POPULARITÉ DU RÉGENT
» Belgique veut être libre; qu'elle veut vivre indé- » pendante sous une monarchie constitutionnelle ; » que si la politique froide et impitoyable des cabinets » s'y opposait, nous en appellerions à la raison » des peuples et à la justice du ciel ; que les » droits d une nation de quatre millions d'hommes ne » sont pas moins sacrés que ceux de trente-deux » millions ; que la cause d'une nation unie et persé- » vérante est toujours forte et ne peut périr ; que la » cause générale des peuples libres est désormais liée » à la nôtre et qu'elle doit triompher ou périr en » Belgique I ... » Après ce discours non moins remarquable par l'élévation des idées que par l'énergie avec laquelle il exprimait les sentiments et les vœux du Congrès, le régent sortit de la salle, salué par les mêmes acclamations qui l'avaient accueilli.
En ce moment même, le régent se rendit encore plus populaire par un beau trait de modestie. A sa sortie du Palais de la Nation, les blessés de septembre et d'autres spectateurs voulurent dételer les chevaux de sa voiture afin de la tramer eux-mêmes. Pour se soustraire à cette ovation, le régent accepte le parapluie d'un citoyen qui se trouvait auprès de lui et se dirige à pied vers le Parc. La garde civique ouvre respectueusement ses rangs et le premier magistrat du pays, se dérobant aux acclamations dont il est l'objet, regagne sans appareil Thôtel de la Banque, choisi pour sa résidence.
L'installation du régent mettait fin à la périlleuse mission du gouvernement provisoire. Il venait de
DÉMISSION DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE »i
faire parvenir au bureau du Congrès l'acte par lequel il déposait le pouvoir exécutif qui lui avait été conféré. En même temps, il faisait publier une proclamation qui rendait un hommage éclatant à la loyauté, au patriotisme et à la sagesse du peuple belge (1).
La nation ne devait point se montrer ii^rate envers les courageux citoyens qui s'étaient si honorablement dévoués pour elle. A peine le régent eut-il quitté le palais l^islatif que le Congrès, adoptant une proposition de M. Desmanet de Biesme, décrète par acclamation que le gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. M. Beyts fait remarquer que le Congrès ne doit pas se borner à voter des remerciments aux citoyens qui s'étaient placés an premier rang par leur déTouement à la chose publique et par leur courage an jour du danger ; que parmi les membres du gou-
(1) Le gOQverDemenl provisoire s^exprioiail en ces termes:
m En quittant le pouvoir où nous avait appelés l'énergie révobition- » naire, et dans lequel le Congrès national nous a maintenus, nous nous » faisons un devoir de proclamer, à la fece de TEurope, que la conduite j» pleine de loyauté, de bon sens et de dévouement de la nation belge, 1» ne s'est pas démentie un seul jour pendant toute la durée de notre » poavoir. Le gouvernement provisoire emporte la satisfaction bien » elière de s*ôti*e vu, dans les moments les plus difficiles, toujours obéi, s» toujours secondé.
» Si, en retour de ses efforts, il pouvait avoir quelque chose à deman- 3» der â ses concitoyens, ce serait de les voir continuer à suivre, sous le ]• vénérable régent que le Congrès vient de leur donner, cette admij, rable ligne de conduite qui leur a mérité la réputation du peuple le 3» plus raisonnable de TEurope, après s*6tre montré l'égal des plus 9 braves.
3» Vive la Belgique ! Vive le régent ! Vive la liberté !
» Alex. Gbndebien, Ch. Rogibr, Sylvain Van de Weyer, C* Félix db
» MÉRODB, F. DE COPPIN, JOLLV, J. VaNDBRLINDEN. »
vernement provisoire, il en est qui, sortis sans fortune du rang des simples citoyens, vont y rentrer plus pauvres qu'ils n'étaient auparavant: ils peuvent se contenter d'avoir fait leur devoir, mais la nation ne doit pas se contenter de leur voter des remercîments. M. Beyts demande donc qu'il soit nommé une commission qui soumettra au Congrès les moyens de leur décerner une récompense nationale. — Oui ! ouï ! s'écrie l'assemblée tout entière en se levant. — La commission fut nommée séance tenante, et le lendemain le Congrès adopta un nouveau décret qui allouait une indemnité de cent cinquante mille florins aux membres du gouvernement provisoire.
Lorsque, après cinquante ans, la Belgique libre se reporte aux premiers jours de sa régénération, elle peut admirer avec bonheur l'héroïque constance des citoyens qui s'étaient chaînés des destinées de la patrie. Ils ne furent pas seulement braves en face de l'ennemi, ils eurent foi dans la vaillance et dans la sagesse du peuple ; ils eurent encore le mérite plus rare de ne point abuser de la dictature. Au lieu d'imposer leur volonté à la nation, ils s'empressèrent de la consulter et de se soumettre aux vœux qu'elle manifesta légalement. Le Congrès fut ainsi l'expression libre et complète de la souveraineté populaire, l'organe sincère des besoins du pays, un pouvoir suprême devant lequel la nation entière s'inclina. Mais le Congrès n'eût pas existé, mais la Belgique elle-même serait peut-être encore asservie, sans le dévouement, l'énergie et le patriotisme du gouverne-
ment provisoire. N oublions pas les éminents services
qu'il rendit au peuple belge ; n'oublions jamais qu'il
proclama l'indépendance du pays et qu'il jeta les
bases de notre constitution politique. Grâce à ses
magnanimes efforts, les Belges ont le droit de répéter
les paroles que Périclès adressait aux Athéniens :
« Notre constitution politique n'est pas jalouse des
» lois de nos voisins, et nous servons plutôt à quel-
» ques-uns de modèle que nous n'imitons les autres...
» Dans les différends qui s'élèvent entre particuliers,
» tous, suivant les lois, jouissent de l'égalité. La con-
D sidération s'accorde à celui qui se distingue par
i » quelque mérite, et si l'on obtient de la république
t » des honneurs, c'est par les vertus, et non
' » parce qu'on est d'une certaine classe. Peut-on ren-
j » dre quelque service à l'État, on ne se voit pas
' » repoussé parce qu'on est obscur et pauvre. Tous,
» nous disons librement notre avis sur les intérêts
» publics... »