LIVRE I
dame sa femme qui, pour lors, étoient dans leur château de Chantelle K »
Il visite ses territoires afin de se rendre compte de leur administration et que celle-ci fonctionne régulièrement. Il y fait rassembler le plus de monde possible afin que ceux qui aient à se plaindre puissent s'adresser à lui et exposer eux-mêmes leurs griefs, « car il entendoit préserver ses dits sujets de tous troubles et exactions, mèmement de ses juges et officiers dont les méfaicts tombent sur la conscience du seigneur qui les y soutire. Les quelques Etats de tous les pays luy tirent présent de la valeur de 100.000 livres pour luy aider à supporter les grands frais, mises et dépenses qu'il avoit faits au service du roy, tant deçà que par delà les monts, dont le roy ne lui avoit encore rien donné, ne pour accreu de rien son état'^ ». On doute au premier abord que les « gens de ses Etats » aient oITert spontanément un tel cadeau ; cependant, il faut supposer qu'ils y consentirent volontiers, car il avait trop d'intérêt à les ménager pour exercer sur eux une contrainte dont ils lui auraient tenu rancune. Il avait en tout cas d'autant plus besoin de cet argent qu'il allait encore une fois suivre Louis Xll.
Jules II"' venait de succéder sur le trône pontifical au cardinal Piccolomini qui lui-même y avait remplacé pendant vingt-six jours Alexandre Borgia. Ce connaisseur d'art était un politique. C'est lui qui, après avoir fait venir à Rome Michel-Ange et lui avoir commandé
1. Id. — Depuis longtemps, il y avait eu d'excellents rapports entre la maison de Bourbon et relie de Savoie. Au début de la lutte entre Louis Xll et Sforza, la duchesse blanche avait essayé d'intéresser le duc de Bourbon à la cause du Milanais et n'y avait d'ailleurs pas réussi. — Le saint Suaire dont il est question ici est sans doute celui de Turin.
3. Voir : Fastor. Vie des papes, trad. l'urcy-Raynaud, Pion; — Vasari, Vile de Pittori, etc., Sienne, MDCCXCL et trad. de Jeanron et Leclanché, Paris, 1842; — Machiavel, éd. italiennes et trad. Periès, Paris. MDCCGXXIII ; — Guicciardini, La Historia d'Italia, éd. de Venise, MDLXVIIL liv. Vi, chap. ii ; ou trad. Buchon, Panthéon littéraire, MDGCCXLIII.
sa statue, un jour qu'il en contemplait l'ébauche, s'écria en désignant la main qu'il étendait sur la ville de Bologne: « Que fait-elle cette main? EUeb'uitou bien elle menace? — L'un et l'autre, répondit Michel-Ange. — Tu me mettras dans la main non pas une Bible, dit alors le pape, mais une épée. » Ce grand homme est un des rares esprits de son époque qui conçut avec Machiavel le rêve d'une union italienne; comme Massimo d'Azeglio plus tard ', il projetait une fédération des Etats d'Italie dont il eut été à Rome le chef suprême; malheureusement, le sillon où devait germer cette idée au profit des descendants du fameux comte Vert n'était pas encore creusé; les dissentiments violents qui ne cessaient de déchirer les peuples de la péninsule rendaient l'entente impossible et entraînèrent Jules II à faire intervenir, pour en hâter la réalisation, l'élément qui s'était toujours montré fatal, l'étranger. Son plan consistait à se servir des <( barbares », puis à s'en débarrasser par des moyens quelconques ; et c'est ainsi que fut conclue contre la république des lagunes la fameuse ligue de Cambrai'. Tout le monde en voulait alors à cette « reine
1. Voir notre rapide étude sur Napoléon III et Vidée latine, dans la Renaissance Latine de 1902.
2. Cette ligue de Cambrai, dont nous n'avons malheureusement pas dans ce travail à faire le récit, est néanmoins un des sommets trop importants de l'histoire pour ne pas le situer. C'est la première fois, depuis les croisades, que le système de l'équilibre politique commence à poindre. Il ne faut pas y voir, comme l'a fait Sismondi (t. VIII, chap. x), un fait inique, la ligue des plus forts âpres à dépouiller les plus faibles, mais une entente raisonnée ; on ne peut réellement pas admettre les lignes suivantes : « On voit dans la ligue de Cambrai un nouvel accord européen, mais il n'avait d'autre principe que l'intérêt personnel et momentané des forts qui dé[)ouilleut le faible, d'autres sanctions que les prétentions longtemps abandonnées de ceux qui regardent leurs titres comme impérissables. » Ce qui suit est plus juste : « C'est cependant à cet événement qu'on peut assigner l'origine du droit public qui depuis trois siècles et jusqu'à nos jours a gouverné l'Europe. » Louis XII avait eu, il est vrai, déjà, lorsqu'il n'était que duc d'Orléans, le désir de posséder le Milanais, mais parce qu'il le considérait comme duché, parce qu'il le savait très fort et uni à Maximilien ; de plus, l'Europe prenant l'Italie comme champ de bataille (et quel beau livre il y aurait à faire sur le développement de cette idée à travers l'Histoire) il fallait pour le bon renom de la France et dans l'intérêt même de sa politique personnelle qu'elle y fit bonne figure. Et cela est si vrai cette importance de la politique française en Italie que le Florentin Gapponi qui