‹ Le connétable de Bourbon (volume 2)Chapitre 11 sur 14 · CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS

A peine François 1" fut-il enfermé dans le château de Pizzighitone, après la bataille de Pavie, qu'il écrivit à l'empereur la lettre suivante, dont les termes humbles et peu convenables, il faut le dire, font bien prdir le fan)eux «. Madame, tout est

'< perdu fors l'honneur! >^ Voici celle lettre dont l'original est à la bibliothèque du roi, M. S. de Béthune , n" 8471 :

« Si plustost , liberté par mon cousin le

« vis-roy, m'eût été donnée, je n'eusse si

« longuement tardé devers vous faire mon

« debvoir, comme le temps et le lieu où je

« suis le méritent, et n'ayant autre con-

« fort en mon infortune que l'extant de

« votre bonté, laquelle, si lui plaît par son

« honestelé , vous suppliant juger en

« vostre propre cœur ce qu'il lui plaira

« faire de moy, estant sehur que la vou-

« lonté d'un tel prince que vous estes ne

« peult estre accompaignée que de hon-

« neur et magnanimité. Parquoy si vous

« plaise avoir ceste honesteté , pityé de

« moy, envoyer la seureté que mérite la

*2iH ^0T%».

« prison d'uiigroy de France lequel l'on

« veult rendre amy et non désespéré ,

« pouvez eslre seur de faire ung acquest

« en lieu d'un prisonnier inutile et rendre

« ung roy à jamais vostre esclave, etc.

«t Votre bon frère et amy ,

« François. »

« François I" partit de Gênes, avec le viceroi de Naples, sur une galère qui le porta en Espagne à Valence , où les dames ne furent point désiiontemes y ( dit Sébastien Moreau, dont M VI. Cimber et Danjou ont réimprimé le curieux Mémoire), de l'aller visiter en son longis, habillées et parées qu'il n'y failloit rien , les unes masquées avec leulz , vielles, rebetz , tabourins et autres instrumens, et dancèrent devant lui

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y la castillane pour hiy donner confort et esjoqjssement, dont d'aucunes après plusieurs eshattemens , dances et carvaiges faiictes, les pria qu'elles se voulissent dér masquer et dancer avec luy s'il leur plai^ spit, lesquelles n'osèrent l'esconduire ny

refusera sa majesté royale Le roy pria

l'une des principales de danser avec luy.. , etc. »

Ce trait d'un roi qui vient de perdre une bataille comme celle de Pavie, et qui, prisonnier de son ennemi, trouve le courage de danser, suffirait au besoin pour faire apprécier à sa juste valeur le caractère et l'esprit de ce souverain tant célébré parles poètes de cour. Enfermé dans l'Alcazar de Madrid, François fit une maladie cruelle dont il pen§a mourir. Désespéré des [en-

teurs (le Charles-Qnint, il tenla de s'échapper de sa prison, en prenant les habits d'un petit esclave maure qui le servait. Sandoval, évêque de Barcelonne, raconte que le héros fut arrêté par le capitaine Alarson, son geôlier, comme il venait de se costumer à la mauresque , et de se noircir le visage avec de la suie , ce qui est fort peu héroïque pour un héros. Ce qui l'est moins encore peut-être , c'est sa protestation devant deux notaires contre le traité qu'il allait signer, et par lequel il s'engageait , entr'autres conditions , à céder la Bourgogne à l'empereur, et à réinstaller le connétable et ses adhérens dans leurs biens et dans leurs titres. On ne peut disconvenir pourtant que François n'ait noblement agi en déclarant à Charles-Quint que son abdication était

envoyée en France, et que l empereur pouvait faire ce qu'il voudrait de son prisonnier François de Valois. Aussi cet argument lui réussit-il mieux que les plaintes et les désolations, et il obtint sa liberté après une captivité qui ne dura pas moins d'un an et vingt-deux jours. 11 en fut quitte pour épouser la reine Éléonore , sœur aînée de Charles-Quint; pour donner ses fils en otages, et pour manquer ensuite à sa parole. Les courtisans , qui trouvent moyen de tout enjoliver, ne manquèrent pas d'affirmer que la pauvre reine Éléonore était amoureuse folle de son nouvel époux, qu'elle n'avait jamais vu, puisque les fiançailles se firent par procuration.

« Enfin, dit Sébastien Moreau, le jour vint qu'il fallut partir, au devant duquel

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vindrent plusieurs gentilshouunes de nolê de l'empereur, pour le commencer à gratifier, entre lesquels il y avoit un gentilhomme qui avoit charge, de par ladite dame, de luy dire quelque créance en matière d'amour. Il ne fault pas demander s'il fut le très bien-venu et ouy dudit sei^ gneur et aussy bien recueilly , je vous advise que ouy; car, comme cy -dessus est dit, l'amour de ces deuK personnages nobles estoit si très-éprint que plus ne povoit, et au lieu de gecter soupirs et lamentations d'infortune, commença à gecter soupirs d'amour, tellementeten granl abondance, que ceulx auprès de sa personne le pouvôient conjecturer. Ainsi monta à cheval ledit seigneur, en grande joye d'aller voir celle là qui désiroit plus veoir en ce monde, riant ^ chantant, s'éjouyssant et faisant

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autres propos de réjouyssances dont l'assemblée estoit en grande félicité.

« Arrivé , que fut ledit seigneur en ladite ville de......... en lougis paré et ac-

couslré comme il appartient, bientost l'empereur envoya quérir venir au pallays pour commencer à le festoyer, ladite dame estant auxcarreaulx d'icelluy pallays, mussée derrière une jalousie, laquelle sçavoit bien sa venue, estant acconipaignée de ses plus principalles dames et demoiselles qui là lui lesoient compaignie.

« Combien que plusieurs dicelles ne sçavoient en quelle occasion estoient là venuz, de grand amour ardente, ainsy comment elle le veit venir, ledit seigneur estant tout bien doré, ne se peult tenir de dire en cette manière à une de ses plus principalles

dames : «Telle, regardés le roy qui vient; hé ! Jésus! ce beau personnaige que c'est! Bien heureuse sera la princesse qui se pourra clamer et dire amye et compaigne d'ung tel noble prince , si irès-beau , si trèséloquent et accomply de toute noblesse chevaleureuse et vertus. » Toutes ses dames et demoyselles estoient aux autres carreaulx oùiln'yavoit point de jalousies, lesquelles les unes avec les autres ne tenoient propos si non de la beauté dudit seigneur, et quant ils eurent bien regardé de loing, et qu'il fut auprès du pallays impérial , ledit seigneur regardant çà et là, haut et bas, commença à appercevoir lesdites dames et demoyselles estant auxdits carreaulx, regardant s'il verroit et apperceveroit ladite dame et princesse auxdits carreaulx, (jue ne peult apper-

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cevoir. Toutefois, comme bénin et humble, le prince osta son bonnet de dessus sa teste, en fesant la révérence à toute la compaignie , laquelle se pouvoit principallement adresser à ladite dame. Ainsi, il entra dans le noble pallays impérial, en grand joye et délice , où depuis ses yeux furent assouvys de la vue de ladite dame, laquelle le recueillit ainsi comme son plus grand seigneur et amy. La table estoit couverte et l'heure venue de soupper, et bientost se asseirent, faisant grand chère, ayant ledit seigneur, ladite dame devant luy, qui ne se saoulloient de regarder l'un g l'autre, et de manger n'estoit nouvelles, au moins bien que pour la contenance, qu'il ne se fut sans gecler soupirs l'ung à l'autre secrètement, pour confirmer de plus en mieuix l'amytié d'entre eulx, de-

vîsans ensemble de propos tous honnesles, qu'il n'y failloit rien. En faisant laquelle bonne chère , phiffres , labourins , hauUboys, sacquebutes et autres inslrumcnts en grand nombre estoient au bout de la salle, tapissée de riches tapisseries, qui fesoient bruyre leurs instruments de pavannes, danses elcarolles, que c'esloit une chose très-mélodieuse à les ouir. Et combien que le souper dura par l'espace de troys heures ou environ; ce uéantraoins leur sembloit n'y avoir demouré demyeheure, de la granl félicité qu'ils y prenoient. La nappe fut levée, les mains lavées d'eaux odoriférantes, sentant comme balme à la couslumt? des princes, et grâces dictes, chascun se leva , prenant son amye pour dansci'l'ung avec l'autre.

'< Ali sortir de iablo, ledil seigneur ne

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faillit de prendre par la main la susdite dame, ausquels fut apportée une cliaise couverle de drap d'orj frizé sur frize, oreillers de fin cramoisy, de plus fin œuvre pour se asseoir, ce qu'ils firent l'un devant l'autre, pour toujours renforcer leurs bons et honnestes propos en amour. Ce faisant, les uns dansoient pavannes et gaillardes, basses danses et autres danses à la castillane, qu'il faisoit bon voir, car la compagnie esiiot grande et gros nombre de gentilshommes i dames et demoiselles; lequel esbalement dura presque jusques au soir. Chascun s'alla retirer en son lougis et coucher, car il en esloit temps, et prendre congé des gentilshommes , dames et demoyselies^ qui dormirent jusques à haulte heure, el à peu près de midi qu'ils ouirejjl \.\ iiu-ssv'. La table estoit couverte

et le disiier prest^ et se mirent eu un tel esbat comme au souper et banquest , devisant toujours ledit seigneur avec ladite dame, où propos ne leur failloit. Les mains lavez et grâces renduez , l'empereur commença à deviser avec le roy, ce qu'il n'avoit fait enchores, de leurs affaires, et après plusieurs propos lenuz ensemble, laissèrent les dames et allèrent prendre leur esbat jusques au souper. Quoy faisans ne fut sans bien débatre Tung avec l'autre, remonstrant ledit seigneur audit empereur plusieurs choses.

« L'heure du souper s'approcha et se vindrent retirer au pallays, et bientosl après se meirent à table, et après soupper dansèrent ledit seigneur et l'empereur comme devant, toujours ledit seigneur

NOTi;s. 1S\\

tenant propos avec ladite dame, lesquels ne se pouvoient saouler de regarder l'ung l'autre, et deviser ensemble.

« Les festins durèrent par l'espace de huit ou dix jours , au bout desquels vindrent nouvelles audit seigneur, que messeigneurs les dauphin et duc d'Orléans se approchoient de Bayonne^ et qu'ils y dévoient arriver un tel jour, dont ledit seigneur avertit le seigneur empereur, aftin de luy donner congié d'aller audit Fontarabie et faire l'échange , ainsi qu'il avoit été dit et concludpar les articles de paix. »

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