LIVRE II
que pour une bataille rangée, tant chaque soldat étoit acharné contre celui qui s'étoit présenté le premier devant lui. — Ainsi la perte fut presque ég'ale durant la nuit et le hazard y fit ce qu'on auroit attribué durant le jour à la valeur ou à l'adresse. On ne voioit et l'on n'entendoit rien, parce que la poudre offusquait le peu de lumière qui venoit des étoiles, et le bruit des canons empêchoit l'usage de l'ouïe. Les coups étoient frappés à l'aventure et s'ils ne tomboient en vain, c'étoit à cause que les combattants étoient si serrés qu'il n'y avoit d'espace entre eux qu'autant qu'il enfaloit pour se remuer. Les Suisses qui portoient des écharpes et des croix blanches aussi bien que les François, ne pouvoient se reconnaître que par des clefs attachées avec des rubans sur l'estomac ou sur les épaules. Le plus sûr pour eux étoit de donner sur la cavalerie quils ne pouvoient ignorer être presque toute françoise, la leur n'étant composée que de 400 lances de Maximilien Sforce, et de deux petits corps détachés des armées du Saint-Siège et d'Espagne qui les avoient joints le jour précédent sans ordre de leurs généraux et par un simple pressentiment que la bataille se donneroit. De là vint que les plus considérables de l'armée francoise coururent plus de risques que les autres comme étant mieux montés; et que le connétable y eût infailliblement perdu la vie sans dix ou douze cavaliers du Bourbonnois et de la Marche qui se serrèrent autour de lui et reçurent la plupart des coups qu'on lui portoit. Le roi même ne fut pas épargné. Son cheval fut blessé de deux coups de piques ; et ses armes, enfoncées en divers endroits, lui firent de sensibles contusions ^ »
Le combat s'arrêta lorsque de côté et d'autre on eut besoin de repos. Il y avait quatre heures qu'il se prolongeait à la clarté de la lune. On resta sur place,
l. Varillas, t. I, p. Cl et 62.
72 LE CONNÉTABLE DE BOURIiON
les deux armées complètement mélangées sur plusieurs points et confondues. Le roi n'était pour sa part qu'à cinquante pas du plus gros bataillon suisse et dans l'impossibilité de s'en aller, car c'eût été avertir de sa présence ^ Les siens s'étaient rassemblés autour de lui. Il n'en pouvait plus de fatigue et désira boire. On alla chercher de l'eau dans un casque au canal le plus proche, et il dut s'en contenter, bien qu'elle fut bourbeuse et sanglante; il la rendit aussitôt -. 11 était éclairé parune seule lumière qu'on décida bientôt d'éteindre ; tout le monde parlait bas. A la lin, le roi se coucha tout armé sur la terre, la tête contre un affût de canon et resta ainsi sans pouvoir dormir jusqu'à l'aube -^ <' Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Unterwald et d'Uri pour rallier les Suisses ; les Français sonnèrent leurs trompettes''. » Les Français profitèrent surtout de l'obscurité pour se rassembler tant bien que mal et préparer aux Suisses, dont un grand nombre pensait avoir la victoire, un terrible réveil. De part et d'autre, au début de l'aurore, on observa une sorte de trêve alin de pouvoir se remettre en ordre de bataille '.
Fleuranges dit que les Suisses attaquèrent avec une violence encore plus grande que la veille. L'artillerie
1. Michelet écrit que, si les Suisses avaient voulu, c'en eût été l'ait de François I" ; il leur reproche leur hésitation : « Ils hésitèrent, dit-il non sans tristesse, et perdirent l'irréparable occasion. »