MISSION DE M. DE LANGSDORFF
sion (1). Sur la proposition de M. Lebeau, la clôture fut mise aux voix ; mais la majorité la repoussa. Elle voulut que les adversaires de la proposition eussent la fcu^ulté de motiver leur vote. Décision imprudente, car, dans ce moment même, les agents des puissances se concertaient pour briser, par la menace aussi, la majorité de l'assemblée.
Le 23, après la séance, MM. Cartwright et Bresson eurent avec le comité diplomatique une conrérence qui dura de neuf heures du soir à minuit. Il ne fut pas question, dans cette entrevue, du grave objet sur lequel le Congrès délibérait. Mais le lendemain, vers dix heures du matin, les membres du comité diplomatique furent convoqués extraordinairement ; ils se réunirent avec les membres du gouvernement provisoire et le président de rassemblée nationale. Un envoyé du cabinet du Palais-Royal, M. de Langsdorff, arrivé le matin môme à Bruxelles, fut reçu par cette commission ; il était accompagné de M. Bresson. M. de Langsdorff était porteur d'une lettre dans laquelle aucune puissance n'était spécialement désignée ; mais il résultait de cette lettre que l'exclusion des Nassau pouvait dominer la paix de l'Europe et compromettre un État voisin, c'est à dire la France ; on conseillait donc d'éviter cette question brûlante. Le gouvernement provisoire et le comité diplomatique déclarèrent unanimement que l'exclusion était de la plus impérieuse nécessité, et repoussèrent l'intervention du ministère
(i) Histoire du royaume de* Pays-Bas, par M. de Gerlache, t. H.
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français dont les chefs, comme on sait, était alors M. Laffitte. Un des membres du gouvernement provisoire étant allé communiquer son opinion personnelle aux commissaires de la conférence, ceux-ci répondirent que la Belgique serait occupée militairement, serait partagée, si le Congrès prononçait l'exclusion. Le membre du gouvernement provisoire répondit très froidement : « La menace que vous faites est vaine. » Ils parurent oflFensés, et ce membre répliqua: « Je pourrais ajouter quelque chose de plus, mais je » vais vous prouver qu'elle est vaine. Je défie la con- » férence de faire le partage de la Belgique sans don- » ner une part à la France. Or, je vous défie de don- » ner une part convenable à la France sans y * comprendre toutes nos forteresses. Eh bien ! les ^ puissances ne donneront pas à la France toutes ces » forteresses de la Belgique, elles ne le peuvent pas. » D'un autre côté, en supposant que le gouvernement » français ait la faiblesse de consentir à Toccupatiou » de ces forteresses par les puissances étrangères, la » nation française tout entière s'y opposerait. Vous » voyez donc bien que votre menace est vaine, puis- » qu'elle est inexécutable (1). »
Vers midi s'ouvrit la séance du Congres. Les spectateurs afiQuaient dans les tribunes. On savait vaguement ce qui venait de se passer, et l'anxiété était grande dans l'assemblée. Tout à coup on donne lecture
(1) Voir le discours prononcé par M. Alex. Gendebicn dans la Chambre des représentants, séance du 46 mars 1839.
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d'une proposition de M. Legrelle tendant à obtenir communication des ouvertures faites au gouvernement provisoire par les agents de la France. La plupart des députés qui s'étaient prononcés avec le plus d'énei^ie la veille en faveur de la proposition d'exclusion réclament à grands cris l'ordre du jour; il allait être sans doute prononcé lorsque quelques membres influents montent au bureau et se concertent avec le président. Alors celui-ci,- usant du droit que lui conférait le règlement, demande que l'assemblée se forme en comité secret. La foule, qui encombrait les tribunes, s'écoule lentement, et des groupes menaçants entourent de nouveau le Palais de la nation.
Le comité diplomatique, ainsi que le gouvernement provisoire, pour dégager leur responsabilité, avaient résolu de faire part au Congrès des ouvertures de M. de Langsdorff. Aucune note diplomatique n'ayant été remise, M. Van de Weyer répéta verbalement la communication faite de bouche aussi par l'agent Avançais. Une vive discussion s'engc^ea, et aboutit à une résolution presque uncmime : l'ordre du jour. Le Congrès avait senti que céder sur ce point aux insinuations ou aux exigences de la diplomatie, c'était ouvrir la porte à une série interminable de concessions. Il ne voulut point transformer l'arbitrc^e de Londres ou le protectorat français en intervention permanente et tyrannique.
A une heure et demie, la séance publique fut reprise. La plus grande agitation régnait parmi les
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députés réunis dans l'enceinte du Conojrès ; les uns se livraient à des conversations animées, d'autres paraissaient vivement affectés. Le président annonce qiie l'assemblée passe à l'ordre du jour sur les communications qui lui ont été faites et se déclare en permanence jusqu'à la fin de la discussion. M. Jottrand prend le premier la parole. « Hier, » dit-il, « j'avais » cm devoir déclarer que je voterais contre la pro- » position ; aujourd'hui, après les communications » qui nous ont été faites en comité secret, je croirais » manquer à la dignité nationale et à mon devoir de » représentant du peuple belge , si j'hésitais une » minute à voter l'exclusion à perpétuité de la Tamille » des Nassau. » Les tribunes applaudissent, et la clôture est demandée avec vivacité. « Ce n'est pas par » de Ja faiblesse et de la pusillanimité, » s'écrie alors M. Alex. Gendebien, « que nous délivrerons notre » territoire ,- notre révolution est commencée ; elle » marchera, il faut qu'elle marche, car une révo- » lution qui s'arrête avant d'être arrivée à son terme » se perd, t Ces paroles chaleureuses augmentent encore l'agitation. M. de Gerlache s'efforce de la calmer et de ramener à la modération la majorité pleine d'irritation et d'enthousiasme. » En 1825, » dit-il, » trois membres de cette assemblée ont protesté contre » la majorité et ont professé des principes qui triom- » phent aujourd'hui. Ne méprisez pas les minorités. » Ne décidons pas par acclamation du sort de la Bel- » gique, du sort de l'Europe. Rappelez- vous les fautes » de l'Assemblée constituante. Songez à la postérité
» qui nous jugera. » M. Lebeau lui répond : « Les » nations ont, comme les individus, leur honneur à » défendre ; la postérité vient après. » Cependant plusieurs membres ayant déclaré qu'ils s'abstiendraient si on ne leur permettait pas de motiver leur vote, la demande de clôture fut retirée.
M. de Gerlache, ayant obtenu la parole, commence par déclarer qu'il n'agit pas sous l'inspiration de la peur et qu'il n'a aucune arrière-pensée; ([u'habitué depuis de longues années à une lutte persévérante contre le gouvernement hollandais, tandis qu'il était puissant, il ne vient pas non plus prendre son parti aujourd'hui, mais qu'il vient défendre l'intérêt de la propre dignité du Congrès, de la politique et de la justice. Rappelant ensuite les luttes parlementaires qu'il avait soutenues contre le gouvernement des Pays-Bas et ses prédictions sur la rupture prochaine du mariage diplomatique et forcé entre deux peuples différents d'origine, de mœurs, de langage, d'intérêts, de religion, M. de Gerlache cherche à prouver que la proposition est inutile depuis que le Congrès a proclamé l'indépendance de la Belgique et qu'il fait chaque jour acte de souveraineté. Qui veut-on lier ?' Le Congrès ! contre lui-même ! . . . Les États ne se fondent et ne se maintiennent que par la justice ; la proscription des races n'est pas plus juste que la proscription par classes ou par catégories. L'exclusion à perpétuité renferme une impossibilité physique et morale. Après avoir indiqué ces motifs de raison et d'équité, l'orateur aborde les considérations de politi-
que intérieure et extérieure. Suivant lui, le grand inconvénient de ces mesures violentes, que Ton adopte en commençant une révolution, c'est qu elles en entraînent souvent d'autres dont les conséquences sont incalculables ; car ne faudra-t-il pas une sanction au décret d'exclusion? Il signale, enfin, les dangers immédiats que peut entraîner l'ofFense faite à un roi encore puissant et aux alliés de ce roi, la Prusse et la Russie.
Le fantôme de l'Europe absolutiste vengeant l'outrage fait à la maison de Nassau, ce fantôme menaçant, invoqué par l'orateur, n'arrêta ni n'ébranla l'assemblée (1).
M. Destouvelles fit preuve aussi d'un courage bien rare en bravant les sentiments exaltés du peuple. Œ Je respecte le peuple, je l'estime, je l'admire, » dit-il. « Mais je n'admets aucune influence quelconque sus- » ceptible de dominer mon vote; et si j'avais besoin » d'être afiermi dans la conviction dont il sera » l'expression, je trouverais de nouveaux motifs » pour y persister dans ces sinistres fictions dont
(i) On ne pouvait douter cepeodanl que le roi de Prusse et l'empereur de Russie relèveraient le gaut qui leur était jeté par le Congrès belge. « Déjà Farmée prussienne était prête à entrer ec ligne. Du côté de la Russie, Tarmée polonaise et toutes les troupes sous les ordres du graud-duc Constantin étaient sur le pied de guerre et complétaient leurs approvisionnements de campagne, tandis que des corps nombreux d'infanterie et de cavalerie se massaient en Podolie et en Volhynie. L^Autriche elle-même remuait et multipliait ses bataillons... LMnsurrection de Varsovie (29 novembre 1830), en forçant le czar à tourner toutes ses forces contre la Pologne, vient brusquement changer le cours des choses...» V. de Nouvion. Histoire de Louis-Philippe , t. Il, p. 162. ,
» mon indépendance et ma raison font justice. » Oui, il fallait assurer la liberté de la minorité, quoique son opposition fût plus dangereuse assurément que le décret d'exclusion. M. de Gerlache lui-même a été forcé de reconnaître plus tard que la proposition, une fois soulevée, l'exclusion devait être prononcée sur-le-champ, ou qu'il faillait clore la salle du Congrès au bruit des huées populaires. C'est ce que firent entendre MM. d'Aerschot, de Langhe, de Muelenaere et Duval de Beaulieu.
M. de Muelenaere s'exprima en ces termes : «... Je » regrette bien vivement qu'on ait si imprudemment » lancé dans cette enceinte une proposition à laquelle » je ne reconnais, dans les circonstances actuelles, » aucun caractère d'urgence ni d'utilité, et dont il 5) est impossible de calculer les résultats. Mais le y> mal me semble consommé. Si la proposition est » réellement dangereuse, si elle peut exposer le » pays à de tristes représailles de la part de la » Hollande ou de ses alliés, nous n'éviterons pas ces » malheurs en nous arrêtant au bord du précipice... » Ce n'est désormais que par une attitude calme et y> énergique, digne d'une nation brave et déter- » minée à s'ensevelir sous les ruines de la patrie, » plutôt que de subir un joug honteux ; ce n'est que » par cet assentiment unanime avec lequel nous » avons proclamé, il y a quelques jours, notre indé- » pendance, que le Congrès pourra conjurer l'orage » qui gronde sur nos têtes... »
M. le comte Duval de Beaulieu prononça ces mots :
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« J'avais l'intention de combattre la proposition de » l'exclusion des Nassau... C'est avec une vive » émotion, je l'avoue, que je fais céder aujourd'hui » mon opinion à l'imminence des circonstances... Il » faut pour cela toute l'importance que j'attribue à la » communication qui vient de nous être faite en » comité secret ; mais à l'idée d'une intervention con- » traire à nos droits, à l'idée d'autres événements » autant à craindre peut-être, je ne puis résister, et » sacrifiant une question de forme que je crois oiseuse » en fait, je me réunis, non sans regret, il est vrai, à » la majorité dont je crois que nous devons augmen- » ter la force en cet instant. »
Après ces paroles décisives, la clôture de la discussion fut prononcée. Le président rappela aux membres de l'assemblée et aux citoyens des tribunes que la résolution du Congrès, quelle qu'elle fût, devait être accueillie par le plus profond silence. On allait passer au vote, lorsque M. Legrelle, député d'Anvers, transmit au bureau une proposition par laquelle ildemandait que la question fût posée de manière que l'assemblée pût opter entre l'exclusion et l'ajournement, etque lesdéputés, qui voteraient contre l'exclusion, fussent censés réserver leur opinion jusqu'au moment où le Congrès aurait à délibérer sur le choix du chef de l'État. Cette proposition avait pour but, suivant M .Legrelle, d'éclairer la nation sur les Véritables sentiments de ses mandataires ; en fait, elle devait ouvrir une issue aux opposants et les soustrair.e à l'impopularité qui les menaçait. Elle fut accueillie par des rumeurs, et
retirée par M. Legrelle lorsqu'il vit qu elle n'était pas appuyée. On passa au vote. Cent quatre-vingt-neuf membres étaient présents ; cent soixante et un se prononcèrent pour la proposition ; vingt-huit votèrent contre.
Le président du Congrès, au milieu d'un silence profond, prononça ces paroles solennelles : « Le Congrès » national de la Belgique déclare^ au nom du peuple » belge, que les membres de la famille d'Orange- » Nassau sont à perpétuité exclus de tout pouvoir en » Belgique. » Aucun cri n'accueillit cet arrêt national. Mais lorsque le président annonça que la séance était levée, de longues acclamations retentirent dans les tribunes et aux abords du Palais législatif.