‹ Le Congrès des religions à Chicago en 1893 [microform]Chapitre 61 sur 195 · VI.— LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

VI.— LE CHRISTIANISME

Nous arrivons enfin aux mémoires concernant le Christ et la Bible des chrétiens. Nous mentionnerons ici les discours de : MM. Dudley, évêque de Kentucky, ou le Christ historique; de James Lee, pasteur à Saint-Louis, sur Christ, la raison de VUnivers] de Lyon, professeur d'assyriologie à l'université Harward, dans son mémoire sur la Contribution du. judaïsme à la civilisation. Voici des extraits du premier et

l. Barrows, I, p. 566-567.

du dernier de ces discours, à titre d'échantillons de la tendance orthodoxe et de la tendance libérale.

€ Que Jésus ait été un homme faillible ou un Dieu infaillible, a dit révêque anglican, qu'il n'ait été qu'un produit extraordinaire du développement normal de l'humanité, ou bien l'incarnation miraculeuse de la divinité ; qu'il ait été le plus grand et le plus saint des hommes ou bien qu'il ait mérité d'être l'objet spécial de l'adoration de l'humanité, peu importe ! Ce que j'affirme, dans les deux cas, c'est que l'enseignement des préceptes moraux donnés par Jésus de Nazareth, la proclamation de son message d'espérance au monde, la manifestation aux yeux et au cœur des hommes d'un tel caractère, la formation des sociétés organisées par ceux qui ont été gagnés par la beauté idéale de son caractère et voudraient se modeler à son image; j'affirme ici que tout cela a eu de plus grands résultats pour l'éducation et le progrès de l'humanité que tous les autres cultes dont on a connaissance. >

Et, après avoir cité à l'appui de sa thèse le témoignage de Lecky, l'historien du Rationalisme et de la Morale en Europe, le Rév. Dudley a ajouté :

€ J'ose affirmer que chacun des éléments caractéristiques de cette civilisation dont nous sommes si fiers, vient directement et par conséquence logique des principes proclamés il y a dix-neuf siècles par une petite troupe de paysans juifs, à savoir que Dieu est le père de tous les hommes. Le péché et la mort ont été vaincus, la rédemption a été acquise, le pardon est possible, la ré formation aisée, parce que tous les hommes peuvent participer à cette vie victorieuse et grandir à la ressemblance de ce vainqueur pacifique «. »

Le savant professeur de Harward, M. Lyon, qui est prolestant baptiste, a mis en relief les origines juives du fondateur du christianisme.

€ Jésus, a-t-il dit, lui aussi était Juif, seulement son nom s'est tellement identifié avec l'histoire du monde, qu'on a fini par oublier son origine. On s'est dit qu'une personnalité

l. Barrows. I. p. 785-780.

aussi souveraine est trop universelle pour être bornée par les frontières d'un peuple. Ainsi nous négligeons trop do tenir compte de la naissance de Jésus dans une famille juive et de son éducation galiléenne. Loin de moi la tentative d'apprécier l'influence de son caractère sur le progrès de l'humanité. Pour accomplir cette tâche, il ne faudrait pas moins que la science universelle. Il suffit, pour mon sujet, de rappeler la nationalité de celui qu'une partie considérable du monde s'accorde à regarder comme ayant été le plus grand et le meilleur exemplaire de la race humaine.... Je n'ai garde d'oublier qu'un grand nombre de juifs n'ont pas encore admis la grandeur de Jésus ; mais cette attitude s'explique par l'effet que font sur eux certains enseignements louchant sa personne et par les persécutions que beaucoup de juifs ont endurées et endurent encore de la part de ceux qui portent le nom du Christ. Quoi qu'il en soit, il y a dans cette personne de Jésus, bien comprise, une telle source de bénédictions et d'élévation morale, que je ne puis concevoir de raison qui empêche les juifs de le reconnaître pour le plus grand et le plus aimé de tous leurs plus illustres docteurs. »

Sur la question de l'autorité et de l'usage de la Bible, le programme du Congrès avait annoncé un travail de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul, sous le titre de Rapports tic l'Église catholique avec la Bible. A-t-on eu peur, en haut lieu, que ses tendances libérales ne l'entraînassent à faire des concessions dangereuses aux protestants? ou bien l'archevêque lui-même a-t-il craint d'être en contradiction avec ses collègues? Nous ne savons. Quoi qu'il en soit, c'est Mgr Robert Selon, recteur de l'Eglise Saint-Joseph (Cité de Jersey), qui a été chargé d'exposer la doctrine de l'Eglise en cette matière.

€ L'autorité des Saintes Ecritures, a-t-il dit, bien que naturellement très grande dans l'Eglise, n'est pas par elle-même suprême et sans appel, car elle ne constitue qu'une partie de la parole de Dieu, et elle est subordonnée dans son interprétation à l'influence directrice de la parole de Dieu, connue sous le nom de tradition. L'Eglise enseigne que la Bible est la parole de Dieu écrite; qu'il en est l'auteur, ot partant

elle la reçoit avec piété et respect. Cela imprime à la Bible un cachet distinct, que ne possède aucun autre livre; car d'aucune œuvre purement humaine, si (excellente qu'elle soit, on ne peut dire qu'elle émane directement de Dieu. L'Eglise, aussi, soutient qu'il lui appartient, à elle seule, de déterminer le vrai sens des Écritures et qu'elles ne sauraient être justement interprétées contrairement à sa décision; car elle prétend être et est en effet l'autorité vivante, à qui a été promise et donnée l'infaillibilité — 6e qui n'est pas le cas pour ceux qui l'expliquent d'après les lumières de leur propre jugement. »

Mgr Selon a ensuite vivement défendu l'Église d'ayoir entièrement retiré la Bible aux laïques.

f II est vrai, a-t-il dit, qu'au moyen âge, à cause des dangers que présentaient des versions erronées ou des interprétations hérétiques, des conciles particuliers ont défendu au peuple la lecture de la Bible en langue vulgaire. Mais l'Eglise n'a jamais porté une loi générale à cet effet, et on ne peut même pas dire qu'elle ait entièrement interdit la Bible aux laïques, en effet elle a autorisé la Biblia pauperum * dans laquelle iO ou 50 gravures représentant les principaux événements de l'Ancien et du Nouveau Testament étaient accompagnées de courts passages des Ecritures en latin ou en langue vulgaire. »

Le point de vue protestant sur Fautorilé de la révélation biblique a été exposé par MM. Henry Drummond, professeur à l'université de Glasgow, et Charles Briggs, ci-devant professeur au séminaire presbytérien de New York, exclu de sa chaire pour ses opinions en critique sacrée. Tous deux ont magistralement démontré que la Bible n'avait rien à perdre par les travaux de la critique scientifique. M. le professeur Drummond a, dans son remarquable mémoire sur le Chris-

1. Ces ouvrages étaient des recueils d'estampes sur bois, représeDlant les principaux événements de la vie de Jésus-Christ, soit comme Messie, fils de David, annoncé par les prophètes, soit comme Rédempteur venu sur la terre. Ces estampes étaient accompagnées de courtes léjrendes, en général latines, parfois françaises. Ces albums, publiés au xv« siècle, coûtaient fort cher et ne méritent pas le tiUe de Biblia pauperum qui, d'ailleurs, leur a été donné bien plus tard.

tianisme et VÉvolution, traité la question à ce point de vue.

€ Tout Tordre et le plan de la nature, a-t-il dit, les livres de science, le cours de l'histoire, sont considérés comme n'étant que des parties de la multiple révélation de Dieu. Quant à la révélation spéciale, c'est-à-dire aux Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament, l'évolution a déjà donné au monde l'équivalent d'une Bible nouvelle. Son caractère spécial est de correspondre à l'organisme du monde, d'où la science l'a dégagée. La Bible est un Verbe dont la racine est connue maintenant; mais il y a d'autres verbes dérivés de la même racine. Comme la terre, la Bible a ses couches superposées, ses vallées et ses collines, ses rivières coulant doucement, et çà et là une place déserte et des fossiles aussi, dont les formes frustes sont comme des degrés pour parvenir plus haut. C'est un mémorial d'actes inspirés, aussi bien que de paroles inspirées, conservées dans une matrice de l'histoire. Et le livre ainsi transformé n'est, en aucune façon, une Bible mutilée. Tout ce travail s'est fait sans l'élimination d'un seul livre ou la perle d'une parole importante. C'est simplement une transformation, suivant une méthode indiquée par la Bible même *. »

Le D*" Charles Briggs n'a pas conclu autrement son édifiant travail sur la Crédibilité des Saintes Écritures.

€ Ainsi, a-t-il dit, dans chaque chapitre de la dogmatique on voit l'Ancien Testament développant sa doctrine à travers les siècles, dans les différentes périodes de la littérature biblique et frayant la voie à une révélation complète dans le Nouveau Testament. Le caractère imparfait, insuffisant de quelques-unes des thèses morales ou doctrinales de l'Ancien Testament tient précisément à la gradation de la révélation divine.... C'est pour cela que les Saintes Ecritures renferment des leçons pour tous les hommes, quel que soit leur degré de culture. C'est par là qu'elles occupent, entre toutes, la prééminence.

€ Or nous avons le droit de dire à tout le monde : les livres sacrés de tous les peuples sont maintenant ouverts à

l. Barrow», II, p. 1324.

VOS yeux. Etudiez-les, comparez-les, reconnaissez tout ce qu'il y a de noble, de bon et de vrai en eux, faites la somme des résultats et vous serez convaincus que les Saintes Ecritures sont vraies et divines. Et après ce mûr examen, vous verrez que les autres Livres saints sont comme des torches de divers grandeur et éclat, éclairant les ténèbres de la nuit qui nous environne; tandis que la Bible est comme le soleil à son aurore, dans les premiers écrits de FAncien Testament, se levant dans les paroles des prophètes et la Loi sacerdotale, dans les Psaumes et les Proverbes, jusqu'à ce qu'il atteigne le zénith dans l'Évangile de Jésus-Christ. Prenez donc la Bible pour guide autorisé de votre vie, de votre piété, de votre salut ^ >

Il est impossible de n'être pas frappé du point de contact qui existe entre la maxime catholique formulée par Mgr Seton, que t la Bible n'est qu'une partie de la Parole de Dieu > ; qu'il y a t d'autres Paroles de Dieu, non écrites » , et la thèse du professeur Henry Drummond, que la t révélation de Dieu est multiple; qu'il y a d'autres verbes que les Saintes Ecritures, dérivés do la même racine ». Évidemment l'assertion des réformateurs du XVF siècle, que les Ecritures de l'Ancien et du Nouveau Testament contiennent toute la révélation divine, qu'en dehors de cette Parole écrite il n'y a qu'erreur et mensonge, est insoutenable. Comment admettre en effet que Dieu n'ait révélé sa vérité qu'à un seul peuple, Israël, et qu'après la mort du dernier des apôtres il ait cessé de se manifester aux croyants et aux saints? Cette conception de la révélation, d'origine hébraïque, est manifestement trop étroite, unilatérale et insuffisante pour expliquer l'apparition de vérités morales et religieuses chez d'autres peuples et dans d'autres temps.

Telle est la leçon que M. E. Carpenter, professeur à Oxford, a dégagée des Livres sacrés de VOrient *, dont son collègue Max MûUer a entrepris la publication. Il a montré que nos idées sur la morale, sur l'inspiration et sur l'incar-

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