LIVRE IV
tant ses gardes et ordonnant ses troupes pour le lendemain à lassant, il les harangua encore pour la seconde fois et la dernière... c Mes capitaines, qui tous estes de grand valeur et courage, et vous mes soldats très bien aimez de moy, puisque la grand adventure de nostre sort nous a menez et conduits icy, au poinct et au lieu que nous avons tant désiré, amprès avoir passé tant de meschants chemins, avecques neiges et froids si grands, au beau milan de Fhiver, avec pluies et boues et rencontres d'ennemis, avec faim et soif, sans aucun sol, bref, avec toutes les nécessitez du monde, ast'heure il est temps de monstrer en ceste noble et riche entreprise, le courage, la vertu et les forces de vos corps. Ou vous avez ast'eure destre perdus pour jamais si vous estes vaincus, ou ennoblis, honorez et riches pour jamais aussy, si vous sortez de ce combat les vainqueurs : toute l'espérance de nostre bien honneur et gloire, consiste en ceste victoire; car il n'y a pas un de nos ennemys (encor les nations estrangères), qui ne tremble à ouïr vos noms, et qui ne demeure estonné de peur et ne s'espouvante du nom de nostre camp victorieux. Nous autres en attaquant les murs de Rome, Fennemy tournera les espaules de peur : et n'y aura capitaine, tant brave soit-il, qui les ose tourner pour se detîendre.
Si vous avez jamais désiré de saccager une ville pour richesses et trésors, ceste-cy en est une, et la plus riche, voire la dame de tout le monde. Si ceste fois vous obtenez la victoire, vous demeurez riches seigneurs et très heureux; sinon vous serez tout le contraire. Mes frères, je trouve certainement que là est ceste ville ou au temps passé pronostiqua un sage astrologue de moy en disant qu'infailliblement à la prise d'une ville mon lier ascendant me menaçoitque j'y devois mourir, mais je vous jure que c'en est le moindre de mes soucis, et m'en soucie peu d'y mourir, si en mourant, mon
corps demeure avec une perpétuelle gloire et renommée par tout le monde ! » Belles parolles certes et prononcées d'un grand courage ^.. » Telles sont les paroles attribuées à Bourbon le soir de ce 5 mai, veille de sa mort, sur le Monte Mario-, devant Rome incendiée déjà par le soleil couchant. Ainsi, le sentiment de sa Jin aurait été dans son cœur et il aurait su sourire à la mort après avoir couru si vite au-devant d'elle; tout lui avait menti et manqué, il préférait en finir ; ou bien il comptait peut-être sur une victoire et espérait que la prédiction de l'astrologue était fausse ou indiquait une autre cité que celle qui s'étendait là devant ses yeux, immense et belle. Sous les premières étoiles, elle devenait plus grave. Ses remparts et la masse trapue de la Tour Saint-Ange lui valaient une apparence formidable. « Traversée par le Tibre, du nordest au sud-ouest, elle se composait de trois parties fort inégales et pour ainsi dire indépendantes entre elles. De la rive droite du fleuve jusqu'aux pentes extérieures du Vatican et du Janicule s'étendaient en face de l'armée impériale le Borgo et le Transtévère, formant comme deux cités séparées que protégeaient des enceintes continues dont il fallait forcer successivement les murailles. Le Borgo qu'on nommait aussi la cité Léonine, placé à la gauche des Impériaux et dans lequel s'élevait le palais pontitîcal et la grande église apostolique de Saint-Pierre, était flanqué d'un côté par