I. — LA RELIGION ET LES BEAUX-ARTS
Que la religion ait été en rapport historique avec les lettres et les sciences, c'est ce qui ressort déjà des chapitres III et IV; elle n'en a pas de moins étroits avec les beaux-arts. Et comment en serait-il autrement? Le beau, suivant Platon, n'est-il pas la splendeur du vrai? Et tout ce qui est vraiment bon, saint et sublime n'éveille-t-il pas en nous un idéal de beauté? Tout le monde est d'accord là-dessus. Mais il se présente d'autres questions. Tous les arts sont-ils également favorables au développement du sentiment religieux? N'y en a-t-il pas , comme la peinture et la sculpture , qui , par leur caractère plastique, analytique, tendent à matérialiser et à diviser l'adoration entre une multitude d'objets? D'autres au contraire, tels que l'architecture , l'éloquence , la musique , par leur nature synthétique, immatérielle, ne conviennent-ils pas mieux au culte en esprit et en vérité? Tels sont les sujets d'esthétique, que nous aurions aimé entendre traiter au Congrès de
Chicago, et qui importent, plus qu'on ne pense, aux progrès de la vie religieuse. Or j'ai le regret de dire que deux arts seulement, Tarchitecture et la musique, ont été effleurés ; les autres arts ont été passés sous silence. Gela a été une lacune et peut-être la plus grave de ce Congrès, d'ailleurs si riche d'idées et d'expériences. Nous essaierons de la combler en partie, en empruntant quelques passages au discours sur la Grandeur de la religion prononcé par le Rév. J. H. Barrows à l'inauguration de son cours sur l'histoire des religions, à l'université de Chicago (octobre 1894).
€ Peut-on contester, a-t-il dit, que la pensée humaine ait trouvé sa plus haute expression dans la poésie aux élans sublimes? Aucune branche de l'art ne pénètre au fond des choses, comme celle qui nous montre dans le poète et le prophète, le chantre et le voyant, un seul et même personnage. Soit qu'on lise les hymnes des Védas ou les grandes épopées de l'Inde, les poèmes sacrés de Babylone ou les psaumes de David, les sentences d'Orphée ou les rapsodies des Çoufis, soit que l'on parcoure les œuvres de Dante ou de Milton, de Shakespeare ou de Goethe, d'Emerson ou de Victor Hugo, de Browning ou de Wordsworth, de Matthew Arnold ou de Tennyson, on trouve toujours l'âme du chantre inspiré, pénétrée d'un sentiment d'amour indicible, contemplant avec crainte et tremblement le royaume de l'Esprit éternel dont la demeure est t la lumière des soleils couchants, et le cercle de l'Océan et l'air vif et l'azur du ciel et l'esprit de l'homme i ».
c 11 est inutile de dire que la plus haute expression de l'art du peintre ou du musicien, du sculpteur ou de l'architecte n'est que l'épanouissement de la foi. C'est le sentiment que l'homme a de dépendre des puissances divines, qui lui a fait bâtir les temples sur les rives du Gange et du Nil ; le même sentiment a fait ériger en Cœlé-Syrie — par exemple à Baalbek — ces colonnes qui se dressent encore aujour-