni avec l'orthodoxie. Car ni Tune ni l'autre ne se tient derrière le voile de Ta vérité. Laissons l'hérésie à l'hérétique et le dogme à l'orthodoxe, Mais la poussière des pétales de rose appartient au cœur du
[marchand de parfums!
Les efforts d'Akbar pour réunir ses peuples en une religion unique et nouvelle disparurent avec lui : ils ne furent pas repris ailleurs, mais ils devaient l'être à notre époque. En effet un rapprochement marqué s'est opéré depuis une cinquantaine d'années entre les confessions chrétiennes par les travaux des historiens, des diplomates, des exégètes et surtout des initiateurs d'œuvres charitables. Des tentatives ont été faites, avec des succès divers, pour réconcilier des groupes entiers d'Eglises : par exemple aux conférences de Bonn entre les vieux-catholiques d'Allemagne et des Pays- Bas, l'Église anglicane et les Grecs orthodoxes, et aux congrès eucharistiques de Jérusalem (1893) et de Rome (1894) entre catholiques romains et Grecs orthodoxes. Nulle part cette aspiration de la chrétienté à l'union ne s'est manifestée de façon plus éclatante, en termes plus éloquents, que dans la récente Lettre apostolique du pape Léon XIII aux princes et aux peuples de V univers (20 juin 1894).
« Nous songions, disait Léon XIII, aux multitudes immenses qui vivent en dehors du mouvement catholique : les unes ignorant complètement l'Evangile; les autres initiées, il est vrai, au christianisme, mais en dissidence avec la foi catholique. Et cette pensée nous causait une émotion douloureuse.
c Or, comme nous tenons ici-bas la place du Dieu toutpuissant qui veut amener tous les hommes au salut et à la cause de la vérité ; comme aussi notre âge et d'amers soucis nous poussent vers l'issue de toute vie humaine, nous avons cru devoir suivre l'exemple de notre sauveur et maître Jésus- Christ qui, près de retourner au ciel, demanda à Dieu son Père, par une ardente prière, que ses disciples et ses fidèles
fussent un d'esprit et de cœur. Je prie... qu'ils soient toua un, comme vous y Père, êtes en moi et moi en vous, afin qu'eux aussi soient un en vous. Ce sont là les vœux de notre cœur et nous nous efforcerons, autant que possible, d'appeler et d'inciter les hommes, sans distinction de nation et de race, à l'unité de la foi divine. »
Vœux touchants, appel solennel, de la part d'un vicaire de Jésus-Christ, qui a presque un pied dans la tombe, mais auquel manque peut-être une vue claire de la situation du monde extra-chrétien ; en effet, le vénérable pontife traite encore les nations païennes de « nations malheureuses entre toutes, qui ne connaissent pas Dieu et vivent au sein d'une profonde erreur ! »
Or le monde a bien marché depuis le temps où l'on se représentait l'humanité comme coupée en deux parties : l'une, la chrétienté, éclairée seule par les lumières de la Révélation ; l'autre plongée dans les ténèbres du paganisme, dans l'ignorance totale de la divinité. Grâce au développement du commerce et à la rapidité des moyens de communication entre les continents; grâce aux récits des explorateurs et des missionnaires sincères qui ont rendu témoignage à l'influence morale exercée même par des religions inférieures sur leurs adeptes ; grâce surtout à la connaissance des livres sacrés des diverses races et au progrès de l'histoire des religions, bien des préjugés sont tombés, bien des barrières qui séparaient les peuples de culte différent sont abaissées. On ne considère plus les religions païennes comme des tissus d'erreurs et de mensonges, ni les païens comme des rebelles ou des maudits. Mais on commence à reconnaitre, avec Justin martyr, qu'il y a eu, dans les religions et les philosophies païennes, des germes et comme des éclairs de raison divine ; ou, pour emprunter le brillant symbole du récit dès mages, on admet que Dieu a envoyé aux « gentils » une étoile, dont les rayons ont guidé les plus intelligents d'entre leurs sages vers le divin enfant de Bethléem! Mais, quoique ce sentiment de bienveillance, ce devoir de rendre justice aux cultes non chrétiens se soit développé et ait grandi en Europe depuis une centaine
d'années, nulle part il ne s'est manifesté avec autant de force que dans l'Amérique du Nord.
Aux Etats-Unis, en effet, l'atmosphère religieuse est plus libre, plus dégagée des nuages orageux qui planent si souvent menaçants à l'horizon du vieux monde. Les dix races qui s'y croisent, au lieu d'être séparées et cantonnées dans les Eglises hostiles, comme en Orient, sont étroitement mêlées, presque fondues, et, dans ce contact, ont sacrifié leurs préjugés particuliers, pour former une seule nation, qui a un sentiment très vif tout ensemble de son indépendance et de sa grandeur cosmopolite. Les Eglises, de leur côté, affranchies de tout lien avec l'Etat, vivent uniquement des offrandes ou des legs des fidèles; la participation des laïques aux affaires de l'Eglise préserve le clergé de l'esprit clérical et rapproche les uns de l'autre dans le sein d'une même patrie, également aimée de tous, parce qu'elle respecte et protège également la liberté de tous les cultes. Ces nombreuses dénominations vivent côte à côte en bonne intelligence, sous ce régime de liberté, et quelques-unes, les unitaires et les israélites entre autres, ont atteint un degré de prospérité et une largeur de vues auxquels elles ne seraient certes point parvenues dans l'ancien monde.
Deux sociétés, issues l'une de l'Eglise unitaire, l'autre de la synagogue, ont puissamment contribué au mouvement d'idées qui a fini par aboutir à la convocation du Congrès : la Libre Association religieuse et la Société pour la culture morale *. La première, fondée à Boston (1867) par le Rév. F. E. Abbott, pasteur unitaire, a pour but « de favoriser les intérêts pratiques de la pure religion, d'accroître la solidarité spirituelle (felloioship in spirit) et d'encourager l'étude scientifique du sentiment religieux, ainsi que l'histoire des religions ». On compte dans ses rangs, outre des chrétiens unitaires, des juifs réformés (p. ex. le D'' Isaac Wise), des universalistes, des idéalistes (feu Emerson, colonel Iligginson), des quakers et même des spirites. Elle a exercé
1. Les détails qui suivent sont empruntes au beau livre du comte Goblei d'Alviella : l'Évolution religieuse contemporaine, chez les Anf/lais^ les Américains et If's Hindous. Paris et Bruxelles, 1884, in-8.
une action, réelle sur les Eglises unitaires et universalisles, tendant à assigner un but commun à leur activité reli-
gieuse;
Ce but commun, que pourrait-il être, sinon l'action morale et philanthropique? ('/est ce qu'a pensé M. Félix Adler, fils d'un rabbin de New York, et il a fondé Id^Sociétè de culture morale. « Les hommes, a-t-il écrit, se sont si longtemps disputés sur l'Auteur de la loi morale, qu'elle-même est restée dans l'ombre. Notre société fait appel à la conscience^ réclamant de l'Etat plus de justice et de l'individu plus de devoirs. » Sans se prononcer sur sa nature, ni sur son nom, M. Adler croit à l'existence d'une « réalité ultime » qui gît derrière les « phénomènes et d'où sort l'harmonie du monde».
La Société de culture morale a des ramifications dans la plupart des grandes villes des Etats-Unis, et a, par son exemple, stimulé, affiné le sens moral, engourdi dans certaines Églises par la répétition machinale des rites ou liturgies.
Ces deux associations, en mettant en relief l'élément moral et le côté humain, de la religion, avaient déjà réussi à rapprocher les chrétiens des israélites et des libres penseurs. La science comparée des religions, les récits des voyageurs et de missionnaires sincères, rendant témoignage aux vertus de maint païen, ont fait, le reste et jeté comme un pont sur l'abîme qui séparait le monde juif et chrétien du monde des gentils. C'est ainsi que les liens cachés qui unissent les cultes les plus disparates, furent mis en évidence par le Rév. Schermerhorn ; il fonda à New York une Eglise théiste sur la base de ce qu'il y a de raisonnable dans chaque religion du globe, et convia à en faire partie tous ceux qui, sans distinction de race ni confession, adorent Dieu et pratiquent le bien.
Mais nulle part cette tendance à une synthèse religieuse ne s'est manifestée d'une manière plus explicite que dans une brochure publiée en 1860, <à Boston, sous ce titre : la Sympathie des religions. Dans cet opuscule, le colonel Thomas W. Higginson, l'un des héros de la guerre de Sécession et
président actuel de la Free religions Association , a donné le résultat de ses observations sur les peuples et leurs croyances, faites au cours de longs voyages. Après avoir passé en revue les religions historiques et les philosophies grecques, il arrivait à celte conclusion que, sous des formes diverses, il n'y a qu'une seule religion, dont les deux articles fondamentaux sont la paternité de Dieu et la fraternité humaine.
Le monde était donc mûr pour une conférence pacifique entre les représentants des grandes religions de la terre, et les États-Unis offraient un terrain tout préparé pour les bien accueillir. Aussi n'est-il pas étonnant que les directeurs de l'exposition de Chicago aient songé à organiser un Congrès des religions. N'était-ce pas une idée religieuse, la prédication de l'Évangile à des peuples inconnus, qui avait déterminé Isabelle la Catholique à favoriser l'expédition de Christophe Colomb? On voulait faire, à l'occasion du quatrième centenaire de la découverte du nouveau monde, une exposition universelle, mais les hommes valent mieux que les choses * : ne fallait-il donc pas compléter l'exhibition des matériaux par une exposition des idées, de toutes les manifestations de la pensée humaine : sciences naturelles, histoire, philosophie, pédagogie? Or, entre toutes les forces morales qui agissent sur la société, nulle n'est plus puissante, nulle n'est plus grande par son principe comme par ses effets, que la religion; on décida donc d'avoir un Congrès des religions.
Chicago était un lieu de rendez-vous plus accessible pour les délégués de l'Extrême-Orient, que Londres ou Paris. Cette ville, admirablement située sur les rives du lac Michigan, qui est comme la « mer Méditerranée » de l'Amérique du Nord, se trouve au centre du continent, presque à égale distance de l'Asie et de l'Europe. Une douzaine de lignes de chemins de fer viennent y converger 2. D'ailleurs l'Exposition colombienne, sorte de Venise improvisée avec ses palais,
1. Not things^ but men, telle fut 4a devise adoptée par le Comité organisateur des congrès auxiliaires de l'Exposition colombienne.
2. Voir la remarquable conférence de M. Levasseur à l'Assemblée générale des Sociétés savantes. Paris, 1894.
ses canaux sillonnés de barques électriques et de gondoles, ses merveilles d'art et d'industrie, offrait un attrait puissant pour les étrangers.
Au printemps de l'année 1891, M. Charles Bonney, avocat à Chicago, le promoteur de la série des congrès auxiliaires, nomma les membres du Comité général des assemblées religieuses. C'étaient des ecclésiastiques choisis dans les rangs de toutes les dénominations *. Le Comité général s'adjoignit une section de dames, sous la présidence de Mme Augusta Chapin, docteur en théologie; c'est elle qui, avec le concours de lady H. Somerset, bien connue en Angleterre pour la part qu'elle a prise à la lutte contre l'alcoolisme, et de Miss Fr. Willard, l'apôtre du relèvement moral, s'efforça d'obtenir le concours des femmes les plus distinguées de notre époque. Le Rév. John Henry Barrows, élu président du Comité général, avec son coup d'œil vraiment génial, devina le parti qu'on pourrait tirer, pour le réveil du sentiment religieux et pour l'union des Églises, de leur contact avec les religions païennes ; il fit comprendre à ses collègues que si l'on n'invitait que les délégués d'une partie du monde, cela ne serait qu'une répétition du Congrès pan-américain de M. Blaine ^ et qu'il fallait étendre les invitations à toutes les provinces du monde religieux. Le Comité, en conséquence, fit distribuer aux quatre coins du globe plus de 40 000 documents, et le président écrivit ou dicta plus de 10 000 lettres personnelles pour obtenir le concours d'un bon nombre de « leaders » de toutes les religions historiques. Voici la teneur de la circulaire qui fut lancée par le Comité en juin 1892 :
< Ecartant toute idée de favoriser l'indifférence, le Comité est persuadé de l'utilité d'une conférence amicale entre des
1. Les principaux étaient : Mgr Feehan, archevêque de Chicago, et MgrKeane, pour l'Eglise catholique; les Rév. W. Mac-Laren et Ed. Cheney, pour l'Eglise épiscopale; \V. Lawrence, pour los baptistes; Frank Bristol, pour les méthodistes; Ranseen et Torgersen, pour Ips luthériens; J. H. Barrows, pour les presbytériens ; J.enkin Lloyd Jones, pour les unitaires ; Plummer, pour les quakers; Hirsch, pour les Israélites.
2. Ce Congrès, organisé par l'homme d'État de ce nom, à Washington (1889), a essayé de former une sorte de Zollverein entre dix-sept Etats des deux Amériques; il a voté une déclaration en faveur de l'arbitrage, substitué à la guerre, pour résoudre les conflits éventuels entre nations américaines.
iO LE CONGRÈS DES RELIGIONS A CHICAGO.
hommes animes de fortes convictions, pour montrer quelles sont les suprêmes vérités et quelle lumière la religion peut jeter sur les grands problèmes de notre époque. Nous croyons que Dieu existe, disait-on, et qu'il ne s'est nulle part laissé sans témoignage; nous croyons que la religion, par son influence, contribue à l'accroissement de la prospérité publique et qu'elle est la première force vive dans l'organisation sociale. Nous sommes convaincus que Dieu ne fait pas acception de personnes, mais qu'en toute nation. Il agrée les hommages de ceux qui Le craignent et observent sa justice; c'est pourquoi nous invitons cordialement les représentants de toutes les croyances à nous aider à présenter au monde, à l'Exposition de 1893, les harmonies et les traits d'union religieux de Vhumanité et aussi à exposer es œuvres morales et spirituelles qui sont à la base du progrès. On se propose d'examiner les fondements de la foi religieuse, de passer en revue les triomphes de la religion dans tous les âges, d'exposer sa situation chez les différentes nations et son influence sur la littérature, les beaux-arts, le commerce, le gouvernement et la vie de famille; d'indiquer l'efficace de la religion pour faire avancer la tempérance et la pureté des mœurs et son accord avec la vraie science, de faire ressortir l'importance du jour de repos hebdomadaire ; en un mot, d'accroître les forces qui pourront amener l'unité de l'espèce humaine dans le culte de Dieu et le service de l'homme. »
Une seconde circulaire (l*^'" mars 1893) donnale programme des travaux, calculés pour seize journées à trois séances par jour, sauf le dimanche. Ce n'était pas chose facile de décider les Orientaux, indolents ou méfiants, à entreprendre un si long voyage, de grouper toutes les bonnes volontés et enfin de s'assurer le concours de l'homme le plus compétent pour traiter tel et tel sujet.
Le pasteur J. H.Barrows a bien rendu cette activité prodigieuse et rayonnant dans toutes les parties du monde, qui a précédé le Congrès et dont il a été Tâmc, dans une page vibrante de son livre, que nous ne pouvons mieux faire que traduire :
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« Pendant près de deux ans et demi, dit-il, toutes les lignes de chemins de fer et de bateaux à vapeur travaillèrent, sans s'en douter, pour le Parlement des religions. Les facteurs de Chicago distribuèrent des paquets de lettres qui avaient d'abord passé par les mains bronzées des copnmis des postes à Madras, Bombay et Tokyo. La Compagnie des steamers Péninsulaire et Orientale, les grandes lignes du Pacifique desservant la Chine et l'Australie faisaient les commissions pour le Comité général. Les steamers d'Islande et de Nouvelle- Zélande servaient de chevaux de poste pour le Parlement. Des lettres avaient été expédiées dans 30 pays différents, et il vint des réponses en anglais, français, allemand, norvégien, italien, latin, espagnol, grec, arménien, bohémien, polonais, japonais, chinois et hindoustani. L'intérêt du monde entier augmentait à mesure qu'approchait la date de cette assemblée mémorable, dont le succès devait éclipser l'attente des plus confiants. Ce Parlement était l'objet de la curiosité ou des espérances, p artout où il y avait des hommes qui pensent ou qui prient : dans les confréries monastiques de l'Inde ou dans les cloîtres du Japon; dans les conseils de prélats catholiques ou dans les retraites studieuses des universités anglaises ou allemandes. On envoya au président du Comité général des mémoires couronnés : sur le confucianisme et le taoïsme, pour lesquels avaient concouru plus de soixante lettrés chinois. Le gouvernement du Céleste Empire chargea le premier secrétaire de sa légation h Washington d'assister aux séances du Congrès. Des articles furent préparés par quelques-unes des sectes nouvelles et plus petites de l'Inde, qui ne pouvaient envoyer de délégué. Enfin M. James G. Blaine et son successeur au ministère d'État à Washington, M. John W. Poster, ainsi que plusieurs
ministres et consuls des Etats-Unis à l'étranger, prêtèrent le concours de leur diplomatie au Comité général *. >
Les réponses commencèrent à venir au mois d'août 1891.
Celles des Eglises chrétiennes et synagogues des Etals- L^nis étaient en général favorables. « Le projet me semble
i. The Woi^ld's Parlinmcnt of Bclif/ions. Chicago, 1893, II" vol.. p. 59.
12 LE CONGRÈS DES RELiaiONS A CHICAGO.
très noble, écrivait feu Philippe Brooks, l'éloquent évéque anglican du Massachusetts. 11 s'adresse à Timagination, à la raison, et répond à nos meilleurs vœux pour le bonheur de rhumanité. Convoquer les représentants de toutes les religions du globe, c'est à la fois reconnaître l'universalité du sentiment religieux et celle de la Providence. > L'Europe et l'Asie envoyèrent aussi des adhésions significatives : notons entre autres celle de M. W. Gladstone, de Max Millier, du D"* Adler, grand rabbin de l'empire britannique, de l'émir Ali, juge à la cour suprême des Indes, du P. Hyacinthe — Ce dernier écrivait dans là Contemporain Review de juillet 1892 : « Il n'est pas vrai que toutes les religions soient fausses, excepté une seule. La chrétienté de l'avenir, plus juste que celle du passé, assignera à chacune sa place dans cette œuvre de préparation à l'Évangile, que les anciens docteurs de l'Eglise avaient discernée dans le paganisme et qui n'est pas encore complète. » Le Comité général recueillit, en tout, l'adhésion de 3 000 personnes, auxquelles on donna le nom de conseillers consultatifs {advisory councillor).
Et pourtant, telle est la réputation d'intolérance et de « combattivité » que les anciens conciles et synodes ont faite aux théologiens, que le Parlement des religions rencontra encore plus d'adversaires ou d'incrédules que d'adhérents.
On lui prédit le sort de la tour de Babel. Sa propre Eglise, la première Église presbytérienne de Chicago, refusa de seconder le pasteur J. II. Barrows dans son entreprise, et l'Assemblée générale des Eglises presbytériennes d'Amérique, réunie à Portland (1892), condamna solennellement le projet d'un Congrès des religions. Le Comité de Chicago essuya aussi plusieurs refus du dehors. Notons celui du sultan de Turquie, chef de l'islamisme, décision qui embarrassa singulièrement les prélats de l'Église grecque, de l'Eglise arménienne et des autres Églises orientales. On ne s'étonnera pas davantage de la fin de non-recevoir opposée à l'invitation par M. Pobedonotseff, le procureur général du Saint-Synode de l'Église russe, le persécuteur impitoyable de tous les dissidents de l'empire. Mais le refus auquel on fut le plus sensible fut celui de l'archevêque de Cantorbéry, parce qu'il
devait entraîner l'abstention de l'élite du clergé anglican en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Sa lettre était ainsi conçue :
c Le christianisme est la religion unique. Je ne puis comprendre comment cette religion peut être regardée comme faisant partie d'un congrès religieu;^, sans qu'on admette les autres cultes sur un pied d'égalité avec elle.
Votre programme déclare que l'Eglise de Rome est l'Eglise catholique et il traite l'Eglise épiscopale d'Amérique et, par analogie, l'Eglise d'Angleterre comme étant en dehors de l'Eglise catholique. Or cette situation qui nous serait faite est intolérable. >
Mais le pasteur Barrows est un de ces hommes de la trempe de Christophe Colomb, qui ont non seulement foi dans une idée, mais assez d'énergie pour lutter et, au besoin, souffrir pour elle, parce qu'elle s'identifie pour eux avec la cause du Christ. C'est un homme d'une quarantaine d'années, qui joint à l'ardeur du tempérament français le sangfroid et la persévérance d'un Anglo-Saxon. Son front large et dégarni est celui d'un penseur, il a la bouche de l'orateur et le regard d'un hardi capitaine. Le succès du Congrès dépendait en grande partie de l'adhésion des évêques catholiques américains.
Car l'Eglise catholique romaine compte actuellement 15 millions d'âmes aux Etats-Unis et elle a pour leaders des hommes de grand talent, tels que le cardinal Gibbons et Mgr Ireland. La question fut portée devant l'assemblée annuelle des archevêques, réunis à New York en octobre 1892.
Et d'abord, parait-il, ce furent les objections conservatrices du genre de celle du primat anglican qui l'emportèrent. < L'Église pourrait-elle se mêler à pareille aventure ? Pourrait-elle se mettre sur un pied d'égahté avec les protestants; pis encore, avec les païens? » — Mais alors un vieil archevêque se leva et dit : « Saint Paul était un grand fou! Qu'allait-il faire au milieu des païens? Pourquoi n'a-t-il pas agi en bon catholique respectable et n'est-il pas resté chez lui? » Ce mot heureux et juste fit tomber les préven-
lions; on décida que l'Eglise catholique des Etats-Unis participerait au Congrès, « non pas pour s'abaisser au niveau des autres confessions, mais, comme le divin Sauveur, pour montrer à de pauvres égarés, qui eux aussi sont des créatures de son Père, le chemin de la vérité, de la charité, de la véritable adpratiou ».
Mgr Keane, recteur de l'université de Washington, fut chargé d'assurer la représentation des catholiques au Congrès; il s'entendit avec le pasteur Barrows pour arrêter l'organisation générale, rédigea le règlement d'ordre et le programme du Congrès des religions. Il fut décidé que le programme comporterait quatre sections ou branches: les trois premières auraient leurs séances du 11 au 27 septembre.
I. La première section se composait de séances publiques, dites de réunion, où les représentants des divers cultes exposeraient leurs idées sur les grands sujets annoncés dans la première circulaire (salle Christophe-Colomb), et de conférences familières, où les docteurs de chaque Eglise répondraient au public.
II. Pendant le même laps de temps et dans l'amphithéâtre voisin (salle Washington), les dénominations chrétiennes et le judaïsme présenteraient à tour de rôle au monde l'exposé de leurs doctrines caractéristiques et des services rendus par chacune d'elles à l'humanité. Ces séances eurent le nom de présentations. Ces deux sections formèrent le Congrès des religions proprement dit.
III. La troisième partie consistait dans la réunion des congrès particuliers à chaque confession et au judaïsme; où seraient lus des rapports sur le progrès de chacune d'elles et leurs intérêts propres. Les leaders de ces Eglises invitaient cordialement les délégués d'Eglises étrangères à assister à leurs séances.
IV. Enfin la quatrième branche, du 27 septembre au 15 octobre, devait être consacrée aux congrès des différentes sociétés religieuses : Missions chez les païens. Alliance évangélique. Union chrétienne des jeunes gens. Société pour l'effort chrétien {Christian endeavor). Le règlement d'ordre adopté était fort sage : il ne devait pas y avoir de discus-
sions en séance publique. — Tour à loui\ les organes de chaque religion devaient exposer aussi nettement que possible et sans atténuation ce qu'elle avait à offrir pour éclairer et moraliser l'homme, mais dire non moins franchement les lacunes de leur culte. Les débats et objections étaient renvoyés à la section scientifique, que je viens de nommer (branche I) et qui devait tenir ses séances dans des salles plus petites.
Quant au programme d'essai, le Comité pria le recteur Keane de lui rédiger un projet; celui-ci, après avoir consulté ses collègues de l'université de Washington et le D*" Bouquillon, ancien professeur à l'université de Lille, fournit un plan qui a été adopté, à peu de chose près. Au fond, le programme peut se ramener à ces trois parties :
I. La religion en soi : universalité de la croyance en Dieu. L'idée d'un Dieu unique, père de tous les honmies. La vie future.
II. La religion dans ses rapports avec : i^ la famille; 2° les sciences, arts et lettres ; 3° lamorale; 4° les problèmes sociaux; 5° l'humanité. — Justice internationale et arbitrage.
III. La situation actuelle de la religion : perspectives d'union des Églises chrétiennes et d'union religieuse de la famille humaine. — La religion universelle et définitive.
Le local choisi pour lieu de réunion était VInstitut des Beaux- ArtSy situé dans un quartier central de Chicago, sur l'avenue Michigan, tout près du lac. Cet édifice, pourvu de deux vastes amphithéâtres au rez-de-chaussée et de nombreuses salles au 1®^ étage, n'avait qu'un inconvénient, celui d'être contigu à la station du chemin de fer d'illinois central et à un embarcadère de steamers.
La séance d'ouverture eut lieu le lundi 11 septembre 1893, dans l'amphithéâtre Christophe-Colomb. Cette salle est surmontée de galeries sur trois côtés du rectangle; la galerie faisant face à l'estrade était ornée de drapeaux de toutes les nations, parmi lesquels le tricolore français figurait près du drapeau étoile des Etats-Unis. Dans la galerie de droite, près l'estrade, se trouvaient des orgues et des places réservées pour le chœur. Longtemps avant l'heure fixée, les gra-
(lins et les bancs étaient garnis d'une foule d'auditeurs, qu'on peut évaluer à 4 000 personnes. Ces gens appartenaient à toutes les classes de la société et étaient venus de tous les pays; l'élément ouvrier et féminin y dominait; beaucoup étaient venus à Chicago à l'occasion de l'Exposition; mais, à leur attitude réfléchie et intelligente, à leur persévérante attention pendant les dix-sept jours que dura le Congrès, on pouvait juger qu'ils étaient là dans l'attente de quelque chose de grand. A dix heures les représentants de dix religions historiques firent leur entrée bras dessus, bras dessous, au milieu des vivats enthousiastes de l'assemblée et prirent place sur l'estrade. Impossible de rendre le spectacle pittoresque qu'elle offrait. Au centre, vêtu d'une robe écarlate et sur un siège d'honneur, le cardinal Gibbons, primat catholique des États-Unis. A ses côtés étaient groupés les délégués orientaux, aux robes multicolores : ici c'était le brahmane Vivekananda vêtu de rouge, sa tête bronzée surmontée d'un turban jaune; près de lui, le bouddhiste Dharmapala, vêtu d'une toge de blancheur immaculée, sur laquelle se détachait sa chevelure noir d'ébène. A gauche de l'estrade, Mgr Lalas, archevêque de Zante, entouré de deux ou trois popes ; près de lui, la face noire, mais aux yeux brillants, de Mgr Arnett, évêque méthodiste d'Afrique, et plus loin, à droite, le groupe des mandarins chinois et des bonzes japonais, en robe de soie de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel Il est difficile de dresser la statistique du Congrès des religions, à cause des fluctuations du nombre des délégués qui assistèrent aux séances et surtout parce qu'un assez grand nombre d'auteurs de mémoires, qui y avaient adhéré, ne sont pas venus et qu'on a dû les faire lire par des suppléants. En revanche, un certain nombre de membres actifs du Congrès n'ont pas présenté de travaux. Nous avons donc été amené à établir séparément la statistique des travaux et celle des députés assistants. Ces députés représentaient environ 1 290 000 habitants du globe.
Statistique des Travaux lus et des Dôputès présents au Parlement des religions & Chicago.
Religions TrAvain. Dépuléti.
Chine | Confucianisme-laoïsme 5 3
(Bouddhisme 1 i
SiAM (christianisme «2 2
^Shintoïsme 2 1
Japon ^Bouddhisme 7 6
'christianisme 2 ?
/ Brahmanisme A 2
HlNDOUSTANVi'^'^^i^™^ l ]
) Bouddhisme 2 1
^^ \ Brahmo-somaj 2 2
Ceylan. /chrétiens 3 [i
\ Parsisme 9 »
(Musulmans de rii. (le » 2 — d'EuroDvi et d'Améri-
que *2
Chrétiens 2 '2
Judaïsme 12 10
Grecs orthodoxes 5
„, ,.. ,,. . . iArménienf.. » 2
^ Chrétiens d Arménie { „ l l . a -^
Christia- 1 * Protestants. 4 2
nisme. {Catholiques romains 20 IS
Protestants d'Europe ou d'Amérique 102 100
Ajrnostiques ou libres penseurs.. 2 2
Total 18-2 168
On a reproché aux organisateurs du Congrès de Chicago d'avoir déployé sur l'estrade une mise en scène déplacée, d'avoir tait là une sorte de parade foraine indigne de la majesté de la religion. Je ne pense pas que le reproche soit fondé. MM. Ch. Bonney et Barrows n'ont pas plus visé à refifet que M. le vice-recteur de l'Académie de Paris quand il invite les professeurs des diverses facultés à paraître avec leurs robes multicolores à une cérémonie funèbre ou à une solennité académique. L'aspect bizarre de l'estrade résultait de la juxtaposition même de ces prêtres ou théologiens do tant de races différentes. Mais ces paradoxes de costume et de couleur ne pouvaient choquer qu'un coup d'oeil superficiel. En y regardant de plus près, on lisait dans tous les yeux une expression de bienveillance, une aspiration commune, ce je ne sais quoi qui pousse tout homme digne do
ce nom à lever les yeux au ciel et à y chercher le secours d'une puissance invisible, dont il dépend et puis le sentiment de solidarité dans la souffrance, l'ardent désir de se concerter pour soulager les misères de l'humanité.
Le premier acte de ce Congrès cosmopolite fut un acte d'adoration pour Dieu tout-puissant. Un petit nombre de voix, soutenues par les orgues, chantèrent les paroles du psaume C dans la version retouchée par Wesley :
Devant le trône redoutable de Jéhovah Proslernez-voiis, à nations, avec une joie sainte!
Sachez que Dieu est le seul Seigneur.
C'est lui qui crée et c'est lui qui i)eut détruire!
A quoi la foule répondit en entonnant, sur la vieille mélodie du psaume C, la doxologie de l'évéque Ken :
Louez Dieu de qui viennent toutes les bénédictions, Louez-le, vous, ses créatures ici-bas.
Louez-le là-haut, Armée des cieux, Louez le P^re, le Fils et le Saint-Esprit!
Après qu'on eut encore chanté deux strophes , tout le monde, à un signal du président, se leva; Mgr Gibbons s'avança sur le devant de l'estrade, il fît le signe de la croix et, d'une voix faible, mais très distincte, prononça en anglais le « Notre Père » . Quel acte solennel ! quel événement inouï dans les annales de l'Église catholique, que le fait de cet archevêque, revêtu de la pourpre romaine, se levant au milieu dç cette assemblée d'hérétiques, de païens et de schismatiques et disant la prière du Seigneur Jésus. Que nous sommes loin du temps où O'Connel disait : « L'Église catholique prie pour tous les hommes : elle ne prie avec aucune autre église » !
Après le cardinal, M. Charles Bonney, président du Comité organisateur des congrès, ouvrit la série des discours de bienvenue aux délégués étrangers. Il dit en résumé :
« Adorateurs de Dieu, et amis de l'homme, réjouissonsnous et rendons grâce à Dieu d'avoir pu voir ce jour glorieux car c'est un événement unique dans l'histoire que la
INTRODUCTION. i 9
réunion de ce Congrès universel des religions et on ne peut estimer trop haut la portée de son influence sur les relations futures des diverses races.... En effet, lorsque les croyances religieuses du monde se reconnaîtront mutuellement pour sœurs, filles d'un même Père, que tous professent aimer et servir, alors — mais pas avant — les nations de la terre céderont à l'esprit de concorde et désapprendront la guerre.
« Dans ce Congrès, le mot religion signifie amour et adoration de Dieu, amour et service des hommes. Nous croyons à la vérité de cette parole de l'Écriture « que Dieu ne fait point « acception de personnes ; mais que, quiconque le craint et « pratique la justice, à quelque nation qu'il appartienne, lui « est agréable ».
< Nous nous approchons les uns des autres, dans des sentiments de confiance et de respect mutuels : on ne demande à personne ici d'abjurer ses croyances, ni de faire le moindre compromis avec ce qu'il considère être la vérité ou le devoir.
« Naturellement, Dieu se révèle à un enfant autrement qu'à un -homme, à un savant autrement qu'à un illettré, chacun de nous ne peut voir Dieu qu'avec les yeux de son âme, ou plutôt à travers les lunettes de couleur de sa propre nature. La paix religieuse viendra quand chacun de nous cherchera sincèrement à savoir comment Dieu se révèle à autrui et se souviendra de cette loi inexorable : « Vous serez € jugés d'après la même mesure qui vous aura servi à juger « les autres. »
Puis M. Bonney expliqua la genèse du Congrès des religions, en expliqua la distribution en quatre branches et conclut en ces termes :
« Un point mérite d'être mis en relief : bien que les membres du Congrès, en tant qu'hommes, se rencontrent ici sur le pied d'une parfaite égalité, nous reconnaissons et respectons le grade hiérarchique de chacun dans sa propre Église, comme étant le prix de ses services. Nous ne prétendons pas davantage attribuer à toutes les religions un mérite égal. Dans ce Congrès, chaque système religieux demeure dans son entier, sans être modifié en aucune façon par ses rapports avec les autres. Ce que nous voulons, c'est former
la sainte ligue des religions contre l'irréligion et les amener toutes à conserver entre elles des rapports fraternels, pour le bien des mœurs, le progrès de la charité et du respect mutuel. >
Ce discours, qui répondait si bien aux sentiments du public, fut couvert d'applaudissements. Le Rév. J. H. Barrows se leva alors et, d'une voix vibrante de joie, parla au nom du Comité général :
« Soyez les bienvenus, s'écria-t-il, ô sages de l'Orient et de l'Occident, dans cette jeune capitale de notre civilisation occidentale! Puisse l'étoile qui vous a guidés jusqu'ici être semblable à cet astre qui conduisit les mages d'autrefois ! Puisse le Ciel bénir les travaux de cette assemblée, en vue d'affranchir les hommes de l'erreur, du péché et du désespoir! »
Il déclara enfin qu'il aurait été incapable de vaincre les obstacles qui sont survenus pendant les deux ans et demi de préparatifs, sans l'aide de Dieu « qui a plus souci de la paix et de l'amour de tous ses enfants, que du triomphe de tel ou tel credo ecclésiastique ». « Au fronton de notre Congrès, dit-il, ne flotte la bannière d'aucune secte, car sur notre drapeau sont inscrits pour la première fois ces mots : Amour, Solidarité, Fraternité. Voilà l'esprit qui doit nous animer, ot si quelqu'un se permettait une offense contre cet esprit, ne le reprenez pas publiquement; votre silence sera pour lui le blâme le plus amer. »
Vinrent ensuite Mgr Feehan, archevêque catholique de Chicago, et le cardinal Gibbons. Ce dernier, dans un langage élevé, déclara que le Christ nous a donné, dans la parabole du « bon Samaritain », la plus belle leçon de tolérance qu'on puisse imaginer :
« Jamais, dit-il, nous n'accomplissons un acte plus agréable à Dieu que lorsque nous tendons la main d'association et d'amour dévoué à un de nos semblables souffrant. Jamais nous n'approchons plus près de notre modèle que lorsque nous faisons briller un rayon de l'amour céleste sur l'âme assombrie d'un de nos frères. Jamais nous ne nous montrons plus dignes du titre d'enfants de Dieu, que
lorsque nous faisons pousser les fleurs de la joie et de l'allégresse dans des cœurs desséchés et stériles. »
Alors M. Cil. Bonney, après avoir rappelé tout ce que le Comité des congrès religieux devait au concours des dames auxiliaires, présenta la Rév. Augusta Chapin, la première Américaine qui ait obtenu le diplôme de docteur en théologie. Celle-ci, avec beaucoup d'à-propos, rappela que c'est à une femme, à Isabelle de Castille, que Christophe Colomb dut l'appui décisif qui lui permit d'entreprendre son voyage de découverte.
« Et cette grande princesse, dit-elle, ne crut pas seulement à la vision géniale d'un nouveau monde ; elle entrevit là-bas une ère nouvelle de développement intellectuel et de dignité morale pour les femmes. Depuis cinquante ans, en effet, l'opinion publique à l'égard des femmes a fait de tels progrès aux Etats-Unis, qu'aujourd'hui on leur ouvre l'accès do presque toutes les carrières. »
M. Higginbotham, président du Comité général de l'exposition, et le Rév. Alexandre Mac-Kenzie, pasteur de l'Eglise Mémorial Shep/ierd à Cambridge, prononcèrent encore deux allocutions de bienvenue. Ce dernier célébra, avec fierté, la glorieuse part que les puritains, les pUgriin fathers^ eurent dans la fondation de la Nouvelle-Angleterre et montra que < les Etats-Unis offrent l'exemple unique d'une république composée de vingt peuples divers fondus en une seule nation par la vertu sociale et civilisatrice de l'Évangile ».
La série des discours de bienvenue étant close, ce fut le tour des députés étrangers de répondre. Vingt-trois prirent la parole et s'exprimèrent en anglais, sauf le délégué chinois et quelques bonzes japonais qui durent se servir d'interprètes. Le premier est Mgr Latas, à qui sa longue barbe et son port majestueux donnaient un aspect hiératique. Après avoir remercié la nation américaine et les organisateurs du Congrès de l'invitation adressée à l'Eglise hellénique *, il se tourna vers les prélats de tout culte, assis sur l'estrade
1. L'Eglise orthodoxe de Grèce a été représentée en outre par M. Phiambolis, prêtre résident à Chicago, et par une lettre de Mgr Ghermanus, métropolitain d'Athènes.
autour de lui, et les salua comme ses frères en J.-C, de qui a pris sou origine tout ce qu'il y a de bien dans ce monde, et comme les fils du même Père qui est dans les cieux; puis, levant les mains au-dessus de rassemblée, il bénit ce grand pays et le libre peuple des États-Unis ! Alors le président Bonney, enthousiasmé , s'écria : « En vérité, cet acte est magnifique ! > et l'assemblée souligna ces mots par ses vivats.
A cet instant parut Protab Mozoumdar, Hindou au teint basané, représentant du brahmo - somaj , sorte de théisme hindou-chrétien. 11 rappela, en termes éloquents et avec un sentiment de fierté, que, tandis que les grands empires d'Assyrie, d'Egypte, de Macédoine et de Rome ont disparu avec leurs armées et que les monuments de leur civilisation matérielle sont en ruines, l'Inde, ce berceau des races de l'Europe, a conservé intact le trésor de la science.
« Pourquoi cette différence ? dit-il. Parce que dans notre pays le sentiment religieux, la pensée philosophique sont restés vivaces et féconds. N'en avez-vous pas la preuve dans ce fait qu'un aussi grand nombre d'Hindous , brahmanes , jaïnistes ou bouddhistes, ont franchi six mille lieues pour assister à cet auguste Parlement des religions? >
On nous présenta ensuite l'honorable Pung-Kwang-Yu, premier secrétaire de la légation chinoise, accrédité spécialement par l'empereur pour assister au Congrès. Le public l'accueillit avec de grandes démonstrations de sympathie, sans doute afin de protester contre la loi rigoureuse portée dernièrement par le gouvernement des Etats-Unis contre les travailleurs chinois émigrants. Il y répondit par un speech écrit et traduit à l'avance :
« Ceci, dit-il, est un moment solennel dans l'histoire des peuples et des religions. Le grand sage de la Chine qui est honoré non seulement par des millions d'âmes dans notre pays, mais par le monde entier, Gonfucius, croyait que tous les devoirs peuvent se résumer dans celui de réciprocité, et je pense que ce mot trouve une interprétation nouvelle et glorieuse dans les actes de cette assemblée mémorable. »
Le prince Serge Volkonsky, un homme de trente-einq ans.
au beau type slave et aux cheveux et aux yeux noirs, tout en déclinant le caractère de représentant officiel de Tempire russe ou de l'Eglise slave, exprima à son tour sa sympathie pour cet essai de symphonie des religions en racontant une légende populaire de son pays, au sens profondément religieux : La pécheresse damnée, l'ange et la carotte^ qui eut un grand succès.
Reuchi Shibata, grand prêtre de la secte shintoïste du Zhikko, prit à son tour la parole au moyen d'un interprète.
« Je dois rendre hommage, dit-il, au Congrès des religions, tenu à Chicago, et qui est le résultat des efforts de tant de philanthropes, car, à mes yeux, c'est l'assemblée la plus grandiose qui ait jamais eu lieu. Il y a quatorze ans que, dans mon pays, j'ai moi-même exprimé le vœu qu'il y eût une réunion amicale de tous les hommes religieux du monde. Aujourd'hui c'est avec grande joie que je vois mon souhait réalisé et que j'assiste à cette réunion phénoménale. »
Au même moment, le Rév. Barrows présenta quatre prêtres bouddhistes du Japon : Banriu Yatsoubouchi, Zitzuzen Ashitsou, Shakou Soyen et Horin Toki. Les prêtres se levèrent et restèrent debout, tandis que l'interprète remerciait en leur nom du bon accueil qu'on leur avait fait. — Le comte Bernstorff et M. G. Bonet-Maury, après avoir décliné le caractère de délégués officiels de leurs pays, saluèrent le président du Congrès et le peuple américain au nom des protestants de l'Allemagne et de ceux de la France.
Ce fut ensuite le tour de Mgr Redwood, archevêque de la Nouvelle-Zélande, qui fut introduit par M. Ch. Bonney, comme représentant une partie du monde qui a fait les plus grands progrès dans l'application de l'arbitrage aux différends commerciaux. Le prélat catholique dit entre autres :
« C'est un triste spectacle, aux yeux de celui qui passe en revue les peuples de l'univers, de voir que i 200 000000 d'êtres, créés par le même Dieu et destinés à la même félicité, sont divisés par des barrières multiples, qu'au lieu de s'aimer, les nations s'entre-haïssent. Je pense qu'une occasion comme celle-ci est un des plus puissants moyens de renverser à jamais ces barrières.
24 LE CONGRÈS DES RELiaiONS A CHICAGO.
« Je ne prétends point, en tant que catholique, posséder toute la vérité et être en état de résoudre tous les problèmes ; je sais apprécier la charité et tout élément de vérité existante en dehors de mon Eglise. Christ seul a pu dire : Je suis la vérité. Partout où il y a une vérité, il y a quelque chose de digne du respect, non pas seulement de l'homme, mais de Jésus-Christ, cette incarnation de Dieu.... L'homme n'est pas seulement un être moral, il est un être social. Or la condition de son développement, de sa prospérité, c'est qu'il soit libre, libre non seulement en matière politique, mais en matière religieuse. Aussi faut-il espérer qu'aujourd'hui commencera une ère nouvelle, où, dans tout l'univers cl dans chaque nation, sera extirpée cette idée qu'on doit opprimer l'homme pour cause de religion .. C'est la charité seule qui doit amener les âmes à la vérité ! »
Voilà certes un langage libéral, digne de l'âge d'or du christianisme et auquel les évéques du vieux monde ne nous ont guère habitués. Qu'on le rapproche de la lettre hautaine par laquelle l'archevêque de Cantorbéry avait motivé son refus, et on verra bien qui s'est le mieux inspiré de l'esprit tolérant de Jésus, du prélat catholique ou du primat anglican.
La séance du lundi matin fut close par M. Dharmapala (de Ceylan), secrétaire général de la Société Maha- Bodhi (de Calcutta) qui a pour objet l'affermissement du bouddhisme dans les provinces d'Asie, un homme d'une trentaine d'années et fort au courant des travaux de nos savants français sur sa religion. Avec sa chevelure noire et bouclée, rejetée en arrière, son large front, son regard clair et perçant fixé sur l'auditoire, ses doigts bruns et effilés accompagnant de leurs gestes les paroles de sa voix vibrante, il semblait l'image incarnée d'un apôtre et on était saisi d'un certain respect, mêlé d'inquiétude, en pensant qu'il était l'organe de 475 millions d'âmes et chargé de faire rayonner la « lumière de l'Asie » sur tout le monde civilisé. Après avoir porté au Parlement les souhaits de ses coreligionnaires, il rappela qu'un congrès analogue avait été tenu à Patna, il y a deux mille ans, par les soins du roi bouddhiste Asoka. Ce congrès avait été le point de départ d'une mission de tolé-
rance, de charité et d'adoucissement des mœurs à travers toute TAsie.
< Le D^ Barrows, dit-il, a eu raison de reprendre une telle tentative; ce sera le couronnement des vingt siècles de christianisme : oui, mes amis, si vous prenez la chose au sérieux, si vous vous montrez désintéressés, vraiment altruistes, le xx^ siècle verra se réaliser les enseignements du doux et humble Jésus. >
A la séance de l'après-midi, M. Cari von Bergen, président de la Société psychologique de Stockholm, présenta les salutations des luthériens indépendants do Suède, et M. Virchand A. Gandhi, avocat à Bombay, celles des jaïnistes de rinde et de leur grand prêtre Atma Ranji.
« Comme mon ami Mozoumdar, dit ce dernier, je viens de rinde, cette mère des religions, je représente le jaïnisme, une croyance plus vieille que le bouddhisme, qui lui ressemble par la morale, mais en diffère par sa psychologie et est professée par un million et demi des citoyens les plus pacifiques et respectueux de la loi. »
A l'avocat de Bombay succéda M. Minas Tchcraz, ci-devant délégué au congrès de Berlin et éditeur du journal rArménic qui se publie à Londres en anglais et en français. Après s'être acquitté du message de sympathie des Arméniens, ses 'compatriotes, il félicita la jeune Amérique d'essayer de convertir le monde au dogme de la tolérance universelle et de la fraternité. « Puissiez-vous, s'écria-t-il, édifier le temple de la paix et de la concorde sur les volcans éteints de la haine et du fanatisme religieux! »
Puis, M. Chakravarti, un théosophe d'Allahabad, dans une allocution un peu plus longue, exposa la tendance mystique à la contemplation métaphysique qui a de tout temps caractérisé sa race, et constata que chez les Américains, même au sein de ce développement prodigieux de la civilisation matérielle, il y avait de secrètes aspirations à quelque chose de spirituel et de surnaturel.
Le Rév. Alfred Momerie, professeur à KinQ'ii collège, à Londres, apporta le tribut des sympathies de l'Église anglicane. « Si Stanley, dit-il, l'ancien doyen de Westminster,
26 LE CONGRES DBS REUGIONS A CHICAGO.
avait vécu, il serait certaineinent venu el aurait eDtraiué avec lui l'arclievéque de Cantorl»èrv, El de même Th. Arnold (de Rugby). Robertson ^de Brii;htoD> et Frédéric Maurice. »
M. Swami Vivekananda. gradué de l'université de Cali'ulta, disciple de Ram Krishna, fut >alué d'applaudissements quand il débuta par ces mots : c Sœurs el frères d'Amérique ». Après avoir remercié du lK)n accueil qui lui avait été fait ainsi qu'à ses compatriotes. U ajouta :
« Je suis lier d'appartenir à une relijiion dans la langue sacrée de laquelle (le sanskrit) le mol exclusion est intraduisible. Je suis lier d'être citoyen d'un pays qui a donné asile aux persécutés et i-éfugiés de tou> les cultes de la terre. En effet, nous avons recueilli dans notre sein le plus pur débris des Israélites, un rejeton qui vint au sud de l'Inde et a trouvé un abri chez nous Tannée même de la destruction du temple de Jérusalem; nous avons accueilli de même les débris du grand peuple de Zoroastre. Permettez-moi de citer quelques vers d'un hymne que j'ai appris dès ma tendre enfance et qui est répété chaque jour par des millions d'êtres humains :
€ Comme les différents fleuves prennent leur source en des lieux divers et mêlent leurs eaux dans la mer,
< Ainsi, ô Dieu, les différents chemins que prennent les hommes, en suivant leurs tendances, qu'ils soient rectilignes ou tortueux, mènent tous quand même à Toi ! »
Alors parut le Rév. George Grant, recteur de Tuniversité de Kingston (Canada). 11 montra ce pays devant sa prospérité à l'émulation féconde des deux races anglaise et française, jadis ennemies, aujourd'hui réconciliées, et il dit que ce résultat était de bon augure pour la pacification religieuse entreprise à Chicago. Nous relevons dans son discours le passage relatif à l'influence française au Canada, qui nous a touché :
€ Dans le conflit séculaire entre la France et la Grande- Hretagne pour la possession de ce beau pays, si la première a subi la défaite apparente, tout l'héroïsme et les succès durables n'ont pas été du coté des vainqueurs. La France a donné sans réserve les plus grands explorateurs, ceux dont les noms
sont semés sur tout ce continent, dru comme les semences dans les sillons, martyrs et missionnaires d*une gloire immortelle, saints dont les œuvres leur survivent! Au Canada, la semence poussa sur un sol généreux et nous en voyons la preuve permanente dans le peuple canadien noble et vigoureux, qui garde sa propre langue, ses lois et ses institutions, sous un drapeau qui s'est identifié avec leurs libertés. »
Après le principal Grant, deux Indiens de nouveau : Miss Jeanne Sorabji, une Parsi chrétienne, qui présenta le message des femmes de Tlnde aux Américaines, et M. Nagarkar, un coreligionnaire de Mozoumdar, qui nous expliqua ce que c'était que le hrahmo-somaj .
Enfin, leRév. Benjamin Arnett, évêque méthodiste d'Afrique, un nègre authentique, répondit aux discours de bienvenue au nom des nègres d'Afrique et des 7 400 000 nègres d'Amérique. Il commença par protester contre les traités qui ont partagé l'Afrique entre les grandes puissances, comme on partage un troupeau de moutons, et puis, il revendiqua l'Afrique pour les Africains.
€ Or, a-t-il ajouté, ce qui nous donne bon espoir, c'est qne les nations de l'Europe avaient de même découpé l'Amérique par morceaux, qu'elles s'étaient adjugés. Mais en vain! l'Amérique a eu son Jefferson. L'Afrique un jour aura, elle aussi, son Jefferson qui écrira la déclaration d'indépendance du continent noir. Gomme vous avez eu votre Washington, ainsi Dieu nous enverra un Washington ou plutôt un Toussaint-Louverture, qui deviendra le pionnier de ce pays, et, par le glaive, il conduira notre peuple à la liberté et à l'égalité. Il fondera une République dont les pierres angulaires seront la religion, la vertu, l'éducation et la tempérance. En tête de sa constitution seront inscrits les deux principes : la paternité de Dieu et la fraternité de l'homme, et l'Afrique délivrée aura pour loi suprême le Décalogue et le Sommaire de la loi. »
Ainsi s'est terminée cette première journée, consacrée aux souhaits de bienvenue des Américains et aux réponses des délégués étrangers. Dès ce jour la fusion était faite entre ces hommes de dix races, de six religions différentes et qui, au
premier aspect, semblaient si disparates. On pouvait dire qu'un commun sentiment, une grande espérance les animaient et les rapprochaient, le sentiment du divin et l'espoir de réaliser cette parole du Christ : « Vous n'avez qu'un seul Maitre : vous êtes tous frères ». Ces sentiments ne se refroidirent pas pendant les seize jours que dura encore le Parlement, pas plus que ne se relâcha l'attention, que dis-je? l'intérêt sympathique, passionné de l'auditoire, môme quand les questions traitées étaient le plus abstraites. Il y avait là une foule de gens humbles, « visiblement des travailleurs, a écrit un témoin oculaire français, qui se serraient sur les rangs du vaste hémicycle. Avec quelle touchante attention ils écoutaient, prêts à recevoir la bonne parole, toute boime parole M » 11 n'y avait pas seulement des ouvriers, des commis de magasin, mais aussi des instituteurs, des professeurs (hommes ou femmes) et des ministres, des missionnaires par centaines. Ce double élément, qui composait la galerie (ouvriers, ecclésiastiques), explique certaines contradictions dans les manifestations. On applaudissait tantôt l'expression des doctrines les plus orthodoxes et tantôt les thèses les plus radicales. Mais jamais les bravos n'éclataient plus spontanément et ne devenaient plus unanimes que lorsqu'un orateur exprimait des idées morales élevées, des vues religieuses larges et sublimes, des sentiments d'humaine fraternité. On sentait alors comme un courant de sympathie qui électrisait toute la salle. Deux ou trois fois seulement, il y a eu comme des décharges d'antipathie; par exemple, quand Mohammed A. Webb a tenté de justifier la polygamie et quand le professeur Wilkinson a soutenu que le christianisme devait se montrer hostile vis-à-vis des cultes païens. L'attitude réciproque des païens et des missionnaires a été, en général, non seulement courtoise, mais encore cordiale. Les bonzes et les brahmanes ont fait preuve, à peu d'exceptions près, d'une politesse, d'une réserve même qui allait jusqu'à voiler les caractères offensifs du polythéisme. Quelques-uns, pourtant, tels que Narasima ou Kinze Ringa