EMILE DE LAVELEYE U
conservation, mieux vaut encore le choix par le souverain ; car celui-ci, pour donner un appui au trône, aura intérêt à désigner des personnages dont les services, la science ou les talents, rendent le nom populaire et l'autorité respectable.
Le mieux est de faire nommer les membres de la Chambre haute par les assemblées des provinces ou des États, comme en Hollande, en Suisse et aux États-Unis. Il conviendrait d'y adjoindre un certain nombre de représentants de tous les grands centres oi^nisés de la vie intellectuelle et économique du pays, les universités, les chambres de commerce, les académies, l'armée.
C'est un vice constaté de la démocratie de ne pas choisir des hommes vraiment éminents. Les États-Unis en offrent chaque jour la preuve. Au contraire, les corps d'élite nommeraient dans leur propre intérêt des représentants d'une valeur et d'une autorité non contestées. Voyez les choix que font les universités anglaises.
J'estime que la Chambre haute ne devrait pas avoir le droit de rejeter indéGniment un projet voté par l'autre Chambre. On n'échappera à des troubles et à de redoutables conflits que parce qu'elle ne fera pas usage de ce droit. La Constitution du Brésil contient à ce sujet une disposition très-sage que le Congrès de 1830
t; CONSTITUTION BELGE
eût certainement adoptée, si elle lui avait été proposée. Quand il y a désaccord entre les deux Chambres, chacune d'elles nomme des commissaires chaînés de trouver ensemble un moyen terme acceptable de part et d'autre. Si cette commission échoue et si un même projet de loi, voté deux fois, dans deux sessions successives, par Tune des Chambres, est chaque fois rejetée par l'autre, les deux assemblées se réunissent, et la question est décidée à la majorité.
Les considérations que je me suis hasardé à présenter ici démontrent que je ne suis pas de ceux qui croient l'œuvre du Congrès en tout point parfaite et qui voient un attentat dans toute critique qu'on peut en faire. Néanmoins, telle qu'elle est, la Constitution de 1830 est encore excellente, et il y aurait de la part du peuple belge une coupable ingratitude à oublier le demi-siècle de prospérité ininterrompue qu elle lui a assuré.
Seulement l'accord des deux partis qui lui a donné naissance semble aujourd'hui définitivement rompu et, des deux côtés, les nuances extrêmes attaquent notre loi fondamentale parce qu'elles craignent d'en voir sortir la prépondérance définitive de leurs adversaires. C'est une raison de plus pour que ceux qui gouvernent l'appliquent avec sagesse et prévoyance. Ce que le baron de Stockmar et son royal ami,
EMILE DE LAVELETE W
Léopold I*^, appelaient « l'expérience belge », ne réussira qu'à cette condition. Si le régime représentatif et les libertés modernes semblent si difficilement s'enraciner dans les pays catholiques, c'est parce qu'il est malaisé de donner vie et durée à des institutions politiques en opposition avec l'esprit de la religion dominante, et si l'expérience a mieux réussi en Belgique que dans les autres pays où avait triomphé le despotisme de l'État et de l'Église, c'est parce que les traditions germaniques y avaient conservé plus de force. Néanmoins les difficultés subsistent et elles grandissent. Nous espérons que le bon sens du peuple belge et la prudence de ceux qui seront appelés à le régir sauront les conjurer.
Emile De Laveleye.
« Glonfler le Congrès national, e'esc glorifier la Belgique elle-m6me. •
(S^RjERt-TAILLAHOm.)
Dans une de ses séances les plus agitées, le Congrès, inquiet et presque découragé, entendit ces paroles prophétiques : «... Demeurons au poste d'honneur... Si renfantement a été pénible, douloureux, ne voyezvous pas dans l'avenir l'œuvre grandir, se fortifier, devenir votre orgueil et votre gloire ?... (1). »
Cette prédiction s'est accomplie. La Belgique indépendante existe depuis un demi-siècle, et, pendant cinquante années, elle a, par sa prospérité civile, offert un spectacle peut-être unique dans les annales de l'Europe.
Aujourd'hui les événements de 1830 sont entrés dans les calmes régions du passé. Mais plus nous nous éloignons de cette époque mémorable, plus grandit la popularité de l'immortelle Assemblée à laquelle la
(4) Ch. Rogier, (il avril 1834).
n PRÉFACE
Belgique doit raffermissement de son indépendance et de ses libertés. Les fondateurs de notre monarchie disparaissent successivement (1), mais le pays reconnaissant n'oublie point les glorieux services des citoyens qui ont eu l'insigne honneur de décréter la Constitution et d'élire le premier roi des Belges. Il vénère la mémoire de ceux qui, luttant contre les plus graves embarras et les plus redoutables périls, ont su accomplir une tâche réellement éminente et auguste.
Un succès éclatant a couronné leurs efforts.
La Belgique, au milieu des plus violents orages, est restée inébranlable. Elle s'est si bien habituée à ses libérales institutions que celles-ci, comme on l'a justement remarqué, semblent déjà consacrées par les siècles.
En 1848, une tempête, plus terrible que celle de 1830, venait d'éclater sur l'Europe. Depuis le détroit de Messine jusqu'au Sund, le continent était bouleversé. Ici périssait une monarchie représentative, fille de la révolution de 1830; là se disloquait cette confédération puissante, regardée comme le rempart de l'absolutisme ; plus loin, sur le Danube et derrière les Alpes, des peuples combattaient pour leur indépendance et leur nationalité ; avertis ou effrayés, les gouverne-
(1) Les survivants de la Constituante belge ne sont plus qu^une vingtaine.
PRÉFACE in
ments , qui s'étaient tenus jusqu'alors immobiles, se détachaient du passé, et, spectacle mémorable, on voyait la liberté sortir en même temps du Vatican, de Schœnbrunn et de Potsdam I
Tandis que les vainqueurs de Février, étonnés de leur victoire, proclamaient la république dans la ville fameuse où devait bientôt retentir le canon lugubre de la guerre sociale ; tandis que vingt révolutions éclataient au delà du Rhin ; tandis que Français, Germains, Hongrois, Italiens étaient debout, les Belges, calmes et confiants, bravaient l'orage qui semblait vouloir déraciner les fondements de la vieille Europe.
Ce contraste frappa les autres peuples. Tous s'étonnaient que la révolution républicaine du 24 février 1848 n'eût pas trouvé en Belgique l'écho qui avait répondu à la révolution dynastique de juillet 1830; tous demandaient à la Belgique les motifs de son abstention, ou pour mieux dire, le secret de son existence paisible, le secret de sa prospérité civile.
On oubliait la différence radicale des deux révolutions de 1830 : la révolution de juillet avait consisté dans la substitution de la branche d'Orléans II celle des Bourbons; la révolution de septembre eut pour conséquence la régénération de la Belgique, la création d'un État nouveau. On considérait à tort la révolution belge de 1830 comme l'humble satellite de