BULOW
» Matuszewic.
» Londres, 26 juin 1831. »
Le ministre donna ensuite lecture des préliminaires de paix :
« La conférence, animée du désir de concilier » les difficultés qui arrêtent encore les conclusions » des affaires de la Belgique, a pensé que les articles^
» suivants, qui formeraient les préliminaires dun » traité de paix, pourraient conduire à ce but. Elle a « résolu en conséquence de les proposer aux deux » parties :
» I. Les limites de la Hollande comprendront tous » les territoires, places, villes et lieux qui apparte- » naient à la ci-devant république des Provinces- » Unies des Pays-Bas en Tannée 1790.
» IL La Belgique sera formée de tout le reste des » territoires qui avaient reçu la dénomination de » royaume des Pays-Bas dans les traités de 1815.
» III. Les cinq puissances emploieront leurs bons » offices pour que le statu quo dans le duché de » Luxembourg soit maintenu pendant le cours de la » négociation séparée que le souverain de la Belgique » ouvrira avec le roi des Pays-Bas et avec la Confé- » dération germanique au sujet dudit grand-duché, » négociation distincte de la question des limites » entre la Hollande et la Belgique.
» Il est entendu que la forteresse de Luxembourg » conservera les libres communications avec TAlle- » magne.
» IV. S'il est constaté que la république des Pro- » vinces-Unies des Pays-Bas n'exerçait pas exclusive- » ment la souveraineté dans la ville de Maestricht en » 1790, il sera avisé par les deux parties aux moyens » de s'entendre à cet égard sur un arrangement con- » venable.
» V. Comme il résulterait des bases posées dans les » art. 1 et 2 que la Hollande et la Belgique posséde-
COMMUNICATION DES DIX-HUIT ARTICLES 2ai
» raient des enclaves sur leurs territoires respectifs, » il sera fait à l'amiable entre la Hollande et la Bel- » gique les échanges qui pourraient être jugés d'une » convenance réciproque.
» VI. L'évacuation réciproque des territoires, villes » et places, aura lieu indépendamment des arrange- » ments relatifs aux échanges.
» VIL II est entendu que les dispositions des art. 108 » jusqu'à 117 inclusivement de l'acte général du » Congrès de Vienne, relatifs à la libre navigation des » fleuves et rivières navigables, seroijt appliquées aux » fleuves et aux rivières qui traversent le territoire » hollandais et le territoire belge.
» La mise à exécution de ces dispositions sera » réglée dans le plus bref délai possible.
30 La participation de la Belgique à la navigation du » Rhin par les eaux intérieures, entre ce fleuve et » l'Escaut, formera l'objet d'une négociation séparée » entre les parties intéressées, à laquelle les cinq » puissances prêteront leurs bons offices.
» L'usage des canaux de Gand à Terneuzeii et de » Zuid Willemsvaart, construits pendant l'existence » du royaume des Pays-Bas, sera commun aux habi- » tants des deux pays ; il sera arrêté un règlement » sur cet objet.
» L'écoulement des eaux des deux Flandres sera » réglé de la manière la plus convenable, afin de » prévenir les inondations.
n VIII. En exécution des art. i et 2 qui précèdent, » des commissaires démarcateurs, hollandais et
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» belges, se réuniront, dans le plus bref délai pos- » sible, en la ville de Maestricht, et procéderont à la » démarcation des limites qui doivent séparer la Hol- » lanie et la Belgique, conformément aux principes » établis à cet effet dans les art. 1 et 2.
» IX. La Belgique, dans les limites telles quelles » seront tracées conformément aux principes posés » dans les présents préliminaires, formera un État » perpétuellement neutre. Les cinq puissances, sans » vouloir s'immiscer dans le régime intérieur de la » Belgique, lui garantissent cette neutralité perpé- » tuelle, ainsi que l'intégrité et l'inviolabilité de son » territoire, dans les limites mentionnées au présent » article.
» X. Par une juste réciprocité, la Belgique sera » tenue d observer cette même neutralité envers tous » les autres Etats, et ne portera aucune atteinte à » leur tranquillité intérieure ni extérieure, en con- » servant toujours le droit de se défendre contre » toute agression étrangère.
» X[. Le i)ort d'Anvers, conformément à l'art. 15 » du traité de Paris du 30 mai 1814, continuera » detre uniquement un port de commerce.
» XII. Le partage des dettes aura lieu de manière à » faire retomber sur chacun des deux pays la tota- » lité des dettes qui originairement pesaient, avant » la réunion, sur les divers territoires dont ils se » composent, et à diviser dans une juste proportion » celles qui ont été contractées en commun.
» Xni. Des commissaires liquidateurs, nommés de
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o part et d'autre, se réuniront immédiatement. Le » premier objet de leur réunion sera de fixer la » quote-part que la Belgique aura à payer prôvisoire- » ment, et sauf liquidation, pour le service d'une » portion des Intérêts des dettes mentionnées dans » l'article précédent.
» XIV. Les prisonniers de guerre seront renvoyés » de part et d'autre quinze jours après l'adoption de 2> ces articles.
» XV. Les séquestres mis sur les biens particuliers »> dems les deux pays seront immédiatement levés.
» XVL Aucun habitant des villes, places et terri- » toires, réciproquement évacués, ne sera recherché » ni inquiété pour sa conduite politique passée.
» XVn. Les cinq puissances se réservent de prêter » leur bons offices lorsqu'ils seront réclamés par les » parties intéressées.
» XVIII. Les articles réciproquement adoptés seront » convertis en traité définitif. »
Après avoir donné lecture du texte des dix-huit articles, le ministre ajouta que les commissaires avaient eu des rapports fréquents avec le prince Léopold, et que les détails de ces rapports trouveraient leur place dans un comité général, que le Congrès jugerait sans doute nécessaire de fixer à bref délai.
Malgré l'opposition de la minorité, qui réclamait une discussion immédiate et publique, la majorité décida que le comité secret aurait lieu le 30. M. Nothomb exposa dans ce comité les négociations
«84 SITUATION DU GOUA'ERNEMENT
auxquelles il avait été associé. Il révéla d'abord que, à leur arrivée à Londres, les deux commissaires avaient trouvé tout mal disposé ; l'idée qu'on pouvait mettre un terme à la révolution belge par un partage semblait s'accréditer et trouvait des adhérents. M. Nothomb rendit compte ensuite des négociations et signala rapidement les avantages que les préliminaires offraient à la Belgique, si on les comparait aux protocoles du 20 et du 27 janvier. Il dit aussi que le prince Léopold viendrait dès que le Congrès aurait adhéré aux préliminaires ; qu'il n'attendrait pas l'acceptation de la Hollande. M. Van de Weyer ajouta que le prince, une fois arrivé dans le pays, aurait pour politique principale de se dégager de l'influence de la conférence de Londres et de suivre en tout les intérêts de la Belgique. Il avait dit lui-même que ses relations personnelles lui prouvaient qu'il avait les moyens de resserrer ses liens avec la France, et il avait déclaré que, s'il se croyait hostile à la France, il renoncerait à la couronne.
La tâche du gouvernement allait devenir périlleuse ; la mission du Congrès plus grave et plus difficile que jamais. L'existence même du pays était en jeu. Un vote devait décider si la Belgique remonterait au rang des nations indépendantes, ou si elle serait condamnée à subir un partage ignominieux, après avoir épuisé ses dernières forces dans les convulsions de l'anarchie. Le moment était venu d'opter entre le déchirement du sol national et l'indépendance achetée pai* quelques sacrifices, douloureux sans doute, mais
nécessaires. La Belgique était encore maîtresse de ses destinées : elle pouvait afiFermir et perpétuer sa nationalité, ou se roidir contre l'Europe et périr comme la Pologne en 1772.
Dès que le ministre des affaires étrangères eut pris connaissance des dix-huit articles, il se confirma dans l'idée que l'élection du roi n'avait rien terminé ; que, pour arriver à la consolidation du nouvel État belge, un dernier obstacle, le plus diflBcile de tous, devait être franchi : il fallait amener le Congrès à adopter les préliminaires de paix, c est-à-dire à revenir en partie sur des protestations solennelles.
On ne pouvait se dissimuler que l'opposition serait ardente et nombreuse. Elle devait compter dans ses rangs ceux qui, en possession du pouvoir, auraient pensé peut-être à la combinaison proposée, mais qui la condamnaient parce qu'elle n'était pas leur ouvrage ; ceux qui s'étaient prononcés pour la république, ceux qui désiraient une réunion à la France, ou tout au moins une combinaison plus française que le choix d'uD gendre du roi d'Angleterre ; ceux qui souhaitaient, sinon le retour de l'ancienne dynastie, du moins l'avènement d'un prince de la maison de Nassau ; en6n la plupart des députés du Limbourg et du Luxembourg, qui voudraient remplir un devoir sacré en prenemt avec énergie la défeuse de ces deux provinces menacées, croyaient-ils, d'un morcellement. De son côté, le gouvernement, obligé de fléchir devant une nécessité inexorable, était non moins décidé à employer les plus grands efforts pour éloigner le piays
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de recueil contre lequel il pouvait se briser, pour faire prévaloir les intérêts généraux de la nation. Le temps des illusions était passé. Le gouvernement avait la conviction que le salut du pays était dans le prompt avènement du roi ; mais le roi ne serait reconnu par aucune puissance, son élection deviendrait nulle et caduque, si elle n'était garantie par l'adoption des bases de séparation de l'ancien royaume des Pays- Bas, cest-à-dire des préliminaires proposés par la conférence. Dans le cas où le Congrès repousserait cette dernière ressource, il n'y avait plus pour la Belgique d'autre perspective que l'anarchie, une restauration ou un partage.
Et qu exigeait-on de la Belgique pour légitimer sa révolution, pour reconnaître son indépendance ?
Un examen calme du texte des dix-huit articles démontrait que la conférence était loin de vouloir encore l'humiliation et la honte des Belges.
Les propositions du 26 juin, comparées aux bases de séparation du 20 et du 27 janvier, présentaient des changements considérables et tout à l'avantage de la Belgique. Les dix-huit articles différaient essentiellement des protocoles et pour le fond et pour la forme. La conférence n'imposait plus de conditions à la Belgique insurgée en la menaçant d'une intervention indéfinie ; elle reconnaissait la souveraineté du Congrès et lui proposait une transaction honorable. En effet, la Hollande devait rentrer dans les limites de l'ancienne république des Provinces-Unies, tandis que la Belgique obtenait tous les territoires compris dans le royaume
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des Pays-Bas en 1815 et non compris dans la république des Provinces-Unies en 1790. La Belgique devait se composer non seulement des Pays-Bas autrichiens, mais en outre de l'ancienne principauté de Liège avec la cosouveraineté dans Maestricht ; de Philippe ville, de Marienbourg et de Bouillon, qui ne faisaient pas partie des Pays-Bas autrichiens en 1790 ; enfin d une foule d'enclaves situées à l'extrémité du Limbourg et au cœur même des provinces hollandaises. L'article qui attribuait à la Belgique tout ce qui ne faisait point partie de la Hollande en 1790, combini? avec celui qui stipulait l'échange des enclaves, offrait au gouvernement belge des ressources certainement inaperçues des représentants des cabinets du Nord. La Belgique devait reconnaître les droits de la Hollande sur la rive gauche de l'Escaut, l'autre moitié de Maestricht, Venloo et cinquante-trois villages du Limbourg, en un mot, sur le territoire qui appartenait à la république des Provinces-Unies en 1790. Mais cette restitution seraitelle définitive ou provisoire? Il était permis d'espérer qu'elle ne serait que provisoire, caria Hollande aimerait sans doute mieux céder à la Belgique la moitié de Maestricht, Venloo et cinquante-trois villages épars que de laisser occuper des enclaves sur sou propre territoire. La Belgique ne pouvait réclamer la rive gauche de l'Escaut ; mais on lui offrait une compensation fort grande en garantissant a son agriculture l'écoulement des eaux des Flandres, et à son commerce l'usage du canal de Terneuzen et la liberté de TEseaut.
N'était-ce rien que de forcer la Hollande à ouvrir le
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fleuve que raacienne république des Provinces-Unies avait tenu fermé depuis 1648 jusqu'en 1795 pour attirer à Amsterdam et à Rotterdam les richesses, l'activité, la puissance d'Anvers ? Les autres stipulations étaient non moins favorables à la Belgique. Les préliminaires éloignaient toute idée d'échange du Luxembourg contne le Limboui^. Au lieu d'exclure formellement le Luxembourg de la Belgique, comme les protocoles l'avaient fait, les préliminaires révoquaient la décision prise sur ce point et renouvelaient le litige ; une négociation séparée devait être entamée avec le roi des Pays-Bas et la confédération germanique, et, en attendant, on maintenait le statu quo dans cette province. Les dispositions relatives à la dette consacraient les principes que le Congrès avait toujours soutenus. La dette devait être partagée, eu égard à son origine : d'une part, la Belgique était affranchie de celle qu'elle n'avait point contractée ; d'autre part, on devait répartir entre les deux pays, dans une juste proportion, les chaînes créées en commun depuis 1815.
Il donc était impossible de considérer ces propositions comme la reproduction des protocoles que la Belgique avait repoussés et que le gouvernement hollandais avait acceptés. Si les préliminaires du 26 juin n'eussent pas diflfvîré essentiellement des protocoles antérieurs, s'ils n'eussent pas été favorables aux Belges, pourquoi le gouvervement hollandais se serait-il empressé de les dénoncer comme une violation manifeste de ses droits ? Tandis que les prélimi-
APPRÉCIATIOiV DES DIX-HUIT ARTICLES 3S9
naires étaient soumis aux délibérations du Congrès, le Journal de La Haye, organe semi-officiel du gouvernement hollandais, s'exprimait en ces termes ;
« Si le roi des Pays-Bas souscrit à ces engagements,
» il souscrit à la banqueroute et à la ruine du pays.
n Mais, d'aprÈs la loi fondamentale, il ne peut ratifier
0 la cession d'aucune partie du territoire sans le con-
» sentement des états généraux, et il ne peut charger
» le trésor de dettes sans le même assentiment.
» Qu'il se réfère aux états généraux, s'il en est besoin,
» et nous osons croire qu'aucune voix ne s'élèvera en
» faveur de l'acceptation de ces propositions, mais
» qu'elles répondront toutes : Non! et mille fois non!
» Nous préférons la mort à l'ignominie ! Servons-nous
» plutôt de nos forces pour braver l'iniquité ! Si l'Eu-
» rope redoute le premier coup de canon, eh bien !
n nous le ferons partir de la citadelle d'Anvers et
» de la flotte hollandaise, commandée par des héros
» qui préfèrent la mort à l'abaissement de leur
» pavillon (1). "
(1)1)q ne suspoclera pns oon plus le témoignât'^ de l'auleur do VHitioinde Dix Ans. Voici couimeat il s'exprime (chap. X) sur les dixhuil arlicles : « Le prolocole était aussi Tavorablc à la Belgique que ceux » des 20 el 27 janvier lui élaienl funestes... I.a conrérence ne ■>"■■■■-'■■ » pas renier plus complélemenl son œuvre; elle ne pouvuil » verser d'une manière plus brulale les hases posées pnr elle-ot' » les proloculcs des 20 et 27 janvier, ei par elle déclarées < » irrévocables. »
l.cs plénipotenliaires hollandais à Londres élaient, comi l'avons dit, restés étrangers à la négociation des préliminaire! Celte non participation des plénipotentiaires hollandais condui autre mesure extraordinaire. 1^ baron de Wessenbcrg, rep
Les considérations les plus puissantes militaient en faveur de l'adoption des préliminaires de paix par la Belgique. Cette adoption devait amener un événement décisif pour la révolution, pour la nationalité belge : la présence à Bruxelles d un roi qui, avec Taide des puissances garantes de ses droits, rendrait vaines toutes les menaces de restauration et de partage.
On objectera cjue, sans Tadoption des dix-huit articles, sans l'arrivée du roi, la Hollande n'eût pas rompu l'armistice. Mais pourquoi ? Parce que, aussi longtemps qu'il n'existait pas de pouvoir définitif en Belgique, le roi Guillaume n'avait pas besoin de recourir aux armes pour recouvrer le territoire qu'il avait perdu : il pouvait se fier à la fatigue du provisoire, au dégoût de l'anarchie, à la ruine croissante
de TAutrichc k la conférence, se rcndil lui-môme à La Haye à la fin da mois de juin et remit, de.la part de la conférence, au roi Guillaume 1*^ le traité des dix-huit articles négocié à l'insu de se;» représentants» à Londres. M. de Wessenberg engagea vivement le gouvernement du roi Guillaume 1"' à donner son adhésion à ce traité, s^appuyaot notamment sur cette considéralion qu*i7 ne changeait rien. Mais, en ce moment même, M. Nothomb publiait dans le Moniteur belge des articles tendanl à démontrer que les dix-huit articles changeaient tout. La vérité loat entière fut ensuite révélée au gouvernement hollandais par le mémorable discours que tM. Lebeau prononça dans la séance du 5 juillet (voir ciaprès, chap. Xlll). C'est ainsi que Ton a pu dire que H. Lebeau remporta comme orateur un triomphe qu*il dut amèrement regretter comme homme d^Ëtat. Obligé de convainerc son pays des avantages qui résulteraient pour lui du traité des dix-huit articles, forcé de repousser le reproche de trahison et di^ calmer une agitation menaçante, M. Lebeau, en rassurant'la Belgique, alarma la Hollande. La presse hollandaise se mit à flétrir à son tour les dix- huit articles ; et le gouvernement hollandais remit, le 12 juillet, k M. de Wessenberg une protestation formrlle contre les nouvelles propositions de la conférence.
APPRÉCIATION DES DIX-HUIT ARTICLES t9i
du commerce; il pouvait se fier au découragement général du soin de rendre le territoire belge à son fils, ou de lui en restituer à lui-même la plus grande partie, pourvu que le reste fût adjugé à la France et à la Prusse. Les hommes sages et prévoyants de la Hollande, le commerce et la finance, appelaient sans doute de tous leurs vœux un arrangement prompt et honorable avec la Belgique ; ils étaient convaincus que l'indépendance des anciens Pays-Bas autrichiens ne serait jamais une hostilité à l'égard de l'ancienne république des Provinces-Unies. Mais le descendant des stathouders, devenu roi, devait naturellement avoir d'autres idées; il ne pouvait sacrifier qu'à la dernière extrémité la grandeur et les espérances de la maison de Nassau. Reconquérir les provinces méridionales en tout ou en partie, par une semi-restauration ou par un partage ; empêcher la constitution définitive de l'indépendance belge : tel était le véritable but du roi Guillaume et du cabinet de La Haye. Les plénipotentiaires hollandais réclamaient, à la vérité, de la conférence de Londres, de meilleures bases de séparation ; mais ces réclamations cachaient des desseins destructifs de l'indépendance de la Belgique.
En toute hypothèse, le rejet des dix-huit articles eût compromis les destinées de notre patrie.
Les adversaires de la conférence soutenaient que l'acceptation des préliminaires serait une trahison ; que l'honneur belge était intéressé à conserver Venloo ; qu'il fallait conquérir par les armes ce que ni la Hol-
»i APPAÊCIATIOX DES DIX-HUIT ARTICLES
lande ni la conférence ne voulaient céder volontairement. Le rejet des dix-huit articles, la chute du cabinet, auraient donc amené la guerre. Les chefs de lopfKisitîon, arrivant au pouvoir, devaient faire cette concession extrême à leur parti. Devenus ministres, auraient-ils reculé devant les exigences de leurs amis et tenté de rouvrir des négociations? L'eussent-ils voulu, il n'était pas certain que les cinq cours s'y seraient pn^tées ; et quant au prince de Saxe-Cobourg, son acceptation devenait plus que douteuse. Aprè^ des efforts sincères et persévérants pour obtenir de la conférence la rétractation du protocole du 20 janvier, efforts dont les résultats venaient se résumer dans les dix-huit articles, le prince de Saxe-Cobourg ne pouvait admettre des transactions nouvelles sans porter atteinte à sa dignité, sans consentir à se laisser marchander. Un tel rôle ne convenait pas au gendre du roi d'Angleterre. Négocier de nouveau, mais n'eût-ce pas été d'ailleurs, de la part des chefs de l'opposition, un acte d'apostasie, puisqu'ils n'avaient pas d'anathèmes assez énergiques pour flétrir la conférence?
Déclarer immédiatement la guerre à la Hollande, telle était donc l'inexorable loi imposée au ministère qui se serait formé après le rejet des dix-huit articles.
Certes les armements avaient été poussés avec vigueur. L'organisation de larmée était la préoccupation incessante du second cabinet du régent, après avoir été celle du gouvernement provisoire et du ministère précédent. Tout le monde avait compris que des notes diplomatiques et des discours de tribune
seraient totdement impuissants, si des armements ne venaient leur prêter un salutaire appui. La considération la plus puissante qui dût influer sur la politique européenne était la crainte d une guerre générale. D'autre part, la cause la plus prochaine, la plus probable d'une guerre générale, était dans une collision entre la Belgique et la Hollande. Il fallait donc exploiter la crainte de ce conflit par deis mesures militaires attestant que le gouvernement belge saurait le faire naître si la diplomatie lui fermait toute issue et le contraignait à ne prendre conseil que du désespoir. La force régulière, qui ne s'élevait qu'à 1;2S0 hommes au mois de novembre 1830, avait été portée à 30,000 par le général «Goblet; puis à 56,000 par le colonel d'Hane de Steeuhuyze; le nouveau ministre de la guerre se proposait de la porter à plus de 62,000 hommes (1). Le gouvernement était loin pourtant de voir sa tâche achevée. Des cadres avalent été tracés, des soldats nombreux étaient réunis sous les drapeaux de la révolution, des officiers de tous grades avaient été créés ; mais on n'avait pu improviser la science, l'administration, la discipline Or, il n'y a pas d'armée sans discipline, et la discipline était impossible au milieu d'une révolution qui avait relâché tous les liens de la subordination militaire et civile. Enorgueillis par les victoires de septem-
(i) Dans une note insérée au Moniteur belge du 24 octobre 1839, le général de Failly portait à 6"2,611 hommes la force do Tarmée belge au l*'août 1831. Le général Évain, dans une lettre publiée par Vlndépen' dance du 22 avril 1838, n'avait évalué reSeetif qu'à 57,900 hommes.
TOUK II 19
iBé ÉTAT DE l'armée
bre, flattés sans cesse par la tribune dn Congrès et par la presse, la plupart des emciens chefs des volontaires s^étaient habitués à mépriser l'ennemi et à se croire invincibles.
Us se faisaient une illusion complète sur la démoralisation des Hollandais. L'armée hollandaise avait été frappée d'impuissance au mois de septembre par une révolution qui avait brisé ses rangs ; mais il était souverainement injuste d'accuser de lâcheté le peuple dont les annales glorieuses font encore l'admiration du monde. La vieille Néerlande venait de se lever avec enthousiasme pour défendre ses foyers et pour venger l'injure faite au drapeau que Ruyter promenait triomphalement sur l'Océan et que Guillaume III avait refusé d'abaisser devant Louis XIV. Le roi de Hollande achevait de réunir sur ses frontières 60,000 hommes de troupes régulières, parfaitement équipées et disciplinées, et 35,000 hommes de gardes civiques, mobilisés et habitués aux exercices
militaires.
Les généraux belges se plaignaient des lenteiurs de l'administration, de l'insubordination des volontaires, des excitations adressées à leurs officiers; ils ne cachaient p«tô que l'organisation de l'armée présentait encore les plus graves lacunes (1). Peut-être n'a-t-ou
(1) Le général Daine, commandant de l'armée de la Meuse, écrivail de Hasselt au ministre de la guerre, le 30 juin: «... Au lieud'un beau » bataillon que je vous ai envoyé à Bruxelles pour la tranquillité inté- » rieure, je reçois une bande de volontaires qui, à son arrivée à Has- » selt, a débuté par donner à ma troupe de ligne l'exemple de llndisci-
ÉTAT DE L*ARMÉE f95
pas oublié que lorsque le gouvernement avait voulu appeler momentanément des capacités étrangères, une vive opposition s'était manifestée au sein du Congrès, et que les propositions ministérielles avaient été dénaturées par le corj/s législatif. Le gouvernement n'avait pas même tenté de mettre à exécution ces propositions ainsi mutilées, tant les paroles prononcées à la tribune avaient exalté la susceptibilité des officiers nationaux, tant avaient été violentes les protestations émanées de plusieurs ^associations patriotiques^ tant était grande enfin la répugnance que l'on avait su inspirer à l'armée contre l'introduction d'officiers étrangers.
Que serait-il arrivé si la guerre, dont la Hollande prit l'initiative au mois d'août, avait été entreprise par les Belges au mois de juin ou de juillet ? Était-on bien sûr que la Belgique aurait pu vaincre les forces imposantes du roi de Hollande ? On comptait, à la
» pline la plus effrénée, el aux bons habitants du Limbourg un avantry» goût de l'anarchie qui a régné dans diverses autres provinces. Mais » je reviendrai sur ce sujet, car il me reste à vous entretenir d*»bord » de ma position : des l)ruits de reprise d'hostilités se font entendre de » toute part ; une faction ennemie de notre indépendance semble vou- » loir déborder le gouvernement et le porter à tout prix à la guerre... » Od écrit à mes officiers supérieurs, on les excite à devancer Tarmisf> tice et à recommencer les hostilités ; je sais d'où le coup part, et je n compte assez sur ma petite armée pour croire qu'elle ne donnera pas » la première l'exemple de la désobéissance aux ordres du gouverne- 7> ment. Si cependant, et contre toute attente, la. reprise des hostilités r> était le vœu du pouvoir, je suis obligé de vous déclarer que je ne suis » pas en mesure de faire la guerre, de manière à assurer des succès et de » Vhonneur à nos armes... »