L EXPIATION
deuil , pour un peu d'ombre et de sommeil dans un coin de ma France bienaimée !
— Que vous manque-t-il , monseigneur?
— La paix de l'ame , qui ne se retrouve pas.
■— Hélas! et moi aussi , je l'ai perdue !
— Suzanne, Dieu, en vous créant, avait mis en vous tout mon bonheur, comme dans un coffre précieux qui devait me garder ce trésor. Douce sœur de ma jeunesse, mystique personnification de ma conscience, victime sans tache immolée à l'idole de mon ambition , le repos s'est éloigné de moi du jour où j'ai cessé de vous respecter. Le remords aujourd'hui nous rapproche ; tous deux une même fatalité
nous écrase; tous deux nous expions notre fauie.
— 0 mon Dieu! balbutia Suzanne, ô mon Dieu ! j'avais promis de me repentir !
— Pour moi, dit le duc avec un sourire de dédain, je 'ne le puis et je ne le veux pas. Que le Ciel me frappe ! j'ai oublié les paroles qui le fléchissent; je ne sais plus prier !
— Oh! l'expiation! l'expiation ! répéta Suzanne en cachant son visage dans ses mains. Il serait beau pourtant, ajoula-t-elle, il serait beau, monsieur le duc, demain , après votre victoire, de rendre à Charles- Quint, avec l'épée qu'il vous a mise en main pour punir, cette couronne que vous auriez pu poser sur votre tête; il serait beau de dire à ce souverain d'une moitié
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de l'univers que Bourbon a pu devenir son égal, et qu'il ne l'a pas voulu!
— Non, répondit le connétable , la mort, qui me pousse, veut encore du sang! Je ne suis que l'esclave de cette armée qui m'appelle son maître : tous ces démons sortis de l'enfer ne lâcheront pas leur proie avant de l'avoir couronnée.
— Ainsi, dit Suzanne, le sauveur du monde porta une couronne d'épines!
Bourbon reprit :
— Pendant qu'ils dorment gorgés de vin, l'imprécation encore pendante à la bouche, c'est à moi de veiller et de souffrir! Je dois vous quitter , Suzanne; je dois rentrer dans ma tente, afin qu'au lever du jour, le maître puisse répondre à ses esclaves exigeans :
« Vos ordres sont remplis : la victoire vous attend. » Adieu, Suzanne, jusqu'à demain, adieu!
— Adieu, monsieur le duc, espérons en la miséricorde du Ciel.
Madame de Saint-Romain se pencha sur son lit, et ses lèvres défaillantes essayèrent un dernier sourire. Lorsque les plis de la tente furent retombés derrière le duc, la jeune femme, cédant aux atteintes de son mal un instant oublié , s'écria douloureusement, les bras tendus vers Césara Visconti :
— Ah! ma mère ! ma mère! je me sens
mouur
Césara ouvrit brusquement les paupières
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et promena autour d'elle ses yeux allumés par la fièvre.
— Quelle est cette voix plaintive? demanda-t-elle en fronçant le sourcil.
— Ma mère! ma mère! répéta Suzanne avec l'accent du désespoir; je meurs si vous ne me secourez !
Césara Visconli passa vivement la main sur son front comme si elle eût voulu rappeler des souvenirs confus; puis, prêtant l'oreille , elle murmura tout bas :
— C'est la voix de mon enfant qui crie vengeance du fond des tombeaux de la Chartreuse !
— La prédiction de l'astrologue va-t-elle donc s'accomplir , dit en pleurant madame de Saint-Komain . Mon Dieu! sauve Bourbon!
Césara se dressa tout à coup comme un fantôme.
— Qui a prononcé le nom du bourreau de l'Italie? s'écria-t-elle avec colère. Le Ciel lui-même m'appelle à la vengeance ! mon ennemi se cache de ce côté; je veux le découvrir et le frapper dans son sommeil.
C'est ainsi que ses lâches soldats frappèrent mes pauvres en fans.
Césara Yisconti saisit une lampe qui brûlait dans la tente, et, abritant la flamme derrière sa main tremblante, elle s'avança sur la pointe du pied vers le lit de Suzanne. Quand elle fut en présence de la jeune femme, elle la regarda stupidement sans la reconnaître.
— Oh! ma mère, s'écria Suzanne en lui
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ouvrant les bras , vous ne me laisserez pas mourir ainsi.
— Mourir? repéta dona Visconti. Elle a parlé de mourir!
Suzanne frémit en rencontrant les yeux de sa mère.
— C'est elle, murmura tout bas Césara en secouantla tête. Suzanne de Langenfeld! la fille de ce capitaine ! je la reconnais bien.
Puis elle ajouta avec un horrible ricanement :
— Sois tranquille , va ! oui , tu vas mourir !
— Quel funeste vertige, ma mère!
— Appelle ta mère ! oui , appelle-la ! je
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ne te ferai pas plus de grâce qu'ils n'en ont fait à mes enfans!
Elle poursuivit d'une voix formidable en lui saisissant le bras :
Tu vas mourir ! te dis-je.
— Suzanne fit un effort pour échapper à cette étreinte.
— A mon secours! s'écria-t-elle , quelqu'un ne viendra-t-il pas? Je n'ai pas la force de me faire entendre. Ma mère! vous ne voulez pas tuer votre fille ! cela n'est pas possible!
— Toi , ma fille ! Allons donc ! crois-tu que je ne te reconnaisse pas ? crois-tu que je sois folle ? Tu es la fille de ce capitaine de lansquenets !
— Elle a perdu la raison! Mon Dieu,
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tu ne permettras pas ce crime î Rappelezvous, ma mère, que je suis votre enfant; que vous m'aviez crue perdue, que vous avez pleuré de joie en me revoyant! Rappelez-vous que vous m'aimez, et que vous voulez que je vive !
Césara l'interrompit par ces mots :
— Je le dis^ moi , que je veux te tuer!
— Attendez au moins que ce prêtre arrive ! on ne refuse pas cette grâce même aux meurtriers!
— Un prêtre^, reprit Césara Yisconti,
mais tu n'es pas» chrétienne, toi ! Tu es la
fille d'un mécréant de luthérien : cela est
damné en naissant! Est-ce que tu as une
ame à sauver ? Et, si tu as une ame ,
sont-ce des paroles qui peuvent la rendre II. 4
pure après que ta conduite infâme l'a souillée ?
— Grâce ! grâce pour votre sang ! ma mère i
— Demande grâce à Dieu , non pas à moi ! s'écria la malheureuse folle en terrassant sa fille mourante et qui ne se défendait pas. Suzanne de Langenfeld! on n'obtient pas de grâce de la mère qui a perdu ses enfans !
— Bourbon! Bourbon! balbutia Suzanne, ta destinée fatale nous entraîne tous avec toi! Dieu me punit de t'avoir aimé!... A toi mon dernier soupir! à toi !...
Césara Yisconti rejeta le drap du lit sur un cadavre; puis elle s'assit tranquille-
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ment auprès du corps immobile , et elle dit :
— J'ai fait justice!
Au même instant le colonel Frundsberg entrait dans la tente de Suzanne, conduisant après lui un moine , le crucifix en main , et le capuchon de sa robe rabattu sur la tête.
C'€rpiatton»
Le duc de Bourbon, rentré dans sa tente, oublia bientôt ses chagrins et ses ennuis,quand il se trouva seul en présence de la grande pensée qui l'absorbait. La prise de Rome, le sac el le pillage de la sainte ville catholique, ce fait inouï dans les annales
50 m: connétable de bourbon.
(lu monde , lui apparaissait comme un exploit qui (levait glorieusement couronner sa vie. A tout prendre, quel que fût le sort qui le menaçât, c'était un tombeau digne de lui.
Les coudes appuyés sur le plan de la cité des papes, sa tête brûlante dans ses deux mains, il parcourait du regard cette vaste enceinte de murailles qu'il allait entamer ; ces rues impériales où le soleil levant devait éclairer ses étendards victorieux; ces antiques et somptueux palais destinés à devenir le butin de ses soldats ; le Vatican ouvert au nouveau maître de la ville éternelle; tout l'encens des églises fumant devant lui dans des encensoirs d'or, et la stupéfaction de l'univers à l'aspect de celte audacieuse conquête.