CHAPITRE I
Ut nullus credat guod, noimisi in tribus linguis, Deus adorandus sit, Deus enim adoratur et homo exauditur in oinni lingua, sijusta petierit. ,
Charlemagne.
Preuves de son existence. — Attributs. — Universalité de cette croyance. — Idée d'un Dieu, père de tous les hommes.
La seconde journée du Congrès, la première de travail réel, a été consacrée aux preuves de l'existence et à la connaissance de Dieu (mardi 12 septembre 1893). Deux choses nous ont frappé de prime abord dans la manière dont ces hautes questions ont été traitées à Chicago : la large part faite à la démonstration rationnelle par tous les orateurs, catholiques ou protestants, parsis ou Israélites, et la certitude attribuée à ces preuves tirées de la raison humaine par les représentants de la tradition de l'Eglise, à la suite des saint Augustin, des saint Anselme et des saint Thomas d'Aquin. Il est vrai que Guillaume d'Occam, au xiv® siècle, enseigna le contraire. Infirmant la valeur de toute preuve rationnelle de l'existence de Dieu, il ne voulut rien admettre qui ne fût fondé sur la foi. D'après lui, hors de la Révélation, il n'y a que fondrières et sables mouvants. Cette vue exclusive n'a guère eu de partisans dans les écoles de théologie. Si elle est devenue fameuse par les arguments qu'elle
'^36 I^Ç ^CONGaÈSQES RELIGIONS A CHICAGO.
jbûBïiît*'**^ Mohl&rgn'e dans son Accoutrement à la française de la théologie naturelle de Raymond Sebond, elle n'a pas empêché des penseurs chrétiens, un Bossuet, un Fénelon, un Malebranche, d'étayer leur théodicée à l'aide d'arguments purement humains; ces théologiens n'ont pas craint de philosopher à la manière d'un Descartes, d'un Leibniz, d'un Clarke. Cette méthode, qui est donc conforme à la grande tradition de l'Eghse, a été employée au Congrès de Chicago, en termes éloquents dans le mémoire du Rév. P. Hewitti. S'il a répété, après les païens Platon et Aristote ou après les docteurs de l'Ecole (notamment saint Thomas d'Aquin), les arguments sur lesquels ces grands penseurs établissent les preuves de l'existence de Dieu, il les a redits en les condensant, en les présentant sous une forme vive et saisissable pour le grand nombre. Nous empruntons à son exposé le passage qui suit :
« Quand nous passons, dit-il, de la contemplation du monde visible et des objets sensibles à celle des êtres doués d'intelligence et de raison et que nous pénétrons dans le domaine de la vie intellectuelle où ils se meuvent, l'argument en faveur d'une cause finale et première nous entraine à des considérations d'un ordre de plus en plus élevé ^. Les êtres raisonnables que nous connaissons — nous-même et nos semblables — portent les marques de la contingence dans leur nature intellectuelle, aussi bien que dans leurs corps. Nos âmes avec leur individualité, leur sens intime, leur raison n'existent que d'hier. Elles commencent la vie avec des facultés intellectuelles purement latentes.... L'âme n'apporte avec elle ni souvenirs, ni idées. Elle ne possède aucune connaissance immédiate d'elle-même ou de sa nature. Et cependant l'intelligence qui brille en elle est quelque chose de divin; c'est une étincelle venue de la
1. Voir Barrows, The World's Parlianient of religions, Chicago, 1893, 2 vol. in-8. — Le Rév. Howitt (Augustin-Francis), né en 18-20, prêtre catholique (1848), a fondé avec Hecker l'ordre des prêtres missionnaires, dit des paulistes. 11 est aujourd'hui recteur du collège pauliste de Saint-Thomasd'Aquin, afûlié à luniversité catholique de Washington.
2. Barrows, I. ^Cy'.i. Comp. chap. vi. p. 173, art. Dawson sur la /icfigioti de la Science.
source de la lumière et qui indique clairement qu'elle a reru l'être de Dieu. »
C'est l'argument tiré des idées nécessaires, opj)osées aux idées contingentes, et voici le lien du raisonnement.
« S'il est vrai que nous n'avons, en venant au monde, aucune idée adéquate de la réalité, notre âme a la faculté de saisir les idées immuables qui sont dans l'esprit de Dieu. Or les concepts des vérités nécessaires qui « réfléchissent, « comme dans un miroir, la raison éternelle de l'Esprit divin, € si nous les considérons d'un point de vue subjectif, rentrent « dans la catégorie des phénomènes et des fails produits par « des causes secondes » ; c'est de là qu'on infère, a posteriori, l'existence de la cause première en tant qu'intelligence suprême et volonté. »
L'auteur a parlé de phénomènes intellectuels. On est accoutumé, dans certains milieux philosophiques, à n'accorder aux faits de l'esprit qu'une valeur subjective, à invalider par conséquent les résultats de ses opérations au point de vue de la connaissance du monde, tant matériel que moral. 11 est bien entendu que pour lui les idées ne sont pas dos concepts purement subjectifs.
€ Ce sont des concepts de l'esprit sans doute, mais leur manifestation repose sur la réalité, d'après la définition même de saint Thomas : Universalia siint conceplus mentis ciim fundamento in re. On forme ces concepts, non pas en s'éloignant de la réalité, mais en s'appuyant sur elle; c'est ainsi qu'en partant des faits individuels et concrets, on arrive par l'abstraction à concevoir l'être en général. Les idées d'espèce, de genre, de beauté, de bonté, d'espace, de temps, de cause, d'effet, proviennent toutes de la même opération intellectuelle; mais, dans l'esprit, elles s'affranchissent de toute contingence et de toute dépendance du phénomène contingent et prennent le caractère de vérités nécessaires et universelles, par suite éternelles. Par exemple, le fait que les trois côtés d'un triangle ne peuvent exister sans trois angles est une vérité, même dans l'hypothèse où il n'y aurait jamais eu ni corps ni esprits. Il y a un monde intelligible des idées qui dépasse les limites de nos sens et
de notre esprit, quoiqu'il soil accessible à qos moyens de compréhension. Ces idées ont une réalité objective et s'impoaent à l'intelligence, forçant son assentiment aussitôt i|uVlles sont clairement perçues en soi ou qu'elles ont été acquises par voie démonstrative '. • De la réalité de ces idées nécessaires, l'auteur conclut à l'existence de Dieu, en qui elles ont leur fondement :
t Dans les limites de noire condition humaine nous arrivuLis ainsi à la connaissance de ce qu'est Dieu, qui a laissé un i'eflet de sa gloire dans toutes ses œuvres, de même que te soldl, au-dessous de la ligne de l'horizon, illumine les nuages par ses rayons et fait briller la lune et les planètes de l'éclat de sa lumière réfléchie.... Nous percevons Dieu immédiatement par les idées éternelles qui sont réfléchies ilaTis la nature, dans notre propre intelligence et dans les concepts, qui ont leur fondement dans sa pensée. > Le P. !lu\vitt, avons-nous dit, procède de Platon et d'Aristote :
« Kn ces deut sages, écrit-il, la philosophie rationnelle ' est .'iri'ivée à son apogée. Clément d'Aleitandrie n'hésite pas à y iri'i mnaitre une dispensation divine fournie par la Provi- (Ir'iice au monde païen, pour le préparer à recevoir la Révél^itli>n chrétienne. Quelles que soient les controverses au ~ii,l<'t Je leurs enseignements explicites sur les rapports riikr Dieu et le monde, leurs principes et leurs prémisses l'iiiiiiennent virtuellement une sublime théologie naturelle, i|ui' saint Thomas d'Aquin a corrigée, complétée, déveli)p|iée avec un génie égal au leur et à la faveur d'une inspirnlidn plus haute. L'œuvre la plus magnifique du génie de riiomme consiste à amener l'intelligence à la connaissance ilr Dieu, en tant que cause première et fmale du monde. ['.Il I ^jetant cette philosophie, on nous fait retomber dans la iiiMi L'I le chaos, sous le règne d'une chance aveugle ou de l.i r^italité. La philosophie toutefois ne suffit pas, par elleirii'iiie, à procurer à l'homme l'union avec la divinité, dont • M' fait ressortir avec tant d'éclat l'excellence et la nécessité.
La dernière leçon qu'elle nous donne, c'est la nécessité d'une révélation divine pour amener les hommes à la connaissance et à l'amour de Dieu, pour leur faire atteindre le but de leur vraie destinée en tant que créatures raisonnables et immortelles. Le vrai philosophe pratique suivra, par conséquent, l'exemple de Justin martyr * ; dans l'amour et la poursuite de la sagesse suprême, il recherchera la religion véritable révélée par Dieu, et quand il l'aura trouvée, il l'acceptera avec toute son àme et toute sa volonté. »
Après ces considérations, qui de la philosophie nous mènent directement à la religion, il convient, pour mesurer le chemin parcouru, de revenir à Platon et à Aristote, comme pour connaître le cours d'un fleuve il sera bon, après l'avoir suivi jusqu'à son embouchure, de remonter à sa source. C'est ce que nous allons faire avec M. Harris *, à l'aide de l'extrait suivant de son mémoire sur les preuves de l'existence de.Dieii :
c C'est dans le système de Platon que nous avons le premier inventaire méthodique du domaine de la raison humaine. Cette raison a deux ordres de connaissance : l'un, la connaissance des êtres. dépendants; l'autre, la connaissance des êtres indépendants. Le premier est Tordre de la connaissance qui vient des sens; le second est l'ordre de la connaissance qui procède par voie d'hypothèse logique. Cette dernière permet de conclure à l'existence d'une grande cause primordiale, d'une raison personnelle qui, en créant des êtres finis dans le temps et dans l'espace, révèle un dessein librement formé. Cette conclusion s'impose, ou bien il faut admettre une existence dépendante qui ne dépend de rien. La raison humaine a donc, pouvons-nous dire d'après l'exposition de Platon, pour fondement cette
1. Justin martyr professa ]a philosophie à Home, vers 150. Quoique chrétien, il fit une part large au platonisme dans son enseignement. Les sages du paganisme, d'après lui, avaient reçu une révélation fragmentaire.
2. Harris (W. T.), né en 1835, est un ancien médecin qui s'est consacré à l'étude de la philosophie et des questions pédagogiques. 11 a publié une traduction de la Logique de Hegel, dirige le Journal de philosophie spéciilative^ et est aujourd'hui commissaire général de l'Instruction publique aux États-Unis. Voir Barrows, I, p. 309.
connaissance de l'être transcendant, être qui s'élève au-dessus de toutes les déterminations de l'étendue et de la succession, qui sont le propre du temps et de l'espace et sortent par conséquent des conditions de toute contingence. Cet être transcendant est la plénitude de l'être, tandis que les êtres qui existent dans le temps et l'espace sont des êtres limités ou imparfaits, à l'état embryonnaire, incomplets, dont la formation est encore partiellement virtuelle quoique en partie achevée*. »
< A ce point, le système d'Aristote peut être compris dans son harmonie avec le système de Platon. Aristote aussi enseigne explicitement que les êtres du monde qui tiennent leur mouvement d^autres êtres supposent un premier moteur. Mais il a bien soin de ne pas se servir de l'expression « qui se meut de soi-même » pour désigner le moteur primordial. Dieu lui-même est immuable, mais il est l'auteur du mouvement dans les autres. C'était là aussi sans doute la pensée véritable de Platon, puisqu'il faisait le divin à la fois éternel et bon. — Dans sa Métaphysique (liv. XI, chap. VII), Aristote développe la doctrine que les êtres contingents supposent un être divin dont l'activité est connaissance pure. Lui seul a réalisé la perfection de l'être. C'est ce que les scolastiques appellent dans leur langage technique « l'acte pur > ; toute autre existence est partiellement virtuelle, n'étant pas encore arrivée au terme de la perfection. Ainsi la preuve de l'existence de Dieu donnée par Aristote revient, en substance, au même que celle de Platon : la pensée s'élève de l'existence contingente, par une série d'hypothèses vérifiées l'une après l'autre, jusqu'à l'être parfait qui ne suppose rien et elle identifie l'être parfait et indépendant {nécessaire) avec l'être doué de volonté, de raison, de personnalité. »
On pourrait rattacher à la philosophie de Platon et d'Aristote l'argument, tiré de l'idée de l'être parfait et développé par Anselme de Cantorbéry et par Descartes. Il suffit de le citer comme confirmant les preuves rationnelles de l'existence de Dieu communes à la théologie chrétienne et à la philosophie grecque.