LIVRE II
Pendant la durée du procès, le connétable est resté auprès du roi. Singulière situation que la sienne, et impossible à conserver. L'imagine-t-on au milieu de c'-'tte cour ennemie où chaque courtisan laissait voir discrètement, avec ces regards aimables qui sont spéciaux aux gens bien élevés chez lesquels tout se passe en nuances, la joie qu'il éprouvait à contempler le premier gentilhomme de France après le roi acculé dans une situation impossible d'oii il ne pouvait sortir que diminué? Il avait ses partisans, une partie de la noblesse qui voyait bien qu'avec la défaite de Charles de Bourbon tomberait sa puissance d'autrefois; mais ceux-là étaient rares et, pour la plupart, n'osaient manifester leur sympathie.
Charles décida de trahir. Il eut tort, cela est incontestable; il était le premier à le sentir; longtemps il discuta et longtemps il lit l'impossible pour n'être point réduit à cette extrémité. Toute sa conduite prouve d'une façon formelle qu'il hésita jusqu'à la dernière minute. Ses contemporains, nous l'avons fait observer déjà, l'excusèrent. Du Bellay lui-même le présente aimant mieux quitter sa patrie « que d'y vivre en nécessité » ; il nous le montre encore <( ayant peur que perdant son procès, on Tenvoyastà l'hospital ». Pour qu'un homme de ce temps-là et qui a vu les faits parle de la sorte, ne faut-il pas que ces faits aient été bien terribles ? Et comment ne pas croire plutôt du Bellay écrivant, encore une fois, pour des lecteurs de son époque qui se trouvent naturellement à même de se rendre compte et de crititjuer, que M. Paris, historien du xix^ siècle, qui lui juge du Bellay d'après des opinions purement person-
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nelles et dit qu'il a tort^? Je n'excuse pas le connétable; je cherche à retrouver l'esprit du siècle oii il vécut, et je mets en face de l'action qu'il a commise les raisons de cette action même ; puis je constate sans passion ce qui en résulte. Et le résultat de cet examen est qu'il était extrêmement difficile pour lui d'agir autrement qu'il n'agit, pour ne pas dire impossible. Mignet- a fort bien senti la chose : « La mauvaise volonté et la puissance de ses adversaires lui fit craindre une spoliation complète. La ruine allait s'ajouter à la disgrâce, et cette imminente iniquité mit le comble à toutes ses anciennes offenses. Son cœur altier se révolta à cette pensée et, tout en soutenant ses droits, il prépara ses vengeances. » Chateaubriand a parlé de même; il a compris que le connétable demeurait solidaire de sa situation et ne pouvait pas admettre qu'on la lui supprimât : « 11 représentait dans ses terres de France, la puissance, la vie et les mœurs d'un ancien grand vassal de la couronne-''. »
Le connétable devait naturellement se tourner vers Charles-Quint qui, de son coté, à l'atfùt de toutes les alliances qui pourraient lui servir, avait distingué, dès le début du procès, qu'il y aurait là sans doute un avantage pour lui. « 11 étoit aux écoutes, dit Pasquier, pour