L EXPIATION
L'esprit tout plein de ces images, le duc ne tarda pas à céder au sommeil qu'avaient provoqué ses fatigues, et son front alourdi se pencha sur la table devant laquelle il était assis. Mais, dans le sommeil même, une ame ainsi bouleversée trouve rarement le repos qui calme et apaise les douleurs et les passions vulgaires. Aux sensations de la vie réelle succédèrent les illusions des rêves, seconde existence dont on ne tient pas compte d'ordinaire, mais qui pourtant a sa continuité et sa réalité relative d'émotions bonnes ou mauvaises, de plaisirs ou de souffrances , de bonheur ou de désespoir.
A peine le connétable fut-il endormi, qu'à toutes ses préoccupations actuelles vinrent se joindre les souvenirs de sa vie
passée , larves mystérieuses évoquées de leurs tombeaux par quelque puissance inconnue.
Charles de Bourbon se voyait couché dans une bière, et couvert d'un linceul noir semé de larmes d'argent. Autour de lui on récitait les prières des morts sur un rhythmebizarre.il prêta l'oreille, et il entendit la voix des prêtres parodier les saintes paroleset substituer partout le nom de Satan à celui de Dieu. 11 souleva péniblement le drap funèbre à travers lequel scintillait la flamme des cierges. Sous le capuchon des moines il reconnut des visages qu'il avait vusautrefois. Parmi ces têtes, quelquesunes étaient entièrement dépouillées de leurs chairs et n'offraient à la vue que des ossemens blanchis de squelettes ; des noms
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étaient écrits en lettres de feu au dessus d'elles; d'autres semblaient avoir été privées plus récemment de la vie. Des lambeaux sanglans pendaient sur leurs robes de bure. D'autres encore paraissaient vivantes , et jetaient de côtés et d'autres des regards de haine et de vengeance. Ici le connétable retrouvait ses victimes de Pavie, Bonnivet, le maréchal de Chabannes, le maréchal de Foix, le grand-maître de l'artillerie française, Galiot de Genouillac , le bâtard de Savoie , grand-maître de France. Là ses partisans et ses amis condamnés et punis par arrêt du parlement après le départ du château de Moulins, et , au premier rang parmi eux ^ son infortuné cousin , Saint- Vallier, encore tout meurtri des chaînes de la Bastille.
Toutes ces voix auxquelles se réunis-
60 LK nONNÉTAP.I.K DP. Rounr.ON.
saieni les imprécations de François 1" el de la duchesse d'AngouIême 5 sa mère, vouaient la mémoire du transfuge à t'exécration des hommes et à la justice céleste. Une seule voix s'élevait de ce concert de malédictions, pour implorer le pardon de Dieu en faveur du connétable. Cette voix était celle d'un jeune homme qui cachait de ses deux mains son visage en larmes. Bourbon, en l'entendant, se sentit ému d'un trouble profond, et quand lejeune moine voulut sortir, il prit un pan de sa robe pour connaître le nom de celui qui priait pour lui ; mais l'apparition s'évanouit, et le duc se retrouva sur son cheval de bataille, l'épée à la main , au plus épais d'une horrible mêlée, entouré de cadavres et de maisons qui croulaient sous la mitraille et l'incendie.
Sous le poids de ce rêve, Charles de Bour-
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bon se débattit long-temps. Ses traits bouleversés, inondés de sueur, les gémissemens désespérés qui sortaient sourdement de sa poitrine , décidèrent le colonel Frundsberg, qui venait d'entrer dans sa tente, à le réveiller.
— A moi! à moi! s'écria le duc en se levant brusquement de son fauteuil. Fermez ces affreuses blessures! je ne veux plus frapper.
— Qu'avez-vous , général ? demanda Frundsberg, étonné de ce qu'il voyait.
— C'était donc un rêve! fit le connétable en regardant autour de lui. Quelle nuit terrible, monsieur de Frundsberg! Non, Ravenne, Marignan et Pavie, n'étaient que des jeux d'enfans auprès de ce que j'ai vu!
— Remettez -VOUS, général, reprit le colonel des lansquenets , c'est une illusion de sommeil!
— Figurez-vous qu'il me semblait voir mes soldats, changés en autant de démons, de leur bras de feu élreindre et brûler tout ce qu'ils touchaient. Mon épée, poussée par une puissance invisible , s'enfonçait d'ellemême à travers les cuirasses et les casques d'où le sang jaillissait avec des bruissemens semblables à des cascades qui tombent.
Mon cheval écrasait les mourans et les morts, et nageait jusqu'au poitrail dans le sang qui coulait à flots. Les vaincus, en tombant, relevaient leurs visières, et chacun d'eux me montrait le visage d'un ami ; et moi je frappais toujours, jusqu'à ce qu'enfin emporté dans le fleuve toujours grossissant, je vis
l'expiation. 63
disparaître mon armée , mes victoires, et je me trouvai seul au milieu du silence, noyé dans le sang, et ne pouvant pas mourir!
— Le jour se lève, interrompit le colonel Frundsberg en présentant à Bourbon son épée. Général, ne donnez pas un tel spectacle à votre armée !
Le duc de Bourbon poursuivit : — Quelque chose d'affreux s'est passé cette nuit. Ne vous semble-t-il pas qu'il y a du feu dans l'air et que le sol a tremblé?
On entendit un roulement de tambours qui se répéta au loin.
— C'est le signal de l'assaut ! s'écria Frundsberg, qui fit quelques pas hors de la tente de Bourbon. Le prince d'Orange attaque déjà les murailles delà ville. Mon-
64 LE CO.NiNÉTABLE DE BOUKBON.
sieurleduc, VOS lansquenets vousappellent: entendez-vous leurs cris ?
Bourbon posa soncasqae sur sa tête, puis il dit :
— Après ma mort, c'est au prince d'Orange que vous remettrez le commandement de l'armée.
— Général , interrompit monsieur de Frundsberg, nos soldats ont les yeux sur vous. Venez les conduire, comme toujours, à la victoire.
— Je leur montrerai du moins , dit le connétable, comment on meurt!
Et, levant la visière de son casque :
— C'est le visage découvert , ajouta-t-il, qu'il convient à Bourbon d'affronter ses
ennemis I
l'expiation. 65
Le duc sortit de sa tente et s'avança au milieu du camp, où il fut accueilli par les vivat de ses soldats, qui entonnèrent leur chanson habituelle, dont Brantôme nous a conservé le refrain :
« Calla , calla, Julio César , Hannibal y Scypion.
« Viva la fama de Borbon ! »
Ce qui veut dire :
« Silence f Jules CésaryAnnibcdet Scipion.
« Vive la renommée de Bourbon ! »
Les premiers rayons de l'aurore commençaient à dissiper la brume qui, depuis la veille, s'étendait comme un drap funèbre sur la capitale de l'univers chrétien. A l'aspect de ces belles églises aux dômes res-
plendissans, et aux colonnades de marbre; II. 5
à l'aspect de ces palais magniliquement sculptés, de ces trésors de tons les âges du monde , groupés avec tant d'art dans celte vaste enceinte de murailles, un long cri d'enthousiasme partit de tous les rangs. Ces misérables, à peine armés, vêtus de guenilles sanglantes dérobées aux champs de bataille des divers pays qu'ils avaient traversés, exténués de fatigue et de privations, appelaient de tous leurs vœux le gîte splendide dont ils avaient si grand besoin. Toute l'ardeur guerrière du connétable tressaillit à ce cri sinistre. Ses yeux s'allumèrent du feu de la colère et de la vengeance, et il se rappela que Dieu l'avait choisi pour une œuvre de destruction et de ruine. Le duc s'élança, l'épée haute, vers les murs dcRomc^ ({u'unc faible troupe de pales défenseurs faisaient mine de vouloir
l'expiation. C7
lui disputer, plutôt poussés par la frayeur que par le courage. Il saisit de sa main gauche une échelle qu'il planta lui-même au pied du rempart, lequel fut bientôt escaladé par ses soldats. Comme ses lansquenets pénétraient déjà dans la ville, une balle d'arquebuse frappa le duc dans le flanc. Il tomba. Monsieur deFrundsberg s'approcha pour le secourir.
— Cachez ma mort à l'ennemi , lui dit le héros, et marchez toujours en avant: la victoire est à vous.
On jeta un manteau sur le corps du blessé, qui fut abandonné aux soins de ses serviteurs, et le sac de Rome commença.
Le capitaine Renzo da Geri n'avait pas attendu ce moment pour battre en retraite.
Aussi lâche qu'il s'était montré outrecuidant, il avait le premier abandonné son poste en criant : — Voici l'ennenii! sauve qui peut! Puis, entraînant ses officiers avec lui du côté du pont Sixte, il avait réussi à se réfugier dans le château Saint- Ange.
Le pape Clément se faisait emporter au même instant de son palais, et il gagnait celte même fortesse par un passage secret pratiqué dans l'épaisseur des murs du Vatican. Le malheureux pontife se lamentait en voyant sa ville livrée au pillage et à l'incendie. Lesdames romaines, Us prélats et les riches marchands, emportant dans leurs bras leurs trésors, semaient parles rues, cherchant à se réfugier aussi dans l'antique mausolée d'Adrien , qui avait ,»])rité déjà trois mille personnes. Les sol-
dats de Bourbon poursuivaient les fuyards avec une énergie furieuse. La herse du château Saint-Ange fut baissée à l'approche des ennemis, et des milliers d'infortunés furent impitoyablement massacrés et dépouillés sous les yeux même du saintpère.
Le cardinal Ermellino gagna le lieu de refuge, hissé par ses gens dans un panier. Le cardinal Pucci fut enlevé du haut des murs au moyen d'une corde, et il fut recueilli par une des fenêtres du château , à moitié mort des coups qu'il avait reçus.
Les assaillans, ne pouvantemporter d'assaut le château Saint-Ange, laissèrent une garde sur le bord du Tibre, pour tenir le pape en échec, et ils se jetèrent, dans la ville et dans les faubourgs, pour massacrer et
piller. En un instant, la glorieuse capitale du monde chrétien offrit l'aspect d'une immense salurnale, où quarante mille bandits consommèrent plus de crimes que l'Italie entière n'en avait vu depuis cent ans. Chaque maison devint le théâtred'un effroyable drame. Les objets d'or et d'argent étaient partout arrachés; les habitans rançonnés et torturés, jusqu'à cequ'ils pussent satisfaire aux exigences insatiables des vainqueurs; les femmes et les filles des nobles romains étaient livrées publiquement aux plus infâmes insultes. Brantôme raconte que ces misérables ne se prenaient qu'aux comtesses et aux marquises, laissant les coortisanes , para laquaijos y rapassos (pour les laquais et les goujats). On vit des pères poignarder leurs filles pour les soustraire à l'infamie, et ne pas toujours les
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préserver par là de l'outrage, dit un témoin oculaire. Les églises, où s'étaient réfugiées les femmes, furent transformées en lieux de débauches. Les soldats catholiques et luthériens se disputaient, les armes à la main, les vases sacrés. Ces derniers, pour tourner l'église romaine en dérision, s'affublaient des étoles et des chapes des prêtres, et^ ainsi vêtus, ils parcouraient la ville en chantant des chansons obscènes. Ils conduisaient devant eux à coups de bâton les prélats vêtus d'habits de livrées. Lecardinal Ara-Cœli fut porté, à travers les rues de Rome, dans une bière, par une compagnie de luthériens qui bourdonnaient l'office des morts à ses oreilles. Un plaisant de la troupe prononça son oraison funèbre au pied d'un autel, ayant soin de débiter sur son compte mille infamies au lieu d'éloges.
Après cette cérémonie, il fut ramené dans son palais par ses bourreaux, où ceux-cî consommèrent une épouvantable orgie sous ses yeux , et burent à sa sécurité ses meilleurs vins dans des calices consacrés.
Quand le repas fut terminé , un cavalier allemand garrotta l'éminencesur la croupe de son cheval, et s'en alla de maison en maison, empruntant en son nom les sommes nécessaires pour racheter sa liberté.
Le cardinal deSienne, qui comptait pour sasécuritésurson attachementà l'empereur Charles-Quint, et sur la bienveillance dont l'avait toujours honoré ce monarque, fut rançonné deux fois par les Espagnols et par les Allemands.
Les palais des cardinaux et les plus magnifiques églises furent métamorphosés
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en écuries. On barbouilla de boue les fresques des grands maîtres de la ceinture j on fondit en lingots les médailles des empereurs et les plus précieux ornemens des autels. Chaque soldat s'affubla d'un pourpoint de seigneur , et se para la poitrine de colliers d'or.
Cette profanation de la ville sainte dura deux mois entiers, et finit par ime famine et une peste.
Le connétable de Bourbon , comme si Dieu ne l'eût réservé que pour cette exécution terrible de sa vengeance , ne survécut pas à la prise de Rome. Tandis qu'il mourait l'objet de l'exécration de tout bon catholique, léguant à l'histoire l'un des noms les plus fameux dont elle ait retenti, on dit qu'un jeune moine inconnu l'assista
et pria pour lui jusqu'à son dernier soupir. Ce moine, venu depuis peu de Madrid, avait dit les dernières oraisons sûr le corps de la malheureuse fille de dona Yisconti. Il faisait partie de la confrérie Irès-vénérée de Saint-Benoît, et s'appelait , avant de prendre les ordres, niessire Ponthus de Saint-Romain !
CATHERINE CORIR
Le roi de Chypre, Jean III de Lusignan, est assis sur son trône d'or et de pourpre, dans son palais de Nicosie. A sa droite , sur un haut siège revêtu de velours rouge , sa femme, la reine Hélène Palèologue, fdle du Despote de Morèe, affecte une fière atti-
78 CATDERTNE CORNER.
tu Je, dont l'assurance pourtant cache mal le trouble profond qui l'agile. A la gauche du souverain, la princesse Charlotte, sa fille, vient prendre place, et auprès d'elle s'assied un sombre jeune homme, le prince Jacques, bâtard du roi , archevêque de la ville de Nicosie , capitale du royaume de son père.
Cette réunion de famille ressemble plutôt à un champ -clos où des ennemis mortels sont en présence. Chacun des assistans porte une couronne sur la tête et la haine dans les yeux. Le vieux roi seul, accablé par les souftVances et les chagrins, ^ otï're dans ses traits l'expression d'un sentiment où l'indulgence et la pitié paraissent avoir quelque part.
Parmi le petit nombre de personnages
étrangers à la fiimille royale qui assistent à cette conférence , on distingue un seigneur chypriot appelé Mistachel, chambellan et favori de la reine-mère , et Andréa Corner, gentilhomme vénitien, connu dans l'ile pour l'ami le plus intime et le conseiller du prince Jacques.
Le but avoué du vieux roi , qui redoute les discordes et les troubles que sa mort prochaine pourrait faire naître dans ses États, est de réconcilier entre eux sa femme, sa fille et son bâtard. Les larmes aux yeux, il les conjure d'oublier leurs querelles et de ne pas fournir au sultan des Turcs et au soudan d'Egypte l'occasion de s'emparer de ce qui peste à la famille de Lusignan de ses royaumes de Chypre , de Jérusalem et d'Arménie. Un silence res-
pectueux est la seule réponse qui accueille les bienveillantes paroles du roi.
— Malheureuse race! s'écria tout à coup le vieillard en s'appuyant suv le bras du connétable de Chypre pour se lever de son trône. C'en est donc fait? ce jour est le dernier de la puissance! Quatorze rois et deux cent quarante ans de gloire et d'honneurs descendront dans la tombe avec moi ! Allez! fuyez de ce pays, fille dénaturée, fils couard et sans vergogne, épouse vindicative et sans cœur! je délie mes sujets de toute obéissance envers vous. Monsieur le grand-amiral de Chypre, faites mettre une galère en merl je vais rendre au roi des Anglais cette couronne dont son ancêtre Richard l"' gratifia Gui de Lusignan , mon aïeul !
CATHLRliNE CORNER. 81
La menace du roi produisit l'efFet qu'il en attendait : le jeune archevêque de Nicosie se précipita aux pieds de son père , et saisissant une de ses mains, qu'il s'empressa de porter à ses lèvres ;
— Sire, lui dit-il, ne mêlez pas mon nom, dans votre colère, au nom de ceux qui vous offensent! le sang de Lusignan n'a pas dégénéré dans mes veines, croyezle bien. Plut à Dieu qu'à la tête de votre armée je pusse vous le prouver tout à l'heure. Hélas! les intrigues qui m'ont éloigné de la carrière des armes pour me jeier dans les langueurs d'un cloître ne m'ont laissé que des souhaits à former pour votre bonheur. "Sire, mellez-moi une épée à la main , et vous reconnaîtrez votre fils.
82 GATUERiNE CORNER.
Le roi réleva doucement l'archevêque et le pressa contre son cœur.
— Mon bien-aimé seigneur et père , poursuivit à son tour la princesse Charlotte, dont la belle et pâle figure se détachait avec une grâce infinie sur les vêtemens de deuil qui fentouraient, l'amour et la bienveillance eussent toujours été le uen de notre famille, si votre pouvoir, que nous aimons autant que nous le respectons, nous eût seul donné des lois. Mais voire vertueux cœur , trop long-temps fermé à l'évidence, a craint sans doute d'avoir à punir vos ennemis et les nôtres. Vous avez enhardi le crime, Sire, en usant d'indulgence envers lui ; ces habits de deuil qui me couvrent prouvent assez à(iueis excès il n'a pas craint de se porter !
CATHERÎNE CORNER. 83
Le chambellan Mislaclicl baissa la tête à ces paroles delà princesse Charlotte, coname s'il eût redouté de ne pouvoir soutenir les éclairs qui venaient de s'allumer dans les yeux de la jeune femme. La reine pâlit, mais ne se déconcerta point.
— Sire, dit-elle, vous pardonnerez comme moi à la douleur de notre fille bien-aimée. La mort précoce et inopinée de son mari , le prince Jean de Portugal , excuse en partie ses injustes soupçons.
— Madame , interrompit l'archevêque de Nicosie , les soupçons de ma sœur ne sont pas peut-être aussi mal fondés qu'ils vous le paraissent. Deux bandits arrêtés sur mes terres ont avoué devant tout mon chapitre qu'ils avaient faitce damnablecoup à l'instigation d'un homme de votre maison.
8à CATHEKINE CORNER.
Vous ne l'ignorez pas , Madame : pourtant ce misérable n'en continue pas moins à jouir de votre plus intime confiance, et il ose venir nous braver jusque dans ce palais et sous les yeux du roi !
Le chambellan devint plus tremblant encore^ et se rapprocha de la reine comme pour se placer sous sa garde. Hélène Paléologue lança un regard furieux au jeune archevêque de Nicosie.
—Les insolentes accusations d'un bâtard, fils d'une courtisane effrontée, s'écria-telle , trouveront-elles créance auprès de vous, Sire ? Permettrez-vous qu'il noircisse impunément la réputation de votre fejjnme légitime, et que, par ses hypocrites manœuvres, il excite la fille contre sa mère "!
GATJIKP.fNE CORNER. 85
— Madame, répliqua Jacques de Lusignaii, la vertu de madame Marie dePatrasy ma mère, est au dessus de vos atteintes, et, en parlant de votre haine pour elle , vous me rappelez que j'ai encore cette mort à venger !
— Vous l'entendez , Sire , on me menace en votre présence, interrompit la reine: c'est trop d'outrages à la fois ! Je quitte ce palais, si votre bâtard y commande en maître.
Le vieux roi étendit son sceptre entre ces deiix rivaux acharnés qui, sans respect pour lui , se disputaient son pouvoir sous ses yeux.
— arrêtez , Madame , et vous , monsieur l'archevêque ! Mon indulgence se lasse. Si vous dites un mot de plus, j'en jure par
86 CATUÉP.INE CORNER.
ma couronne , je vous châtierai tous deux !
Puis, se tournant vers la princesse Charlotte :
— Venez , ma fille , venez me consoler des maux que ces méchans me font. Vous, du moins, vous ne voulez pas la perte de ce royaume, qui deviendra le vôtre un jour. Quand je ne serai plus , ma fdle , votre premier soin , je l'jaspère , sera de faire régner sur cette terre infortunée l'union, sans laquelle nos ennemis vous trouveront impuissante et désarmée contrôleurs mauvais desseins.
— Que Dieu veuille éloigner ce jour !
murmura la princesse Charlotte; maisquand il viendra , Sire , le premier devoir quej'accompUrai sera la punition des meurtriers
du prince Jean de Portugal, mon mari.
Quels qu'ils soient, ajouta-t-elle en jetant un regard assuré vers le fauteuil de la reine, derrière laquelle se tenait le chambellan Mistachel ; quels qu'ils soient, soui quelque voile qu'ils se cachent , de quelque nom qu'ils s'appellent , je les frapperai comme ils ont frappé le jeune et malheureux époux que je pleure.
— C'est bien parlé, ma sœur , repartit le prince Jacques. Comptez sur moi pour vous servir, et si ce n'est assez de nous deux pour faire triompher la justice^ la puissante républiquerdcTenise nous soutiendra contre des sujets révoltés. Avec son aide et celle de Dieu , nous aurons raison d'un impudent favori et d'une reine adultère , c(niverls tous deux du sang des nôtres.
88 r.iTnEBiNT, cohner.
A cette dernière accusation , la reine laissa éclater toute sa fureur. Le roi Jean se voila le visage de ses deux mains. Le connétable de Chypre soutint dans ses bras le vieillard chancelant , qui pensa expirer de ce nouveau coup.
— C'en est assez , dit le roi d'une voix faible et tremblante d'émotion ; que tout le monde se retire. Monsieur le connétable, emparez - vous de la personne du prince Jacques. Ce fils ingrat qui m'outrage ne mérite pas de pitié. Non. Mon cœur est désormais fermé à l'indulgence. Le sénat sera juge entre ce bâtard et le roi.
La ville de Nicosie, couchée au fond de sa belle vallée embaumée, comme un enfant dans un berceau de fleurs, dormait sous le voile transparent d'une nuit d'été que la lune argenlait de ses rayons. Le Bayle, ou l'ambassadeur vénitien en Chypre, repo-
sait avec toute sa maison , et l'on n'entendait au milieu du silence de son luxueux palais que le bruissement monotone du vent dans les branches des orangers et des myrtes de ses jardins.
Tout à coup les portes de l'hôtel furent ébranlées par des coups redoublés. Les serviteurs de Bayle traversèrent les cours intérieures avec des flambeaux allumés, et l'ambassadeur , réveillé en sursaut , put distinguer les piaffemens d'un cheval et la voix brève et saccadée d'un cavalier q\ii demandait impérieusement à être admis en sa présence.
Le Bayle , sous la soie de ses rideaux , maudit l'audacieux qui agissait de la sorte avec son éminenlissime seigneurie, et il applaudit., en se retournant sur ses
CATHERINE CORNER. 9d
oreillers , aux énergiques menaces dont ses valets saluèrent l'importun visiteur.
Loin de se laisser intimider, l'étranger continuait pourtant à battre à la porte avec acharnement , et cette fois il haussait tellement la voix, que le Bayle ne perdit pas un mot de sa conversation.
— Ouvrirez-vousdonc, chiens! criait-il, je vous bâtonnerai tout à l'heure pour vous apprendre à respecter le blason d'un patricien de Venise. Allez , dis-je , réveiller votre maître, et, pour lui mieux ouvrir les yeux, dites que j'arrive d'Europe, et que je suis chargé pour lui d'un message du Conseil des Dix.
A ces paroles, l'ambassadeur sauta hors do son lit, et il appela ses valets, auxquels il ordonna d'ouvrir incontinent les portes,
92 CATIIERINK COKNF.R.
et (l'introduire l'étranger dans la salle lu plus splendide de son palais. Lui-même, il se fit habiller à la hâte, et il s'avança jusqu'au perron de l'escalier pour faire plus d'honneur à cet hôte inattendu. Un homme enveloppé d'un manteau ne tarda pas à paraître.
Quand le Bayle et l'étranger furent demeurés seuls , ce dernier tira de sa robe une lettre fermée à laquelle pendait un large scel de cire blanche, portant l'empreinte du lion de Saint-Marc.
Le Bayle déplia en tremblant la lettre , et ses traits agités par une visible inquiétude ne reprirent leur sérénité première qu'après que la lecture de la missive fut terminée. Alors, ôtant un anneau de son doigt, il le remit à l'un de ses ofTiciers, avec
ordre de l'aller présenter à un gentilhomme du nom d'Andréa Corner, logé près de l'archevêché de Nicosie. L'ambassadeur et l'envoyé n'échangèrent pas une parole pendant le temps qui s'écoula jusqu'à l'arrivée du gentilhomme qu'on attendait.
— Je me rends à vos ordres, monsieur le Bayle , dit en entrant un nouveau personnage dont le riche costume tout brodé d'or et de perles étincelait à la clarté des flambleaux. Pour l'aire plus grande hâte, j'ai pris à peine le temps de me vêtir. Me voici et mon épée avec moi. Quoi que vous me commandiez au nom de Texcellentissime seigneurie de Venise, je suis prêt.
— Toujours le même , messer Andréa Corner ! interrompit le voyageur , qui vint
affectueusement serrer la main de celui qui avait prononcé ces mots. Toujours le même! L'exil n'a pas corrigé cet amour du luxe et de la dépense, qui naguère peuplait Venise d'un monde de créanciers.
— Marco Bembo , mon cher beau-frère, répondit Andréa , la république , grâce à Dieu , ne me laisse manquer de rien ici. Elle me paie comme je la sers. Et puisque ma bonne étoile vous amène dans cette île enchantée , je réclame l'honneur de vous y traiter et maintenir selon vos rares mérites.
— De plus gravesaftaires m'amènent, Andréa, reprit Marco Bembo; prenez place et tenonsconseil.La république, qui m'envoie, vous a choisi pour exécuter ses desseins.
CATAERINE CORNER. 95
Vous savez comment elle récompense et comment elle punit.
— Il suffît, Marco. Le succès ou ma tête: c'est convenu. Que faut-il faire? Parlez.
Marco Bembo se recueillit un instant, puis il reprit :
— La guerre de Morée n'a pas été heureuse pour les armes de la sérénissime république. L'alliance du roi de Perse et du prince de Caramanie n'a fait que retarder notre défaite. Mahomet II nous enlève Athènes et l'Albanie. Négrepont va subir le même sort. Candie peut-être aussi nous échappe. La prospérité de notre commerce est menacée, il faut la sauver à tout prix. Le Conseil des #ix a décidé que l'île de Chypre serait à nous. Si vous croyez la force indispensable, le patricien Mocénigo,
général de la mer , croise sur la cote avec sa flotte. Si la ruse peut nous conduire à nos fins, employez-la de préférence. Vous connaissez la politique du Conseil. Tous les moyens nous sont permis^ mais le succès nous est ordonné.
— Les Génois, reprit le Bayle, occupent les forts de Famagouste ; mais Limasol et Larnaca ne résisteront pas à notre attaque. Plus tard , nous porterons le siège devant Nicosie.
— Mauvais moyen , interrompit Andréa Corner en secouant la tête. Nous ameutons contre la république les ennemis du dedans et du dehors. Gènes , le pape et le roi de France s'unissent au sulftin Mahomet et au Soudan d'Egypte pour nous chasser de notre conquête. Écoutez-moi : avant de
CATHEHINE CORNEl'.. 97
connaître les intentions de la Seigneurie, j'avais songé au projet qui l'occupe. Le roi Jean est un spectre qui frappe à la porte du tombeau. La princesse Charlotte , son héritière, ne régnera pas. Le bâtard du roi^ soutenu par notre or et nos conseils , peut se proclamer roi de Chypre , de Jérusalem et d'Arménie. Un nombreux parti le soutient dans l'île : il triomphe et succède au roi Jean III.
— Mais, répliqua le Bayle, la république devra toujours se servir de ses armes dans les deux cas.
— Que votre seigneurie , poursuivit An dréa Corner, veuille bien m'entendre jusqu'au bout. Le bâtard du roi est mon ami, vous le savez: il ne voit que par mes yeux;
il ne se dirige que par moi. Il est le bras ir. 7
98 CAÏUEKINL GORNEIl.
avec lequel je puis frapper. Il y a de cela une année déjà , ma nièce Catherine Corner venait de m'envoyer son portrait , une fine miniature de Venise qui reproduisait avec une ravissante fidélité toutes les perfections de son visage. Je me promenais un jour avec le jeune archevêque de Nicosie. Je vins à laisser tomber ce portrait ; il le ramassa. Tout à coup je le vis pâlir et rougir à la fois. Il me rendit le portrait, et depuis ce moment une humeur sombre et taciturne remplaça son habituel enjouement. Son ame , troublée jusqu'au fond par la beauté de ma nièce, portait le joug d'une passion dont j'étudiais les progrès chaque jour. Quand le prince Jacques , persuadé que ce portrait de femme était celui de ma maîtresse , fut parvenu au plus haut degré de l'amour et de la jalousie, j'abor-
CATHERINE GORNfiR. 99
dai le premier ce sujet de conversation que j'avais évité jusqu'alors. Jl apprit avec ravissement que cette belle personne était raa nièce^ et il finit par se jeter à mes genoux, me suppliant de la lui faire obtenir pour femme.
Je traitai d'abord son dessein de folie, afin de le mieux fixer dans sa résolution ; mais enfin je consentis à hasarder quelques démarches , et ce matin même je lui promettaisquela sérénissime république, prenant en considération ses qualités et mes instantes prières, ne refuserait pas peut-être d'adopter ma nièce pour sa fille et de la lui accorder pour épouse, avec une dot digne du haut rang que son mari lui destinait. Je SUIS porteui de la supplique du prince. C'est à vous , monsieur le Bayle, à vous , % 7*
100 <:ATUIiRliMi COKNER.
Marco Bembo , qui êtes aussi bien que moi l'oncle (le Catherine , c'est à vous , dis-je, d'achever mon ouvrage. L'excelientissime seigneurie est si heureuse dans ses négociations, qu'une fois le mariage consommé, il est probable que le nouveau roi ne laissera pas long-temps attendre sa succession à la reine et à la république, son auguste tutrice.
— Andréa Corner ! reprit le sénateur Marco Bembo en pressant son beau- frère dans ses bras , voilà ce qui s'appelle un plan sagement médité. Remettez-moi la lettre du prince. Je repars à l'instant pour Venise. Vous , poursuivez votre œuvre, et qu'à mon retour l'archevêque de Nicosie soit paisible possesseur de cette île. Monsieur le Bayle et vous vous avez le blanc-
catiikrim: cornf.r. lO'l
seing du Conseil : l'or, le poison, le fer, le feu , n'épargnez rien pour réussir'! Tous les trésors et toute l'autorité/de Saint- Marc sont à votre disposition. Adieu !
Le prince Jacques demeurait toujours prisonnier dans les murs de l'archevêclié de Nicosie, mais la colère du roi son père s'était adoucie à son égard. Le connétable de Chypre avait même donné l'ordre aux gardes du prince de ne point l'empêcher
de se livrer à ses promenades habituelles dans les jardins de son palais. La tendresse du vieux souverain pour le seul héritier mâle de son nom, pour l'unique enfant d'une maîtresse adorée, ne pouvait être entièrement arrachée de son cœur par les eflorts de la reine Hélène, dont le roi n'igtiorait pas la coupable conduite.
Le jeune archevêque, outré d'indignation et de fureur contre ses ennemis, nourrissait dans l'ombre ses projets de vengeance et attendait impatiemment pour les accomplir que la liberté lui fût rendue. La privation la plus sensible parmi celles qu'on lui avait imposées, c'était la défense de recevoir ses amis dans sa retraite.
Messer Andréa Corner, ce jeune gentilhomme vénitien, dont une heureuse con-
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formitù d'âge et d'humeur avait fait le compagnon le plus assidu de ses plaisirs , manquait surtout au besoin d'expansion que ressentait ce cœur ardent et impétueux.
Le portrait de Catherine, de cette belle fille de Venise aux longs yeux noirs veloutés, au cou de cigne mollement balancé sur de si fraîches épaules, était l'unique objet qui pût parfois déplisser l'arc de ses sourcils et verser dans son amc un rayon d'espérance et de joie. La nuit comme le jour il portait cette miniature suspendue à une chaîne d'or, présent du pape, et pour l'y placer il en avait détaché une sainte relique, qui dormait oubliée avec les devoirs sévères que la sainteté de son titre lui imposait. Tout ce qu'il voyait lui semblait
empreint de cette chère image, dont il respirait le parfum jusque dans l'air tiède et subtil de ses jardins en fleurs. La tête languissamment penchée, l'esprit plein de rêves, il retrouvait le regard de Catherine dans l'idéale beauté des madones peintes sur les fonds d'or de Téglise où il venait prier.
Un jour il vit venir à lui Andréa Corner. Il se jeta dans ses bras, et, l'entraînant sous un berceau d'amandiers :
— Mon frère ! lui dit-il , les yeux brillans de désir et d'impatience; mon frère! point de nouvelles de Venise?
— Toutes légères qu'elles soient , répondit Andréa, nos galères. Monseigneur, n'ont pas les nageoires du dauphin , non plus que les ailes de l'aigle. Mais si le
vent nous a secondés , nos lettres sont à cette heure sous les yeux de l'excellentissime Conseil des Dix. J'ose vous promettre son entier assentiment.
Le visage de l'archevêque rayonna de bonheur.
— Mais votrenièce, Andréa, poursuivit le prince en secouant douteusem-ent la tête ; votre nièce^ comment accueiliera-t-elle ma demande ?
— La fille adoptive de la seigneurie de Venise, répliqua la jeune patricien, ne peut avoir d'autres volontés que celles de sa mère.
— Dieu le veuille! reprit Jacques avec un long soupir.
— Laissons cela maintenant, poursuivit
Andréa. Il se passe à Nicosie de graves événemens : le roi votre père est malade.
— Et il ne m'a pas fait appeler? interrompit le prince.
— Il l'aurait voulu, que la reine ne l'eût pas permis. Vous comprendrez , prince , qu'en de telles circonstances, s'il plaisait à Dieu de retirer à lui votre père, votre présence pourrait déranger bien des projets.
— Pensez-vous que cette femme ose prétendre à l'héritage de mon père?
— Je ne dis pas cela, insinua Corner, mais la princesse Charlotte, votre sœur, est bien jeune, et, sous prétexte de l'aider à porter le poids d'un sceptre, il se pourrait...
— Et je suis prisonnier ! s'écria le jeune homme en frappant violemment ses deux
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mains l'une contre l'autre. Cetinfàmechambellan, qui a souillé le lit du roi, me donnerait des ordres! il attenterait peut-être à mes jours! Il faut qu'il meure , Andréa! il faut qu'il meure avant de jouir de ce nouveau triomphe! Ah ! si j'étais libre! si j'avais une épée ! . . .
— J'en ai plusieurs au service de votre altesse , répliqua le patricien , et si vous voulez me permettre d'y joindre mon bras et le dévouement de mes amis....
Jacques saisit vivement Andréa par la main, et le regardant entre les yeux :
— Sivousavezducœur etsivousm'aimez, lui dit-il , ce soir, après le coucher du soleil, vous appliquerez une échelle contre le mur de l'archevêché, à l'angle qui donne
CATHERIiNE CORiNEH. 109
sur ces platanes où tant de fois nous nous assîmes, et vous m'attendrez avec des armes et quelques hommes prêts à tout.
— Vous serez obéi, Monseigneur.
— Bien vrai?
— Je vous le jure sur la tête de Catherine, ma nièce.
— Allez donc! Que Dieu maudisse celui de nous qui ne tiendrait pas sa parole.
— Que je perde ma noblesse et mon nom si j'y manque, répondit Andréa en quittant le prince, dont il baisa les mains avec transport.
L'archevêque se retira dans ses appartemens pour se préparer à l'expédition qu'il projetait. Le soir venu, il descendit dans les jardins, enveloppé de son manteau et la tête
dlO CATHERINE CORNER.
couverte d'un bonnet de feutre qui le rendait méconnaissable. Andréa l'attendait ù l'endroit désigné.
Lejeune patricien avait quitté son habit de cour; un corselet d'acier remplaçait l'or et les perles de son pourpoint; une longue épée pendait à sa ceinture à côté d'une dague orientale au manche de jade et au fourreau d'argent.
Les deux amis escaladèrent le mur derrière lecjuel quatre hommes armés étaient silencieusement rangés.
— Ziani , demanda le patricien à l'un d'eux, nous introduiras-tu , comme tu l'as promis, dans le palais du chambellan Mistachel?
— Oui, Monseigneur, répondit une voix;
nous arriverons, sans réveiller personne, jusqu'au lit où repose le chambellan. L'or de la république ouvre les portes les mieux fermées, vous ne l'ignorez pas.
— Marchons, dit Andréa.
La petite troupe contourna mystérieusement l'église de Sainte-Sophie, et fit halte devant un somptueux palais aux sombres et massives fenêtres surmontées de cintres bizanlins. Celui qui conduisait la bande tira de ses chausses un trousseau de clés enveloppées d'étoupes pour éviter le bruit, et il ouvrit une porte qu'il referma derrière ses compagnons.
L'archevêque traversa de la sorte une longue suite de salles, puis enfin Andréa
i'A& CATHERINE CORNER.
Tarrêta dans une pièce plus étroite en lui disant tout bas à l'oreille :
— C'est ici !
La main du prince froissa convulsivement son poignard. Andréa le retint et l'entraîna doucement vers une tapisserie qu'il entr'ouvrit légèrement en lui faisant signe de regarder.
L'archevêque eut peine à contenir sa rage quand il aperçut, à la clarté de vingt flambeaux , son ennemi couvert d'or et de pierreries , nonchalamment assis sur un divan d'Egypte. A quelque distance de lui était assise une femme dans les traits de laquelle Jacques avait reconnu la reine.
— Buvons ! disait Hélène Paléologue, bu-
CATHERINE CORNER. lia
vons au repos éternel du \ieux roi qui se meurt! à la gloire sans fin du jeune roi que ma main va couronner!
— Buvons, répétait le chambellan.
Et il tendait de nouveau sa coupe à deux petits esclaves noirs, nus jusqu'à la ceinture, frottés d'essences et parés de colliers.
— Demain, disait la reine, le vin ruissellera dans les rues de Nicosie pour effacer la trace du sang qui aura été versé.
— Bien parlé, princesse, répondait le
chambellan , soyons généreux envers nos
ennemis. Si je meurs par leurs bras, fasse
le ciel qu'ils me donnent pour tombeau une
tonne de ce nectar des dieux, pareille à celle
que vous voyez là bas sur ces coussins de ir. 8
il4 GÂ^TUERINE CORNER.
velours OÙ mes esclaves vont puiser l'ivresse qu'ils nous apportent !
— Point de suppositions impossibles, interrompit la reine. Ne tentez pas la vengeance de Dieu !
— Il est l'heure où tout -dort au ciel comme sur la terre, répondit le chambellan avec un sourire dédaigneux. Dieu, comme les hommes, a les yeux fermés, Madame.
Demain nous commanderons en maîtres ici. Demain n'est pas si loin de nous.
En ce moment on entendit le son lugubre des cloches tinter dans la direction de l'église de Sainte Sophie. Hélène Paléologue détacha de ses cheveux sa couronne d'or et la posa sur la tète de son favori.
—Ce bruit de cloches, dit-elle, nous an-
nonce le commencement de notre règne.
C'est l'ag0nie du roi Jean III de Lusignan que l'on sonne. Assez de voix prient pour lui ; moi, je prie pour vous.
— Priez pour lui , madame , car sa dernière heure est venue! s'écria Jacques en faisant voler en éclats d'un revers de son épée la table qui le séparait de ce couple impie. Andréa et sa troupe se jetèrent sur ses pas dans la chambre, le poignard à la main. L'archevêque se rua sur Mislachel, et rétendit d'un seul coup à ses pieds.
La reine, sans chercher à le défendre, disparut par une porte secrète qui se referma derrière elle avant que les eslafiers vénitiens eussent pu faire usage de leurs armes.
— Elle nous échappe, murmura Jacques
116 CATULUINE CORNER.
en frappant du pied le corps sanglant de son ennemi. Son complice du moins ne la suivra pas. ^
L'archevêque souleva le cadavre du chambellan, et le précipita, la tête en avant, dans le tonneau de vin qu'il avait demandé pour sépulture. Suivi d'Andréa Corner, il visita inutilement les recoins les plus cachés de la maison du favori d'Hélène Paléologuej puis il courut au palais du roi. Une foule de citoyens en encombraient les abords. Il franchit en tremblant les degrés de ce séjour du désespoir, et il parvint, non sans peine, jusqu'à la chambre où son vieux père, couché sur un lit, remettait son sceptre à sa fille et lui donnait, d'une voix mourante , ses dernières bénédictions.
La reine Hélène était agenouillée près de l'estrade.
Du plus loin qu'elle aperçut le prince :
— Voilà! voilà! s'écria-t-elle, ce misérable bâtard qui vient assassiner son père ! Saisissez-le!
Le roi ouvrit ses yeux mourans , que le feu de la colère faisait briller encore sous ses épais sourcils blancs.
— Va-t'en! va-t'en! balbutia-t-il avec un geste d'indignation ; embarque-toi , fuis de ce pays pendant que je vis encore ! Ensevelis ton crime dans la retraite^ si le remords est encore fait pour toi !
— Mon père! interrompit l'archevêque en se jetant le front contre terre, je viens vous défendre et non hâter votre mort. On vous abuse 5 on vous trahit. La reine...
— Va-t'en! répéta le roi, fuis avec tes
H 8 CATHERINE CORNEH.
Vénitiens, à qui tu veux livrer mon royaume! puissent-ils ne pas te rendre les maux que tu m'as causés ! Malheureux enfant ! ne me force pas à te maudire !
Le prince, les paupières baignées de pleurs, voulut porter à ses lèvres la main de son père, qui la lui relira violemment.
— Qu'on le chasse! dit le roi, et que la malédiction d'un père le suive partout où il portera ses pas !
A ces cruelles paroles Jacques se sentit défaillir. Il tomba dans les bras d'Andréa Corner, qui l'emporta hors du palais.
Il faisait grand jour quand il reprit ses sens.
— Où suis-je, demanda-t-il?
TATHERINE CORNER. 419
— Dans une galère véniiienne! lui répondit-on.
— Et le roi mon père ?
— Mort !
— Mort en me maudissant.^ Qu'on me ramène à Nicosie auprès de ma sœur.
— Elle a mis votre tête à prix !
— Quel asile me reste-il à présent?
— Un seul! Venise!
Le grand canal de Venise était couvert degondoles eiïïlées, qui allaient et venaient et se croisaient en tous sens , conduisant à leur rendez-vous d'affaires ou de plaisirs , sous le velours ou sous la serge de leurs noires tentures, les ciloycns de l'AdrialL-
OATEHRINK CORNER, 121
que, moilié gentilhommes et moitié marchands, moitié millionnaires et moitié misérables, ou tout au moins courant par diverses routes à l'une ou à l'autre de ces deux fortunes.
On était en l'an de grâce 1469. C'était le temps du dogat de Chrisloforo Moro et des entreprises du sultan Mahomet II contre la Seigneurie , qui voyait toutes ses possessions de l'Archipel échancrées chaque jour par le sabre de ce terrible ennemi. Quelque inquiétans que fussent pour Venise les succès du conquérant de Constantinople, ces luxueux insulaires n'en continuaient pas moins à jouir comme par le passé des loisirs que leur avaient fait l'industrie et le travail de leurs ancêtres. Le sénat et le Conseil des Dix gardaient seuls le privilège de penser à l'avenir.
Au milieu de l'encombrement de barques qni obstruait la grande arche du pont de Rialto, deux gondoles s'entrechoquèrent, et peu s'en fallut que toutes deux , chavirées par la violence du coup, n'allassent au fond de l'eau avec les promeneurs qu'elles portaient. Les gondoliers se prirent de querelle, et ils se préparaient déjà à se chargera coups d'avirons, lorsqu'un sbire, vêtu de l'uniforme de la police de Saint- Marc, montra sa tête encapuchonnée à travers la petite fenêtre de l'une des deux embarcations, et, par un juron énergique, fit rentrer les délinquans dans le devoir. Une seconde tête sortit de la gondole rivale et apostropha le sbire avec une énergie non moins grande. L'oflicîer de police tempéra son zèle, quand il eut reconnu au magnifique costume de l'étranger qu'il avait affaire à un patricien
— Messer Marco Venier, balbutia-t-il en portant la main à son capucé de drap rouge, que votre seigneurie me pardonne ! Je n'avais pas reconnu votre livrée. Nous vous cédons le pas volontiers. Aussi bien le genlilhommeque nous conduisons est-il moins pressé que vous d'arriver. Les prisons du palais ducal, messer, ne valent pas le noble palais Corner, où vous allez épouser mademoiselle Catherine, la plus belle de toutes les novices de la sénérissime république '.
Ati nom de Marco Venier, une autre tête se fit jour à côté de celle du sbire.
— C'est vous, Onofrio! cria le patricien en tendant la main au prisonnier j que
' La nonTcUe marié© était appelée par le peuple novixxa (notice).
124 c\THEHnr: cokner.
diable allez-vous faire chez son Altesse le
Doge?
— Pardieu ! mon cher Marco , j'y vais expier les mémoires de mes fournisseurs. Parce qu'ils m'ont vendu mes robes, mes chausses et mes pourpoints leur pesant d'or, les juges leur ont donné sentence contre moi. Les ingrats! moi qui ai bâti la fortune de ces malandrins de pourpointiers, dechaussetierset de marchands d'étoffes, par la réputation que leur a value ma bonne mine ; voilà comme ils me traitent! 11 n'y a plus de loyautédans ce monde : je me constitue ermite le jour de ma délivrance; c'est décidé, et la science des belles manières deviendra ce qu'elle pourra dans Venise.
— Allons ! allons ! reprit Marco en sou-
CATHERINE CORNEF.. 125
riant, vos créanciers, Onofrio, ne peuvent manquer de vous venir demander grâce.
— Je serai , répondit-il , inflexible ; je veux les voir réduits à travailler pour les matelots et pour les charpentiers de l'arsenal. M'enfermer pour une misérable somme de six cents ducats !
— Ce sont des Sarrasins, continua Marco en se balançant sur les coussins de sa gondole.
— Vous êtes le plus heureux des hommes, poursuivit Onofrio. Croiriez-vous , Marco, que, la nuit dernière, j'ai rêvé que j'assistais à votre repas de noces , et que je buvais dans une coupe d'or à votre longue prospérité. Messieurs les sbires sont venus me saisir, hélas! sans me permettre d'achever mon rêve et mon vin.
— Messieurs les sbires , répliqua Marco Venier, ont été au devant de mes vœux en accrochant ma gondole sur lé Canalazzo.
Vous allez me suivre avec eux, et, en vertu de notre fraternité d'armes, je vous prie de me laisser payer pour vous les six cents misérables ducats en question. Vous me les rendrez à votre aise.
— Je \ous accepte pour mon créancier ! s'écria Onofrio. Vous l'entendez, messieurs les sbires. Ohé ! gondoliers, mes amis^ virez de bord s'il vous plaît , et maintenant ne vous endormez plus sur vos rames.
Vrai Dieu ! Marco, je vous revaudrai ce service.
Les gondoles sillonnèrent de nouveau les eaux du gi*and canal, et les deux gentilshommes posèrent bientôt le pied sur les
degrés du palais Corner. En échrnge de la personne du prisonnier, les sbires emportèrent un billet de change de six cent vingt-cinq ducats sur l'un des banquiers juifs du Ghetto.
Le patricien introduisit son compagnon dans une salle splendidement meublée, où une jeune fille de quinze ans , vêtue de blanc, selon l'usage des fiancées vénitiennes, était assise sous un dais de velours.
Les femmes vénitiennes, à cette époque, passaient pour les plus élégantes de l'Europe et pour les plus recherchées en ce qui concernait l'art de se vêtir et de porter un costume avec grâce. Dès le commencement du quatorzième siècle, il se faisait à Venise de si énormes dépenses à ce sujet, que le sénat se crut obligé d'y mettre un
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frein par un édit sumptuaire contre les manches ouvertes et les queues des robes. Les dames quittèrent alors les anciennes modes et les couleurs éclatantes, et elles affectèrent de s'habiller de velours et de soie noirs, dont les nuances sévères firent d'autant mieux ressortir la blancheur proverbiale de leur teint. C'est ainsi que la coquetterie, après plusieurs siècles de combats, triompha de la tyrannie politique.
La fdle du patricien Corner, renommée dans Venise pour sa beauté^ méritait en tout point sa réputation, Giorgione, Véronèse et Titien ont lègue sè^, traits à la postérité. Le jeune Marco Yenier^son fiancé, ne le cédait en rien à Catherine pour les grâces et l'élégance de sa personne. A peine sorti de l'adolescence, il avait quitté depuis
tlA'iilERINE COR.NEU. 120
peu d'années le costume à la dogaline, qui était la robe-prétexte des nobles vénitiens , pour prendre le vêtement à la comeo, qui tenait lieu de la toge romaine. Sa robe de velours ponceau, couleur alors fort en vogue, se réunissait à un chaperon de même étoffe, par une pièce de soie (sto//a) qui pendait sur l'épaule, et que, dans les temps de pluie on rabattait en avant sur la tête, pour la garantir.
— Catherine , dit Marco en entrant, je vous présente cet excellent ami qu'un heureux hasard vient de me faire rencontrer. Si je l'avais su plus tôt à Venise, je l'eusse choisi assurément pour l'un de nos compères de l'anneau \
' Compari deW a'nnello. C'est ainsi qu"ou appellail jadis à Venise les amis clioisis par les époux pour faire les cérémonies des noces.