LIVRE II
certaine manifestée d'abord timidement par Louis XII, puis,peuà peu, bien nettement établie par François I". Voici quatre ans, en ell'et, que Charles réclame ce qui lui est dû sans obtenir de satisfaclion ; et sous Louis XII, nous avons vu combien de fois déjà il n'avait point été
vier 1519, et les électeurs de l'empire hésitaient encore à savoir qui, du roi de France ou de l'archiduc, roi d'Espagne, recueillerait la couronne impériale. Les deux rivaux de {puissance se mesuraient déjà et semblaient n'attendre qu'une occasion de querelle. C'est alors que Charles de Bourbon vint demander à François I"" son agrément pour porter une réclamation au roi d'Espagne. En 1494, Charles Vili, conquérant passager de Naples, avait investi le comte Gilbert de Montpensier du domaine de Sessa, au titre d ardiiduché. Le bénéfice avait suivi le sort du roj^aume, et les droits des .Montpensier sur Sessa semblaient unis à ceux de François I" sur tout le royaume de Naples, reperdu depuis vingt-cinq ans. Bourbon envoya d'abord vers le roi d'Espagne Philibert de Saint-Romans et un autre de ses conseillers intimes solliciter la restitution de cet archiduché de Sessa. En arrivant, ils offrirent au roi Charles, de la part de Bourbon, des chevaux, des haquenées, des lévriers et de magnifiques armes de chasse. Charles-Quint saisit avec empressement l'occasion d'établir des relations suivies avec un personnage aussi considérable par sa naissance, ses domaines et les hautes charges dont il était revêtu. 11 fit aux envoyés l'accueil le plustlatteur et, au lieu de s'expliquer avec eux sur ce point qui touchait au duché de Sessa. il envoya au connétable deux de ses officiers avec des instructions apparemment particulières, et les lettres patentes que l'on va lire : « Charles, par la grâce de Dieu, roi de Castille, etc. (vingt lignes de titres), comme nostre très cher et très amé cousin, le duc de Bourbon et d'Auvergne, connestable de France, est envoyé devers nous, tant en nos pays de Flandres que en nos royaumes par dei>a. auquns de ces conseillers jtar lesquels il nous a fait rencontrer certains droits (pi'il prétend luy a|)partenir en la duché de Sesse et autres terres et seigneuries en nostre royaume de Naples; et nous a fait requérir luy vouloir faire rendre lesdits duchés, comtés et parties ou luy donner pour icelles aucunes récompenses, lesquelles demandes avons fait entièrement débattre par les gens de nostre Conseil, en l'advis desquels, voulant user envers luy de grâce et libéralité, ayant regard à la proximité de lignage dont il nous atteint, à cause de quoy lui portons bonne et singulière amour et atfection, le voulant en ce et autres choses favorablement traiter pour ces causes et en récompenses desdites prétendues demandes, luy avons promis et accordé la somme de 100.000 francs pour une fois, laquelle lui ferons paier en dix ans prochains venans dont le premier terme et paiement escherra du jour d'huy... Donné en nostre ville de Yalladolid. le "22 mars de l'an de grâce 1518 (1519). » — Charles d'Autriche me parait vouloir se débarrasser de la demande qui lui est faite par de l'argent: comme il n'a aucune raison d'être en mauvais termes avec Charles de Bourbon, il est bien avec lui, comme il l'aurait été d'ailleurs avec tout autre envoyé du roi de France; et c'est tout. 11 faut de l'imagination pour distinguer ici autre chose. En admettant. — ce qui ne peut-être qu'une supposition — que le futur Charles-Quint ait voulu faire des avances, il ne paraît pas que Bourbon y ait répondu. — J'aurais, de plus, le droit le plus absolu de mettre en doute cette pièce qui ne figure pas dans les papiers relatifs au procès du connétable, procès au cours duquel on n'eût pas manqué de l'exploiter adroitement, avec facilité d'ailleurs, à son désavantage.
récompensé de ses services. Qui niera qu'il n'y ait là de quoi aigrir? On devine les propos des courtisans et les mille petites blessures qui envenimèrent les choses. Peut-être s'y môla-t-il aussi, de la part de Charles, trop d'ambition ; mais rien, jusqu'à présent, ne le montre; et c'est une concession faite à ses adversaires que de le supposer. Certes il dut en vouloir au roi ; cependant il ne laissa rien percer malgré tout ce qu'il entendait à la cour de Moulins où sa bellemère ne se faisait probablement pas faute de manifester son mécontentements Le propos d'Henri VIII au camp du Drap d'Or avait dû être rapporté par un ami dévoué autant que charitable. Charles sentait qu'il vivait dans une atmosphère de plus en plus hostile. Cette hostilité qu'il avait flairée déjà sous Louis XII le blessait probablement; du moins, il est difficile de ne pas l'accorder. Fier, sans doute ombrageux, trop orgueilleux pour se plaindre comme toutes les âmes bien nées, il dut perdre de sa grâce aimable et devenir taciturne^. Il tenait bon encore, mais à cet homme atteint déjà voici que le roi allait faire une nouvelle blessure, plus pénétrante que les autres, officielle et publique. N'était-ce pas trop? — Nous touchons ici au drame lui-même, à l'allront dangereux qui a tout déchaîné et, en même temps, au passage le plus obscur de cette histoire. La question que se sont posée avant nous tous les historiens nous barre la route : Oui ou non, Louise de Savoie a-t-elle aimé Charles de
1. « Cependant s'enflait au cœur des dames le levain du mécontentement que ce prince avoit reçu à la cour depuis quatre ans qu'il se vit ôlé de l'état du roy. sans états, gages, pensions ni bienfaits, ne pouvant deviner l'occasion de cette défaveur, sinon que M"" de Savoye, mère du roy, luy eut fait quelque mauvais office; ceux qui ont été de ce temps-là le "tenoient pour tout asseuré. » (Antoine lie Laval, Conlinuatioii de la vie du connétable jusqu à su mort devant Rome en 1527, dans la même édition que Marillac, ouvr. déjà cité.)
2. Le connétable était déjà, parait-il, taciturne et renfermé ; Louis XI 1 aurait dit, en parlant de lui : « 11 n'est rien pire que l'eau qui dort. » (Note de Dreux du Radier, Mémoires historiques, t. IV, éd. Henouard, Paris, MDGCCXXVII.)