‹ Le Congrès national de Belgique, 1830-1831Chapitre 33 sur 329 · LE PRINCE D ORANGE A ANVERS · texte numérisé non relu

LE PRINCE D ORANGE A ANVERS

» à VOS droits de citoyens : choisissez librement, et par » le même mode que vos compatriotes des autres proj) vinces, des députés pour le Congrès national qui se » prépare, et allez-y débattre les intérêts de la patrie. » Je me mets ainsi, dans les provinces que je gou- » terne, à la tèle d'un mouvement qui vous mène vers 3) un état de choses nouveau et stable, dont la natio- » nalité fera la force. Voilà le langage de celui qui » versa son sang pour l'indépendance de notre sol, et » qui veut s'associer à vos efforts pour établir une » nationalité politique. »

Mais le gouvernement provisoire ne se laissa point arracher la direction du mouvement patriotique; il répondit le surlendemain: » Une proclamation, signée » Guillaume, prince d'Orange, et publiée à Anvers, le » 16 de ce mois, vient d'être envoyée au gouverne- » ment provisoire. L'indépendance de la Belgique, » déjà posée en fait par la victoire du peuple, et qui » n'a plus besoin de ratiGcation, y est formellement » reconnue. Mais il y est parlé de provinces oii le » prince exerce un grand pouvoir! de provinces » même que le prince gouverne ! Le gouvernement » provisoire, auquel le peuple belge a confié ses des- » tînées, jusqu'à ce qu'il ait lui-même déterminé, par » l'organe de ses représentants, de quelle manière à « l'avenir il se gouvernera, proteste contre ces asser- » lions. Les villes d'Anvers et de Maestricht et la cita- » délie de Termonde, momentanément occupées par » l'ennemi, obéiront au gouvernement provisoire » seul, aussitôt que la force des choses les aura

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» rendues à elles-mêmes: elles ne peuvent reconnaître » de gouvernement ni de pouvoir que ceux qui, en » ce moment, régissent la patrie tout entière... C'est » le peuple qui a chassé les Hollandais du sol de la » Belgique ; lui seul, et non le prince d'Orange, est à » la tête du mouvement qui lui a assuré son indépen- » dance, et qui établira sa nationalité politique. »

Des émeutes, coïncidant avec les promesses du prince, venaient d'éclater presque simultanément dans la Flandre occidentale et le Hainaut. Effrayé par ces manifestations, M. de Potter aurait voulu que le gouvernement provisoire proclamât dès lors les Nassau privés légalement de tout espoir de dominer en Belgique. Mais cette proposition fut rejetée par tous ses collègues, par respect, dirent-ils, pour le Congrès national, à qui il appartenait de fixer le sort futur des Belges (1). L'énergie et l'ascendant du gouvernement provisoire surent, au reste, calmer le peuple que des émissaires avaient excité sur quelques points du pays. Les troubles du Borinage, dans le Hainaut, étaient les plus sérieux. Les ouvriers, égarés par des menées perfides, avaient pillé les grains, et dévasté plusieurs manufactures, notamment le magnifique établissement de Hornu. M. Ch. Rogier se rendit, en qualité de commissaire délégué du gouvernement provisoire, au milieu des ouvriers du Hainaut, et les ramena à leur devoir par des paroles empreintes de bon sens et du plus pur patriotisme : « Depuis quinze ans, leur

(1) Souvenirs personmU de M. de Potter, 2™« édilion, 1. 1, p. i7i.

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» disait-il dans une proclamation, le Hainaut jouis- » sait, entre toutes les provinces de la Belgique, d un » iosigne honneur : c'est la province la plus morale, » celle où la justice avait à punir le moins de crimes » et de délits ! Habitants du Hainaut, vous ne perdrez » pas cette belle réputation ! Honte et malheur à ceux » qui, en déshonorant votre nom, voudraient, par » leurs coupables excès, déshonorer aussi la cause de » la patrie. »

Pour réussir, le prince d'Orange, comme on l'a remarqué, faissdt à la fois trop ou trop peu ; trop, s'il voulait conserver les bonnes grâces de son père ; trop peu, s'il voulait devenir véritablement le nouveau chef de la nation belge, libre et séparée de la Hollande. Mais comment aurait-on pu croire encore à ses promesses ou même à ses pleins pouvoirs, lorsque, le 17 octobre, le lendemain du jour où il avait publié sa proclamation, le général Chassé déclarait la ville d'Anvers en état de siège ? Peu après, le 20 octobre, Théritier du trône fut plus formellement désavoué par son père dans un message adressé aux états généraux. Le prince résolut alors de s'éloigner également des Belges, qui ne le trouvaient pas assez révolutionnaire, et des Hollandais, qui lui reprochaient ses sympathies pour les rebelles. Le 25 octobre, il s'embarqua pour Londres.

Fatalité déplorable ! Le surlendemain, la grande métropole commerciale, à laquelle l'héritier des Nassau venait de faire des adieux touchants dans une dernière proclamation, Anvers, autrefois le boulevard

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des Provinces-Unies, fut victime d un effroyable bombardement ! On en rejeta la responsabilité sur le prince, quoiqu'il ne fût assurément ni l'instigateur ni le complice du général Chassé.

Tout à coup, dans l'après-midi du 27 octobre, le bruit se répand à Bruxelles qu'Anvers est en feu, foudroyé par l'artillerie de la citadelle et par les canons de la flotte, embossée dans l'Escaut. Déjà le gouvernement provisoire s'était hâté d'envoyer sur les lieux celui de ses membres qui venait d'apaiser les troubles du Borinage. M. Ch. Rogier arriva vers le soir à Anvers, accompagné du gouverneur, M. de Robiano. Dans cette ville que dévastait le feu d'une des plus redoutables citadelles de l'Europe, au milieu de l'incendie, il installe le gouvernement provisoire de la Belgique indépendante.

Nuit terrible que celle du 27 au 28 octobre 1830 ! Jamais elle ne s'effacera de la mémoire des contemporains. Le vent apportait à Bruxelles le bruit expirant de l'artillerie de la citadelle et des bordées de la flotte ; et, du haut des tours, on voyait à Thorizon une vaste lueur rougeâtre, sinistre reflet de l'incendie qui dévorait la métropole commerciale de la Belgique !

Comment ce grand désastre fut-il provoqué ? Les volontaires belges avaient successivement refoulé les Hollandais jusque sous les murs d'Anvers. A mesure que les patriotes approchaient, l'agitation du peuple devenait plus menaçante. Le 27 octobre, au matin, les Anversois se rendirent enfin maîtres de la porte Rouge

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et de la porte de Boi^erhout, et les ouvrirent aux volontaires qui se répandirent dans la ville. Cependant il fut convenu entre leurs chefs et le général Chassé que, pour éviter l'efifusion du sang, les Hollandais se retireraient à la citadelle et conserveraient provisoirement l'arsenal. La prudence commandait de respecter cette convention ; car on ne pouvait espérer de lutter contre le général Chassé, retranché avec 6,000 hommes derrière des remparts inexpugnables, et disposant en outre de huit frégates ou canonnières, qui formatent dans l'Escaut une ligne de batteries de 90 bouches à feu. Or, vers deux heures de l'après-midi, des volontaires, ivres pour la plupart et tous dans l'état le plus violent d'exaltation, ayant aperçu des soldats hollandais aux fenêtres de l'arsenal, les insultèrent et finirent par tirer sur eux. Les soldats ripostèrent, et bientôt le feu devint très-vif de part et d'autre. Après avoir fait avancer une pièce de six pour briser les portes de l'arsenal, les volontaires achevèrent de l'enfoncer à coups de hache et s'élancèrent dans l'intérieur de l'édifice, où ils firent plusieurs prisonniers. Voyant que la convention était violée, le général Chassé commença par diriger le feu de deux ou trois pièces sur le ravelin et le bastion, qui faisaient face à Tarsenal. N'ayant pas réussi à expulser les assaillants, il fit brusquement enlever le drapeau de la citadelle et donna le signal du bombardement, quoique la ville n'eût pris aucune part à la brutale agression de quelques volontaires ivres. Soudahi un bruit effroyable retentit dans la cité ; les batteries de la citadelle, des

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forts et de la flotte, avaient ouvert simultaaémeDt leur feu. Un déluge de projectiles tombe sur la ville ; les bombes, les boulets et les obus portent partout rincendie et la mort.

Bientôt l'arsenal çt l'antique abbaye de Saint-Michel, qui servait d'entrepôt au commerce, sont en feu. L obscurité vint encore augmenter l'horreur de cette scène de dévastation, scène lugubre, éclairée par le feu qui serpentait au sommet de la tour de Saint- Michel, devenue le phare sinistre qui annonçait au loin le désastre ! Les flammes ayant atteint la prison, il fallut en ouvrir les portes, et près de deux cents condamnés s'échappèrent. La terreur, la confusion, le désespoir régnaient partout, et on était impuissant ; pas un coup de fusil ne pouvait être tiré contre les incendiaires, invisibles derrière leurs murailles ! Partout on entendait des cris, des gémissements, des prières ou des malédictions, interrompus par le bruit des décharges de l'artillerie et de la chute des édifices. Les habitants, ne se trouvant pas en sûreté dans les souterrains où ils s'étaient d'abord réfugiés, cherchaient en foule un asile dans les campagnes... Enfin, quelques bourgeois, avec l'autorisation du représentant du gouvernement provisoire, réussirent à pénétrer dans la citadelle pour proposer un accommodement au général Chassé. Il s'ensuivit une suspension d'armes, négociée par le colonel Chazal. Vers sept heures et demie du soir, le feu de la citadelle avait cessé ; mais les huit navires de l'Escaut continuèrent à tirer jusqu'à dix heures et demie.

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Les dommages causés par ce bombardement étaient immenses. Il ne restait de l'abbaye de Saint-Michel que quelques pans de muraille : c'était une vaste fournaise où achevaient de se consumer les marchandises que le commerce européen y avait entassées. I/arsenal offrait un tableau analogue. Quant aux rues voisines de ces deux édifices, elles étaient converties en un monceau de ruines. On a pu évaluer sans exagération les pertes, non compris les bâtiments de Tentrepôt et de l'arsenal, à la somme de 3,000,000 de florins.

Plusieurs révélations ont fait connaître que ce bombardement avait été prémédité, parce qu'on désirait ardemment l'occasion d'arrêter, par la terreur, l'élan belliqueux des Belges et de relever en même temps le courage des Hollandais. Le gouvernement de Guillaume I"^ s'attendait à une invasion ; elle aurait pu se faire de deux côtés : les habitants du Brabant septentrional, où la religion catholique est dominante, manifestaient hautement leurs sympathies pour leurs coreligionnaires, et Maestricht n'attendait qu'un signal pour ouvrir ses portes. Le bombardement arrêta effectivement les Belges, mais il détruisit aussi les dernières espérances que pouvait nourrir la maison de Nassau. La cause du prince d'Orange fut définitivement perdue.

Déjà les Belges désignêùent, leur chef futur, celui qui devait clore la révolution, rallier les partis, constituer l'État. C'était ce gentilhomme, qui était venu à Berchem sacrifier sa vie si heureuse pour la liberté.

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