Barrows, II, p. 960 et suiv
fait ressortir à la compétence de la philosophie. La théologie rationnelle est donc une partie de la philosophie....
€ L'homme croit en Dieu. Avons-nous une connaissance vraie, intime d'un tel être, s'il existe? Quelles sont les sources de notre connaissance de cet être? Jusqu'à quel point pouyons-nous le connaître et quelle est la nature de la connaissance que nous avons de lui? Ce sont là des questions auxquelles il faut répondre, s'il y a quelque chose qui porte le nom de théologie scientifique ou de science de la religion. Mais ce sont là aussi des questions de philosophie. Un effort pour répondre à toutes ces questions, si nous ne nous contentons pas d'un examen partial et superficiel, nous amènera forcément à poser d'autres questions qui nous feront descendre dans les profondeurs les plus abstruses de la pensée humaine, dans le domaine même des investigations, au milieu desquelles vit la philosophie et d'où elle a surgi.... Les éléments de la science de la religion, et de la religion chrétienne en particulier, sont à la fois historiques et philosophiques. Pour tout ce qui est historique, la source primordiale se trouve dans les Saintes Écritures. — Quant aux éléments philosophiques, ils ont pour la théologie la valeur de principes fondamentaux. »
M. Dharmapala, représentant du bouddhisme, n'a pas été moins afflrmatif sur cette affinité intime entre la religion et la philosophie. Dans son discours, déjà cité, sur la Bette religieuse du monde envers Bouddha *, il a prétendu que le bouddhisme réalisait toutes les inspirations de la science et de la raison modernes. Il y aurait, d'après lui, un accord parfait entre la loi de cause et d'effet, enseignée par Çakya- Mouni, et la théorie de l'évolution, exposée par Darwin ou Hœckel.
€ Le Cosmos, a-t-il dit, est considéré chez nous comme une évolution continuelle, qui procède suivant un ordre régulier conforme aux lois de la nature.... Lorsque Darwin nous montre la vie passant, en vertu d'une ascensiorf graduelle et continue, par une série de formes toujours plus parfaites
i. Barrows, II, p. 868 et 878.
et arrivant au meilleur et au parfait; lorsqu'il nous fait voir chaque individu entrant dans la vie, avec les empreintes ineffaçables du bien et du mal commis dans des existences antérieures, qu'est-ce autre chose que la doctrine bouddhiste du Karma et du Dharmat... Le bouddhisme est une religion scientifique, elle prescrit, en effet, de ne rien accepter par simple acte de foi. Bouddha a déclaré qu'il ne faut rien croire d'autorité. Le bouddhisme équivaut à la connaissance des autres sciences. »
L'islamisme n'est pas davantage incompatible avec la science et la philosophie. On sait que c'est par les Arabes que les ouvrages d'Aristote ont été transmis aux nations d'Occident : Averroès fut l'organe le plus remarquable de cette communication. On sait aussi quelle fut la magnifique éclosion des sciences et des lettres en Espagne du viii® au XIII" siècle, sous la domination arabe. Les écoles de Bagdad et de Cordoue brillaient d'un vif éclat, alors que les ténèbres régnaient dans le reste de l'Europe.
« Les étudiants, nous a dit M. Alexandre Webb, y arrivaient en foule de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre pour s'abreuver à la source de la science.... Les chirurgiens, les médecins de l'Andalousie étaient à l'avantgarde du progrès. On encourageait aux études sérieuses, et les femmes médecins n'étaient pas chose inconnue à Cordoue.... Les mathématiques, l'astronomie, la botanique, l'histoire, la philosophie, la jurisprudence n'étaient étudiées à fond qu'en Espagne et nulle part ailleurs. Les travaux des champs, les méthodes d'irrigation rationnelle, les arts de la fortification et de la construction des navires ; les produits les plus précieux et les plus délicats du métier à tisser; les œuvres dues au burin, au marteau, à la roue du potier, à la truelle du maçon, arrivèrent à la perfection. Dans l'art de la guerre, non moins que dans les arts de la paix, les Arabes restèrent longtemps des maîtres incontestés K »
Voilà, certes, des faits historiques qui prouvent que les
1. Citation de Stanley Lane Pool. — Comp. Dozy, Histoire des MusuU mans d'Espagne.
musulmans d'Espagne avaient su s'assimiler la culture grécoromaine. Mais, si c'est à la religion de Mahomet qu'on doit attribuer ces résultats, comment expliquer la stérilité scientifique des musulmans des autres contrées depuis cinq siècles? Il est bien permis de se demander, avec Renan, si cette période brillante a été réellement arabe et mahométane dans son origine et son esprit; s'il ne faut pas en assigner une large part aux influences byzantines et juives. Ce qui est hors de doute, c'est que la civilisation chez les Arabes est actuellement stationnaire. Quoi qu'il en soit, la leçon qui ressort de l'histoire des nations musulmanes, c'est que toute société qui s'arrête sur la voie du progrès est bientôt dépassée. Elle ne peut plus servir de guide spirituel à l'humanité, dès que ses principes sont contestés ou niés, au nom de la science, Jeçon que les Eglises orthodoxes, qu'elles soient grecques, latines ou protestantes, feront bien de méditer !
Aussi voyons-nous l'avant-garde de la théologie chrétienne, en Amérique comme en Angleterre, préoccupée de s'assimiler les résultats incontestés de la science dans tous ses domaines. Cette tendance a valu au Congrès religieux de Chicago deux mémoires remarquables, l'un de sir W. Dawson, sur la Religion et la Science, l'autre de M. le professeur II. Drumimond sur V Evolution et le Chnstianisme.
Le premier est parti de l'idée du phénomène pour remonter à une cause première; de déduction en déduction, un peu à la manière de Platon, il arrive à l'idée de Dieu. Mais, dira-t-on, cette cause première est inconnaissable. — Sans doute, répondrai-je, mais la science est familière avec l'idée que des causes peuvent rester inconnues en elles-mêmes, mais être parfaitement connues dans leurs lois et leurs effets ; exemple : la force de gravitation. Donc, point d'agnosticisme. De là, il passe à la démonstration de la personnalité divine, et ensuite à la question de la révélation.
c La science naturelle, dit- il, aperçoit une discordance
1. Barrows, II, p. 342-546. Sir John Will. Dawson, né en 1820; gradué de l'université d'Edimbourg ; auteur d'une Histoire de la terre et de l'homme et d'autres ouvrages de science concernant la religion.
entre l'homme, en particulier ses inventions artificielles, et la nature; il se montre un cruel tyran pour les êtres inférieurs et dérange l'harmonie établie par le Créateur. En d'autres termes, l'homme, abusant de son libre arbitre, a causé beaucoup de mal aux créatures subalternes et finalement à lui-même. La science constate le besoin qu'a ce monde d'un grand secours moral; mais, ne pouvant le procurer elle-même, elle est réduite à avoir recours à l'idée religieuse d'une rédemption divine. Si elle n'est pas en état de fournir des preuves de la révélation en nous ou hors de nous, elle n'y voit pas d'objections. Quant au miracle, a ajouté Sir Dawson, l'expérience nous apprend que chaque découverte de vertus nouvelles de la nature met à notre service des forces qui, si elles avaient été mises en jeu dans les siècles passés, eussent été jugées miraculeuses. Donc, à cette époque, elles auraient servi de preuve du surnaturel. »
€ En somme, a conclu Sir Dawson, la science n'est pas un antagoniste de la religion, si ce n'est quand cette dernière propose une révélation contraire aux faits et aux lois de la nature. Elle n'a rien à dire ni contre la foi en Dieu, ni contre l'idée de révélation ou de miracle, contre la croyance à la vie future, ni contre les moyens spirituels destinés à rétablir l'harmonie entre l'homme d'une part. Dieu et la nature de l'autre. »
M. H. Drummond, professeur à Glasgow, a, dans son mémoire *, essayé d'appliquer la théorie de l'évolution au christianisme. Faisant allusion aux conflits, si fréquents dans le passé, entre la science et la religion, l'auteur se félicite de ce que les théologiens ne regardent plus la science comme une menace pour leur foi. Voyant dans l'évolution la plus grande généralisation scientifique que le monde ait connue, il se propose de démontrer que les vérités théologiques, à savoir les doctrines de la création des origines et des causes finales considérées à un point de vue plus élevé que précédemment, ont été confirmées et non infirmées par les vastes conceptions du darwinisme. Si la science a révélé comment