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874 JUGEMENT SUll LE CONGRÈS
patrie reconnaissante, a Chacun de vous, » poursuivit-il, €( va rentrer parmi les siens avec la douce satisfaction » d'avoir rempli sa mission. Vous avez bien mérité » du pays, et le pays déjà vous rend justice ! » M. de Gerlache ajouta d'une voix émue qu'il était si fier d'avoir été le |»résident d'une si noble assemblée, et qu'il estimait cet honneur si grand, que, s'il devait se sacrifier tout entier à sa patrie, il croirait en avoir été d'avance trop bien payé.
Il prononce, enfin, ces mots solennels : « Au nom » du peuple belge, je déclare que le Congrès national » est ajourné conformément à son décret du 20 du » présent mois (l). »
Les circonstances n'obligèrent pas le gouvernement à rappeler le Congrès au poste de l'honneur. L'ajournement, que Rassemblée avait prononcé elle-même, se changea quelques semaines après en dissolution par la convocation régulière des Chambres législatives. La mission du Congrès fut donc terminée le 21 juillet
L'assemblée constituante de Belgique a sa place marquée dans l'histoire à côté du Con;2;rès américain de 1774 et de l'assemblée française de 1789. La tâche de l'assemblée belge fut sans doute moins imposante et moins difficile que celle de ses devancières ; mais par les services nouveaux que le Congrès de 1830
(\) Le baron de Gerlache est mort à IxeUes,le iO février 4871, à Tâgft de quatre-vingt-cinq ans. Il était né à Biourge (Luxembourg), le 15 décembre 1783.
rendit à la civilisation, il eût certainement obtenu l'approbation de Washington et de Jefferson, les éloges de Bailly et de Mirabeau.
Élue derrière les barricades, réunie quelques jours après le bombardement de la métropole commerciale du pays, l'assemblée belge sut néanmoins se garantir des sentiments passionnés que le spectacle de la patrie en deuil devait exciter. Continuant avec un mélange d'audace et de prudence l'œuvre patriotique du gouvernement provisoire, le Congrès, après avoir ratifié solennellement l'indépendance des provinces belges, abjura l'ancienne dynastie et borna là ses représailles. Sans se laisser effrayer par les menaces des puissances inquiètes , confiant dans la légitimité de sa mission et dans la sagesse du peuple dont il tenait ses pouvoirs , le Congrès marcha courageusement vers le but assigné à ses efforts. Il l'atteignit, ce but glorieux, malgré les plus grands obstacles, en mêlant à propos une modération intelligente à l'énergie de son dévouement, en se laissant guider plutôt par la prévoyance que par la passion, en ne perdant jamais de vue que la dictature la plus absolue a des limites nécessaires. C'est ainsi que, par des résolutions à la fois hardies et sages, le Congrès sut accomplir la régénération politique de la Belgique.
Les principes de Tunion conclue en 1828 entre les deux partis qui formaient l'opposition belge animèrent rassemblée souveraine. On a pu constater avec vérité qu'il n'y eut pas de division systématique, }>as de fractionnement permanent en côté gauche et
en côté droit, en catholiques et en libéraux : chacun conservait son individualité , et tous cherchaient à faire triompher la liberté et l'indépendance de la patrie. Les votes étaient, en général, spontanés. Des voix, réunies sur une question, se séparaient sur une autre,, et revenaient ensemble sur une troisième. Il y avait confiance mutuelle dans les opinions. Les discussions furent parfois orageuses, mais elles n'engendrèrent jamais ni proscripteurs ni proscrits.
Les citoyens honorables, qui siégèrent dans cette célèbre assemblée, se plaisent encore à rappeler qu'aucun système préconçu n'entravait les délibérations. Tout se faisait publiquement, dans la salle des séances, sans entente préalable, sans pourparlers entre des partis qui s'étaient confondus. A cette marche franche et loyale étaient dues l'unité et la célérité des décisions du Congrès, ces décrets mémorables votés par des majorités imposantes, cette Constitution qu'aucun peuple de l'Europe n'a encore dépassée.
L'assemblée française de 1789 avait détruit l'organisation féodale et jeté les bases dé la société moderne. L'assemblée belge de 1830 compléta et perfectionna l'œuvre de la Constituante française par des innovations empruntées à la sagesse des législateurs de la grande république américaine et aux traditions les plus pures et les plus nobles de nos antiques communes. La monarchie belge, garantissant par le principe héréditaire les libertés les plus étendues, devait acquérir cette stabilité que l'on cherche en vain et
dans les États absolus et dans les États purement
démocratiques. « Avons-nous à demander à une autre
» forme de gouvernement quelque chose que nous ait
» refusé le système monarchique tel que nous Tavons
» fait ? » disaient les auteurs de notre Constitution.
a Avons-nous une institution à envier à la répu-
» blique ? Qu'on nous cite une liberté, une garantie
» absente, et nous nous hâterons de réclamer ce com-
» plément de garantie, de liberté... Le pays doit
» savoir que notre monarchie nous a donné toutes
» les libertés en ne conservant que deux inégalités
» sociales : la royauté et la propriété ; qu'autour de
» ces deux grandes inégalités tout le terrain est
» déblayé, nivelé ; qu'en Belgique la Constitution n'a
y» rien laissé à faire à la république, qu'à abattre la
» royauté, qu'à s'attaquer à la propriété. » Tel était
le langage que les constituants belges tenaient après
avoir rempli leur tâche. Depuis lors, nous avons vu
des empires ébranlés, des trônes renversés, de
grandes nations s'épuiser dans les convulsions de
l'anarchie ; nous avons vu élaborer des constitutions
nouvelles, appelant le peuple tout entier dans les
comices. Est-il sorti de ces révolutions une nation plus
réellement libre que la nation belge ? Ces catastrophes
ont-elles produit une charte plus libérale à tous égards,
plus progressive, dans le sens complet de ce mot,
que l'œuvre constitutionnelle de 1831 ? Qui oserait
l'aflSrmer ?
Honneur donc au Congrès, législateur de la Belgique indépendante I Honneur et gloire à cette noble
assemblée aussi remarquable par ses lumières que par son patriotisme I Eu justifiant la confiance que la nation avait placée en lui, le Congrès mérita non seulement l'approbation de ses contemporains, mais encore la gratitude de la postérité. Honneur aussi aux hommes d'État qui, avec le concours d'une majorité prévoyante, surent rattacher l'indépendance belge aux intérêts les plus graves de l'Europe.
Après que le président du Congrès eut prononcé son ajournement, les membres de l'assemblée se rendirent au palais royal et se rangèrent par provinces pour être successivement présentés au nouveau souverain.
Le roi dit aux députés d'Anvers qu'il espérait que le commerce de cette ville recouvrerait bientôt sa splendeur première ; que cette cité était en position de rivaliser avec Hambourg, Brome et Lubeck. « L'évacuation de la citadelle par les Hollandais, » ajouta-t-il, « est un préalable indispensable à la » prospérité et à là sécurité d'Anvers. Mais nous » avons lieu d'espérer que cette évacuation se fera » sans retard. Le roi de Hollande a bien fait jusqu'à » présent quelques difficultés de s'accommoder avec » nous ; mais je présume qu'il n'a c^i de la sorte que » pour me détourner d'accepter le trône que vous » m'avez offert. Aujourd'hui qu'il doit savoir que » mon acceptation a eu lieu, et que ma résolution » inébranlable est de demeurer parmi vous, il y a » lieu de croire qu'il changera de marche. Au surplus, » je ne négligerai rien de ce qui est en mon pouvoir
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» pour terminer au plus tôt toutes ces questions. » Le roi tint un langage également rassurant aux députés du Limbourg .« Messieurs, » leur dit-il, « le » Limbourg a bien souffert, c'est une province bien » malheureuse. Le roi de Hollande paitut tenir bien > fortement aux droits qui lui sont reconnus dans » cette province suivant les limites de 1790. Il songe » peut-être à nous contester aussi les enclaves qui » sont reconnues nous appartenir en Hollande. Mais » il y a lieu d'espérer que, moyennant des négocia- » tiens bien conduites, nous parviendrons à arranger » les difficultés qui s'élèvent de ce côté. » Aux députés du Luxembourg, le roi s'adressa en ces termes : « Nous » sommes en possession de tout le territoire de votre » province, excepté la ville capitale- Nous conser- » verons cette possession. Votre pays est facile à » défendre, et je ne doute pas qu'en cas de besoin » vous ne preniez vous-même l'initiative sur votre » sol. Au reste, nos voisins ont intérêt à ne pas » nous inquiéter dans le Luxembourg. » Le roi s'entretint de même avec les députés des autres provinces et prouva qu'il connaissait très bien leurs intérêts matériels.
A six heures commença le dîner auquel les membres du Congrès avaient été invités par le roi. Les deux grandes salles du palais réunirent les convives. Le roi était placé entre M. Surlet de Chokier et M. de Gerlacbe. Au milieu du repas, le président du Congrès porta le toast suivant : « A Léopold I^% roi » des Belges. » Le roi répondit : « Messieurs, je vous
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» remercie^ et je bois à Vawnir de la Belgique. Que » cet avenir soit heureux et indépendant ! »
Le repas terminé, le roi se présenta au balcon du palais avec les députés du Congrès. Une foule innombrable couvrait la place et remplissait le Parc. Elle ctccueillit le prince par des acclamations prolongées. Fier d'avoir recouvré une patrie et de voir à la tête de l'État un prince élu par ses représentants, le peuple donnait un libre cours à sa joie, à son enthousiasme. « Noble et légitime enthousiasme ! » disaient les témoins de cette grande et glorieuse journée. « Ni » les souvenirs d'antique domination, ni le prestige de » la gloire d'un seul homme n'ont provoqué les accla- » mations de la Belgique libre. Elle a honoré son » propre ouvrage, elle a couronné ses propres » exploits, elle a implanté sur son sol la tige royale » qui protégera sa liberté naissante. Léopold !«' est » l'expression vivante de la gloire et de la puissance » nationale. Aucun roi ne peut être aussi sûr que lui » de la popularité de sa couronne. Elle représente la » véritable volonté du pays. Il est le roi des Belges, » non par le hasard de la naissance, mais par l'adop- » tion spontanée du peuple. »
L'inauguration du premier roi des Belges fit entrer définitivement notre pays réhabilité dans l'association des États européens. Cette mémorable solennité, en consacrant le triomphe de la révolution de septembre, affermit l'indépendance, la nationalité, les libertés de la patrie reconquise.
Puissent les générations qui nous remplaceront sur
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cette vieille terre, autrefois le théâtre de tant de catastrophes, perpétuer l'œuvre du Congrès de 1830 ! Puissent nos descendants, fidèles aux grandes traditions de cette époque, surmonter aussi, par leur courage et leur sagesse, les épreuves qui leur seraient réservées I Que la Belgique indépendante soit impérissable ; qu'elle conserve le respect et les sympathies du monde comme le siège de la liberté politique, comme un des plus fermes boulevards de la civilisation I