LE PRINCE DE CAPOUE
» cesse de France, nous avons notre indépendance, » nos lois, la protection de la France, un traité de » commerce fort avantageux. Le prince Charles de 2) Naples est la seule combinaison possible pour » éviter le partage de notre pays et tous les malheurs. A II faut que cela soit ainsi, où nous succombons... » Encore une fois, la réunion à la France, fût-elle » demandée unanimement par la nation et par le » Congrès en masse, elle ne se ferait pas. La France » ne le veut pas, les intérêts de son repos, de sa pros- » périté même, s'y opposent. »
Le Congrès venait de porter son attention sur d autres objets. Quatre députés du Limbourg interpellèrent le président du comité diplomatique afin de savoir si, depuis que les troupes belges s'étaient éloignées de Maestricht, des mesures avaient été prises pour assurer la libre navigation de la Meuse, bloquée depuis trois mois de Venloo à Liège. M. d'Aerschot répondit que le parlementaire envoyé à cet effet par le générai commandant les troupes belges au général Dibbets, commandant de Maestricht, n'avait pas été reçu par ce dernier. Il fallait donc se servir de Tintermédiaire des commissaires de la conférence pour traiter cette affabe à La Haye. M. de Robaulx reproduisit immédiatement la protestation, qu'il avait déjà présentée dans le comité général du 16 janvier, contre toute intervention des puissances étrangères dans les affaires de la Belgique. Cette proposition» ayant été appuyée, fut renvoyée aux sections. Aussitôt un membre demande communication de la réponse
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faite par le comité diplomatique au protocole du 9 janvier, cette réponse pouvant avoir une grande influence sur la manière d'envisager la proposition de M. de Robaulx.
I^ note du comité diplomatique était digne et ferme. Le comité annonçait que les troupes belges reprendraient, le 20 janvier, les positions quelles occupaient le 21 novembre; mais que le gouvernement provisoire, en agissant avec cette entière bonne foi, avait droit de compter, pour le 20 janvier, sur la complète exécution des engagements de la Hollande. c< Si ce juste espoir était encore déçu, » poursuivait-il, « si l'Escaut restait fermé, après deux mois de réclay> mations et d'attente vaine, il est dans les desseins » du comité de déclarer qu'il serait extrêmement » difficile d'arrêter le cri de guerre de la nation et » l'élan de l'armée. »
Quand approcha le moment fixé pour le choix du souverain, l'anxiété devint plus vive. Une grande partie de la nation se prononçait pour le duc de Leuchtenberg ; en quelques jours, le fils d'Eugène de Beauhamais avait conquis une popularité imposante. On était avide de détails sur le jeune prince que 1 on considérait comme le chef futur de l'État; on se disputait ses portraits ; on avait même couronné sou buste au théâtre de Bruxelles. Son acceptation d'ailleurs ne paraissait pas douteuse: on avait connaissance de l'adhésion qu'il avait transmise au duc de Bassano. D'autres circonstances contribuèrent à garantir cette adhésion. Le colonel Méjan, ancien
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aide de camp du prince Eugène et chambellan du roi de Bavière^ en se rendant à Paris, passa deux jours à Bruxelles, où se trouvait déjà, depuis une semaine, le chevalier d'Âsda, ancien page du vice-roi d'Italie. D aflSrma de la manière la plus positive que le prince Auguste accepterait la couronne des Belges, et qu'il serait à Bruxelles douze jours après l'élection.
Pour faire échouer une^ candidature dont le succès paraissait assuré, une contre-proposition fut opposée à celle Je M. Lebeau. Le 25 janvier, il fut donné lecture au Congrès d'un projet de décret par lequel cinquantedeux députés, ayant en tête M. Surlet de Chokier, proposaient l'élection du duc de Nemours. La plupart des signataires appartenaient aux districts industriels du Hainaut et de la province de Liège. M. Barthélémy, chaîné de développer la proposition qui venait d'être soumise à l'assemblée, présenta le choix du duc de Leuchtenberg comme un acte d'hostilité et d'ingratitude à l'égard de la France. Il ajouta qu'après avoir tout employé pour écarter la candidature du duc de Nemours, Louis-Philippe pourrait enfin y adhérer sans être accusé d'ambition. M. de Gerlache dit ensuite qu'il n'avait pas hésité à signer une contre-proposition en faveur du duc de Nemours parce que la manière de procéder qu'on voulait faire adopter au Congrès lui avait paru imprudente et prématurée. Il ajouta que, quant à présent, il n'avait point de candidat de prédilection ; qu'il n'entendait pas décider entre le duc de Leuchtenbei^ et le duc de Nemours, et qu'il se réservait le droit de voter même en faveur du pre-
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mier. D'autres députés déclarèrent partager lopinion de M. de Gerlache et n'avoir pas entendu se lier en signant la proposition en faveur du duc de Nemours. M. Lebeau repoussa les reproches que M. de Gerlache lui avait adressés. Sa proposition n'était pas imprudente, dit-il, car elle tendait à faire un choix dans lequel il espérait que la Belgique trouverait son bonheur; elle n'était pas j)rématurée, car elle ne tendait pas à faire ouvrir la discussion avant l'époque fixée par le Congrès.
L'assemblée décida que la proposition en faveur du duc de Nemours serait également renvoyée aux sections. Dans ce moment, on déposait le rapport de la section centrale sur la proposition de M. Lebeau, tendant à la proclamation du duc de Leuchtenberg. Le rapport concluait à ce que le Congrès se réimît le lendemain en comité général, à l'effet de procéder à une discussion préparatoire sur les questions relatives au choix du chef de l'État. Ces conclusions furent rejetées par quatre-vingt-huit voix contre soixante et dix-sept.
De nombreuses pétitions étaient adressées au Congrès en faveur des candidats qui occupaient l'attention publique. 11 résulta du dépouillement que Louis-Philippe, le duc de Nemours et le duc de Leuchtenberg avaient obtenu le plus grand nombre de signatures : Louis-Philippe, 607 ; le duc de Nemours, 644; le duc de Leuchtenberg, 3,695. Le prince de Capoue n'avait fait l'objet d'aucune pétition. Plusieurs demandaient la réunion à la France ; ces dernières
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étaient presque toutes signées par des habitants Je Verviers ou d'autres localités des provinces wallonnes ; elles représentaient environ 3,720 signatures. M. Osy pria le Congrès de repousser par Tordre du jour toutes les pétitions qui demandaient la réunion à la France, parce qu elles étaient contraires au décret par lequel l'assemblée nationale avait déclaré la Belgique indépendante. M. le marquis de Rodes, l'abbé de Haerne, M. Lebeau et M. Jottrand appuyèrent avec énergie la proposition de M. Osy. M. de Robaulx et deux députés de Verviers, MM. David et Lardinois, la combattaient comme attentatoire au droit des pétitionoaires. L'assemblée repoussa néanmoins par l'ordre du jour les pétitions qui avaient pour objet la réunion pure et simple à la France.
Enfin arriva le jour fixé pour le choix du souverain. ]jBL foule des spectateurs, qui était déjà grande les jours précédents, s'était considérablement acci'ue dans les tribunes du Congrès. Mais l'attente générale fut déçue. La séance du 28 fut absorbée par le rapport de M. Van de Weyer sur sa mission à Londres, et par la discussion d'un décret sur le mode d'élection du chef de rÉtat.
Après avoir appris que l'Escaut était libre, les commissaires belges, envoyés à Londres, avaient demandé, le 23 janvier, à lord Palmerston, que la conférence voulût bien entrer en communication avec eux. Le lendemain, lord Palmerston leur fit savoir que la conférence, ayant sous les yeux les informations nécessaires de la
part des plénipotentiaires du roi des Pays-Bas sur le par-
Sf6 RAPPORT DE M. VAN DE WEYER
tage des dettes et sur les arrangements commerciaux qui pourraient être faits relativement à la Belgique, désirerait recevoir le plus tôt possible, et par écrit, des renseignements de la part des commissaires belges sur ces deux objets. Us répondirent, le 25, à lord Palmerston, que la nature de cette demande exigeait qu'ils demandassent eux-mêmes des instructions. En eflTet, le gouvernement provisoire ne pouvait traiter ni du partage de la dette, ni du territoire, ni d'aucune question définitive; au Congrès national seul appartenait la décision de ces questions. MM. Van de Weyer et H. Vilain XIIII quittèrent Londres en y laissant M. Behr, secrétaire de la légation belge, pour recevoir, en attendant leur retour, les communications de lord Palmerston. En terminant son rapport, M. Van de Weyer toucha la question à Tordre du jour, mais pour déclarer qu'il n'avait aucune communication à faire à l'assemblée. « Cette question, comme » les autres, » ajouta M. Van de Weyer, « ne peut être » décidée que par le Congrès ; aussi tout ce qui a été » dit à cet égard, soit de nos rapports avec le prince » d'Orange, soit de nos démarches pour le prince » Othon, tous ces bruits sont dénués de fondement (1).
(1) Sur le choix du chef de TËlat, les entretiens de M. Van de Weyer avec lord Palmerston avaient été officieux et privés. Lord Palmerston, après s* être élevé contre la candidature du duc de Nemours, doutait, disait-il, de Tacceptation du prince Léopold de Saxe-Cobourg et croyait que sa qualité de protestant pourrait être un obstacle. II finit cependant par émettre Tavis que, après tout, le meilleur choix serait le prinoe Léopold, marié à une princesse française, et il prédisait que tel serait le dénouement de la crise. Mais ni le gouvernement anglais ni ses agents ne devaient manifester aucune prédilection pour aucun plan en particulier.
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Le décret sur le mode d'élection du chef de TÉtat, adopté par le Congrès , portait en substance que les votes seraient émis par bulletins signés, dont le dépouillement serait fait publiquement et à haute voix par une commission de huit membres, désignés par la voie du sort (1).
Le 29, le Congrès adopta le décret sur le mode deprodamation et d'acceptation du chef de l'État. L'élu devait accepter la Constitution, telle qu'elle serait décrétée par le Congrès, et jurer de Tobserver ainsi que de maintenir l'indépendance et l'intégrité du territoire.
Les injonctions du cabinet du Palais-Royal, le ton hautain de M. Sébastiani, avaient fait passer du côté du duc de Leuchtenberg toute l'autorité des sentiments généreux et la puissance du patriotisme. L'éloge du fils d'Eugène de Beauharnais volait de bouche en bouche, et son élection paraissait désormais assurée. Sa candidature toutefois n était protégée par aucun des représentants des grandes puissances ; elle avait pour adversaire non seulement M. Bresson, mais aussi lord Ponsonby. Ce diplomate, qui contribua loyalement plus tard à consolider l'indépendance belge, avait reçu de la conférence la mission de sauver de la com-
(4) Le scrutin devait s'établir entre tous les candidats indistinctement qo'il plairait à chaque membre de proposer; si, au premier tour de scrutin, aucun candidat n'obtenait la majorité de cent une voix, on procéderait à on second lour de scrutin, et alors Téiection serait faite à la majorité absolae des votants ; si, après trois tours de scrutin, aucun candidat D^avait obtenu la majorité requise, il serait procédé à un scrutin partienlier entre les deux candidats qui auraient réuni le plus de voix à la dernière épreuve, et, dans cette hypothèse, tout suffrage donné à d'autres candidats serait nul.
binaison de 1815 tout ce qui pourrait être sauvé. 11 devait à tout prix essayer de soustraire la Belgique à la prépondérance française. C'était là le but du cabinet anglais et de la politique européenne ; le reste n'était qu'une question de moyens. Lord Ponsonby, d'adcord avec lord Grey, son béau-frère, crut d abord que le meilleur serait lavénement au trône de Belgique d un membre de la maison de Nassau. Mal instruit des dispositions du pays, par une coterie qu'il prit pour un parti puissant, il pensait encore que l'avènement du prince d'Orange était le désir secret des populations, et qu'une sorte de terreur, inspirée par les patriotes en possession du pouvoir, contenait seule l'élan national. Lord Ponsonby se trompait, mais il partageait cette erreur avec beaucoup de Belges. Depuis le bombardement d'Anvers, la cause des Nassau était définitivement perdue en Belgique. Interrogé par plusieurs membres du Congrès sur ce qui aviendrait si le duc de Nemours était élu, lord Ponsonby répondit que la guerre éclaterait aussitôt. « Et si nous élisons le duc de Leuchtenberg ? — La France ne le reconnaîtra pas. — Et les puissances ? — Elles ne le reconncutront pas davantage ; il existe un traité qui s y oppose. » Il signalait, enfin, le choix du duc de Leuchteni)ei^ comme hostile à la dynastie d'Orléans, peu agréable aux autres cabinets, et n'apportant aucun appui à la nationalité belge (1). Mais il ne put convaincre les nombreux partisans du prince Auguste.
(1) Un député, qui soutenait avec persistance la candidature du duc de Leuchtenberg, crut devoir éclairer lord Ponsonby sur les disposi-
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De son côté, le cabinet du Palais-Royal, voyant que TinQuence de M. Bresson à Bruxelles était compromise, s'était décidé à lui adjoindre M. le marquis de Lawoestine, colonel de cavalerie et parent du maréchal Gérard. Pendant la Restauration, il avait habité la Belgique et s'y était concilié une grande estime par sa loyauté et sa franchise militaire (\). Il vit les membres du gouvernement provisoire et du comité diplomatique, auxquels il était recommandé par M. de Celles, et il acquit la conviction que le choix du duc de Leuchtenberg était certain, si on ne lui opposait pas formellement ic duc de Nemours. Mais comment donner un démenti aux dépêches officielles de M. le comte Sébastiani? Comment atténiier TefFet de ses refus réitérés ? Comment faire disparaître cet obstacle et porter de nouvelles convictions dans les esprits inquiets? Le temps pressait. Le 26 janvier, M. Bresson partit subitement pour Paris et en rapporta, le 28, l'autorisation de promettre que la couronne, si elle était offerte au duc de Nemours, serait acceptée pour lui par son père. L'acceptation, présentée comme certaine, releva le courage des amis de la France
lions véiitablefl do pays et du Congrès. « II a*y & riea à faire, » lui dit-il, «pour le prince d*Orange; la lutte sera entre le duc de Leuchtenberg » et le duc de Nemours.» Poussé à bout et démentant cetlc fois sa réserve accoutumée, lord Ponsonby s*écria : « Nommez plutôt le diable que 0 le duc de Nemours. »
(I) Il est mort gouverneur des Invalides, le 24 avril 4870, à Tâge de quatre-vingt trois ans. Il commandait la garde nationale de Paris le 2 décembre 1851.
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et devait entraîner les représentants encore irrésolus. Cependant les dépêches officielles de M. Sébastiani étaient toujours opposées aux assurances verbales du moment. Des lettres venues de Paris et adressées par de hauts personnages à des membres du Congrès, notamment tes lettres du comte de Celles, détruisirent cette dernière objection (1). Enfin, M. de Lawoestine lui-même n'hésita pas à déclarer devant les membres du gouvernement provisoire que sa mission était autorisée ; et, comme on balançait encore, il crut pouvoir engager sa parole d'honneur.
Le 29 janvier, une réunion préparatoire de membres du Congrès eut lieu au Waux-Hall ; il s'y trouvait au delà de quatre-vingts députés appartenant à toutes les opinions. MM. d'Aerschot, Ch. Lehon, Ch. deBrouckere, Nothomb et deux membres du gouvernement provisoire, MM. Rogier et Gendebîen, instruisirent leiu^ collègues des dispositions de la France, en s'appuyant non sur de nouvelles pièces diplomatiques et officielles, mais sur des lettres particulières venues de Paris et sur des entretiens qu'ils avaient eus avec MM. de Lawoestine et Bresson (2).
(1)M. deCelles écrivait à M. Van de Weyer le 19 janvier: «M. de Lavvoes- » tine pari pour Bruxelles en mission secrète. Ce sera la bou&sole h » suivre pour nos amis, et G*esl un pas en avant de la part du cabinet » français. » Il écrivait à M. Gondebien: « M. de Lawoestine sera, je » Fespère, bien reçu, quoique sans pièces sur parchemin de chancelle- » rie... Il faut le suivre comme une boussole: c'est un ami envoyé par » un ami... »
(â)M. de Celles, familier du Palais-Royal, paraissait plut6t,comme disait de lui M. Ch. de Brouckere, Thomme de la cour de France que renvoyé de la Belgique auprès do la France. Il écrivait au comte d'Aerschot le 28