LIVRE II
compliquée. Elle ne voulait pas entendre parler de la mort et s'écriait avec terreur dès qu'il en était question « Mais oui! nous savons bien que nous devons mourirM » Elle désira s'attacher le fameux Cornélius Agrippa qui passait pour devin'-, c Son vrai culte, c'était l'ambition-^, ce culte ne la fit pas aimer : elle a passé pour égoïste, sèche, dure, impérieuse, jalouse, prête à tout ce qui pouvait aider ou garantir sa domination; elle a laissé une réputation détestable. Ses défenseurs pensent que cette réputation a été fabriquée de toutes pièces par les amis des Bourbons. Louise, en effet, devait trop à Anne de France pour ne pas être jugée sa créature, et le public, les diplomates mêmes, considéraient Cognac comme un prolongement de Moulins ; plus tard, il se produisit à cet égard un grand déboire et les amis des Bourbons purent s'en fâcher; mais il faut observer que les Bourbons persécutés, supprimés, n'avaient plus d'amis, et que, quand ils vinrent au pouvoir, la réputation de Louise était faite, et faite par des témoignages désagréables comme celui de Brantôme. Brantôme ne se gendarme pas bien facilement ; il appartient jusqu'aux os à la nouvelle école, il parle en termes inexacts et malveillants d'Anne de France qu'il ne connaît pas bien ; il écrit, d'après des souvenirs de famille très peu sympathiques aux Bourbons, car son grand-père et ses deux tantes servaient la reine Anne de Bretagne. Il connait dans la perfection François l" et son entourage ; nous verrons son père de bonne heure aux gages personnels du jeune François d'Angouléme. Son témoignage pèse de tout son poids et ce témoignage est très dur'\ »
i. Brantôme, IX, 431.
2. Elle se brouilla d'ailleurs avec Cornélius Agrippa qui offrit par la suite ses services au connétable. — Voir Paulin-Paris, Etudes sia' François /", ouv. déj.cit., p. 39, t. I.
3. « Louise de Savoie, dit Michelet. lisait des livres graves: je vois encore sa chambre dans une maison dAngoulême et la modeste inscription libris et liberis, mes livres et mes enfants. »
4. La Clavière, Louise de Sauoieet François I", ouv-. déj. cit.
C'est avec un soin jaloux que Louise de Savoie veilla sur son fiJs^; elle apporta dans chacune de ses luttes Fâpre esprit de sa maison. Il est curieux de la suivre tout au long de son existence, sous Charles VllI, surtout sous Louis XI 1 et le cardinal d'Amboise. On devine à travers quelle fièvre elle dut vivre, les deux fils de Charles VIII une fois dans un caveau de la cathédrale de Tours, et Louis XI 1, usé avant l'âge, ne pouvant avoir d'enfants. Dans cette charmante cour d'Amboise, quelle existence fut la sienne, sous l'apparente simplicité inditlérentc oii elle l'ensevelit! La vie y était agréable pour le jeune prince qui, à sept ans, couchait dans la chambre de mademoiselle de Polignac, l'ancienne amie de son père. On s'en était môme scandalisé et le maréchal de Gié, qui veillait à la place de Saint-Gelais sur le jeune homme, en profita pour le retirer des mains des femmes; mais Gié, voulant donner un de ses fils comme compagnon au jeune prince, sa mère s'y opposa et le prit dans sa chambre à elle. Ce maréchal de Gié renseignait Louise sur ce qui se passait à la Cour et surtout sur la santé du roi. — 11 serait trop long de raconter par quel travail constant cette étonnante femme parvint à mettre son fils au premier rang. François arrivant au trône, elle aurait pu considérer son œuvre comme terminée, mais l'ambition la tenait et ne la lâchait plus. Cependant, c'est avec modestie encore qu'elle écrit dans son journal : « Mon fils fut oint et sacré... Pour ce, suis-je bien tenue et obligée à la divine miséricorde par laquelle j'ai
2. Le ton de son journal ne semble sVuloucir que s'il est question de François, quand, par exemple. ;'ip'é de huit ans, il faillit avoir un accident de chasse: « Le 25 janvier lo02, mon roi, mon seigneur, mon César, mon lils, auprès d'Amboise, fut emporté à travers les champs par une haquenée que luy avoit donnée le maréchal de Gyé et fut le danger si grand que ceux qui estoient présents l'estimèrent irréparable. Toutesfois, Dieu protecteur des femmes veuves et des orphelins, ne me voulut al)andonner, coignoissant que si cas fortuit m'eust si soudainement privée de mon amour, j'eusse été trop infortunée. » Elle énumère ensuite beaucoup d'autres accidents arrivés à son fils.