LE DUC DE LEUCHTENBERG
Leiichtenberg, à défaul du duc Nemours, un acheminement vers la réunion de la Belgique à la France. Gendre du roi des Français, le nouveau roi des Belges, disait-il, serait le plus ferme appui du trône de Louis*Phi lippe ; en cas de guerre (et une guerre gêné-* raie lui paraissait inévitable), on pouvait le mettre à la tête d'une armée française au delà des Alpes ; peutêtre la fortune des batailles lui réserverait le trône d'Italie ; et alors la Belgique serait placée sous le même sceptre que la France. Mais la plupart des partisans du duc de Leuchtenberg étaient loin de concevoir à ce point de vue la combinaison dont celui-ci était l'objet ; le Congrès renfermait un grand nombre de députés qui redoutaient et repoussaient la prépondérance française. Voilà pourquoi ils préféraient au fils du roi Louis-Philippe un prince bavarois.
Auguste de Leuchtenberg, alors âgé de vingt ans (1), paraissait d'ailleurs propre par ses qualités personnelles à consolider le nouvel État. Doué d^une intelligence remarquable, il avait reçu l'éducation la plus soignée sous la direction de M. le comte Méjan, ancien secrétaire des commandements du vice-roi d'Italie, et sous les yeux d une mère, le modèle de toutes les vertus. En 1826, il suivit les cours de l'université de Munich, et trois ans après, il avait accompagné au Brésil la princesse Amélie, sa sœur, devenue la femme de l'empereur don Pedro. A son retour, il était entré dans l'armée bavaroise,
(i) Il éUit né à Milan, le 9 décembre 1810.
LE DUC DE LEUCHTENBBRO iVf
et il se trouvait, à Ânspach, uuiquemeiit occupé des exercices militaires lorsqu'une partie du Congrès songea à l'appeler au trône de Belgique.
Dès qu'il fut question du duc de Leuchtenbei^» M. Bresson, alarmé, déclara officieusement que ce choix ne serait pas reconnu. Un membre de la section centrale, chaînée de l'examen des questions relatives au choix du chef de l'État, démontra la nécessité de connaître officiellement l'opinion du cabinet français sur la nouvelle combinaison. En conséquence, M. de Celles, comme président du comité diplomatique, chai^ea le commissaire belge à Paris de pressentir le cabinet da Palais-Royal, a La principale raison que * l'on oppose au choix du prince Othon, » lui disaitil, « c'est qu'il est mineur. On redoute une régence. » On va jusqu'à insinuer que des personnes ont en ^ vue d'être régents en présentant cette combinaison. » On redouterait moins cette même régence s'il » s'agissait du duc de Nemours. Enfin, il faut avoir » réponse de la France sur le duc de Leuchtenberg. » Voilà pourquoi je vous expédie un courrier à » quatre heures après-midi, aujourd'hui samedi » (8 janvier). Il est indispensable que je puisse avoir » votre réponse avant mardi il de ce mois, vers dix » heures du matin, c'est-à-dire en soixante-six heures, » si c'est possible... Deux cents personnes occupées » du choix d'un souverain, c'est une situation politique » sans antécédents dans notre histoire moderne consti- » tutionnelle. »
Le courrier du comité diplomatique arriva à Paris
le 9 janvier, à quatre heures du soir. M. Gendebien étant parti pour Bruxelles, ce fut M. Firmin Rogier qui reçut la dépêche de M. de Celles. Il se rendit surle-champ chez le ministre des affaires étrangères, écrivit à onze heures et demie du soir les détails de son entrevue, et sa réponse parvint au comité diplomatique le 11 janvier, à deux heures du matin.
A midi et demi, le Congrès se réunit pour s'occuper de l'élection du chef de l'État. Les tribunes étaient remplies de spectateurs impatients. M. de Celles donna immédiatement lecture de la lettre de M. Firmin Rogier. Celui-ci faisait connaître que, après avoir communiqué à M. le comte Sébastian! la dépêche du comité diplomatique relative au duc de Leuchtenberg, le ministre lui avait répondu que, de toutes les combinaisons, c'était peut-être la plus fâcheuse et la plus fatale ; que le gouvernement français ne pouvait bien certainement ni l'appuyer ni l'approuver; que jamais il ne consentirait à reconnaître le duc de Leuchtenbei^ pour chef des Relges, et qu'on pouvait regarder comme une chose à peu près certaine que le cabinet anglais serait dans les mêmes dispositions que la France ; que l'on se flatterait en vain que le roi des Français consentît à accorder une de ses filles au fils d'Eugène de Reauharnais ; que jamais une telle union ne se ferait; que Von se trompait en croyant que le parti bonapartiste n* avait plus de racines en France; qu'au con traire j il était aujourd'hui très redoutable {i);
(i) Le passage, imprimé en italique, ne se trouve pas dans la copie
que la Belgique, gouvernée par le duc de Leuctitenberg, deviendrait le foyer où toutes les passions des partisans de l'Empire fermenteraient, et qu'enfin la France, au lieu d'ouvrir avec les Belges le plus de communications possible, sercdt obligée de s'entourer de barrières et de s'éloigner d'eux. M. Rogier demanda à M. Sébastiani si cette résolution était irrévocable. « — Oui, sans doute, avait-il répondu, et vous allez en juger. » Alors, faisant appeler son secrétaire, il lui avait dicté, pour M. Bresson, une lettre dans laquelle les intentions du gouvernement français, relativement à un projet de réunion à la France, à la candidature du duc de Nemours et à celle du duc de Leuchtenbei^, étaient clairement et formellement exprimées. M. F. Rogier n'avait pas cru, dans une affaire si importante, devoir s'attacher seulement à connaître la pensée du ministère français; il avait jugé convenable de savoir aussi l'opinion et de recueillir les sentiments du roi. Il s'était donc rendu, en sortant de chez M. Sébastiani, auprès du maréchal Gérard, très avant dans l'intimité de Louis-Philippe. Déjà il l'avait visité le matin et l'avait prié d'entretenir le roi des divers candidats qui se présentaient au suffrage du Congrès belge, et particulièrement du prince Othon de Bavière et du duc de Leuchtenberg.
« Le roi ne comprend pas, dit le maréchal, quelles » puissantes raisons paraissent pousser le Congrès à
publiée par ordre du CoDgrès; nous avons cru devoir le rétablir, d*après ^original qui nous a été communiqué.
» donner la préférence au duc de Leuchtenberg : » assurément les Belges sont libres dans leur choix, » et à Dieu ne plaise qu on cherche en rien à gêner » la libre manifestation de leurs vœux ; mais si le » Congrès pense qu'il importe aux intérêts de la » Belgique de conserver la France pour amie, s'il » veut se réserver les moyens d'obtenir d'elle protei> » tion et appui au besoin, et surtout un traité de » commerce avantageux, s'il veut que la ligne des » douanes disparaisse, s'il songe enfin à multiplier » les relations amicales avec la France, au lieu de » les interrompre tout à fait, qu'il ne se montre donc » pas favorable au fils de Beauharnais. Jamais la » France ne reconnaîtra le duc de Leuchtenberg » comme roi des Belges, et jamais surtout le roi » Louis-Philippe ne lui donnera une de ses filles » pour femme. De toutes les combinaisons possibles, » Louis-Philippe n'hésite pas à dire que celle de » proposer le jeune duc de Leuchtenberg pour roi en » Belgique serait la plus désagréable à la France, et » la moins favorable au repos et à l'indépendance des » Belges. »
M. de Celles donna ensuite lecture d'une lettre que M. Bresson venait de lui adresser. M. Bresson déclarait que l'élection du duc de Leuchtenbei^ jetterait la Belgique dans de graves embarras ; que ce prince ne serait certainement pas reconnu par les grandes puissances, et, dans aucun cas, par la France. 11 ajoutait que le roi Louis-Philippe ayant à plusieurs reprises manifesté l'intention de ne consentir ni à la réunion