II. Q
— Vos amis, Marco, seront toujours les miens, répondit Catherine en jetant un regard plein d'amour à son futur mari.
Marco Yenier sourit à la jeune fille et prit sa main tremblante, qu'il pressa doucement contre ses lèvres. Puis; se tournant vers son ami :
— Vous l'avez dit, Onofrio, je suis le plus heureux de hommes. J'aimais depuis long-temps Catherine. La première fois que je me hasardai à lui faire ce terrible aveu , j'appris de sa bouche qu'elle m'avait distingué parmi mes nqmbreux rivaux. Son père, qui avait repoussé des alliances plus riches et plus illustres que la mienne, accueillit ma demande avec bonté. Mes rivaux eux-mêmes, au lieu de me haïr pour le trésor que je leur enlevais, me complimenté-
rent sincèrement de ma victoire. Depuis ce jour la joie et la bienveillance me sourirent dans tous les yeux. Aucun obstacle n'entrava mes espérances, qui furent même dépassées. Onofrio ! quand je pense à toutes ces choses, mon cœur se serre malgré moi, et j'ai peur que la fortune ne se lasse de me combler !
— Rêveries insensées ! répondit Onofrio en secouant la tête. Le bonheur va sans se lasser aux gens heureux , comme les fleuves vont à la naer.
— C'est que , voyez-vous , poursuivit le jeune patricien , j'ai compté sur cet avenir comme un saint homme sur le paradis !
C'est que mon paradis c'est l'amour de Catherine, et si je le perdais, adieu la vie!
CATHERINE GORNEK. ->
Catherine Corner arrêta ses yeux sur les
yeux de Marco Venier , et dans ce regard
si doux et si pur le jeune homme reprit
toute sa sérénité.
«> — C'est librement que je me suis donnée
à vous, dit la jeune fille. Ne lisez-vous pas dans mon cœur que je vous aime plus encore que vous ne m'aimez , et que le jour de notre séparation serait celui de ma mort ?
Marco Venier baisa de nouveau avec transport la main de sa fiancée. Un bruit de voix se fit entendre sous le balcon.
— C'est sans doute mon père qui revient du château ducal , reprit la jeune fille en courant joyeusement vers la fenêtre. Justement 5 le voici. Il rentre au palais; ua
membre de la Seigneurie l'accompagne.
C'est peut-être ce soir que nous serons présentés au Doge. Que je suis heureuse , Marco !
La porte s'ouvrit : Catherine s'élança dans les bras de son père.
Le vieux sénateur avait un air grave et préoccupé qui contrastait avec la joie de sa fille. Cette remarque ne put échapper à Marco j il pâlit sans se rendre compte du trouble extrême qui venait tout à coup de le saisir.
— Le Conseil des Dix , demanda-t-il , s'est-il donc assemblé ce matin ?
— Oui , répondit sèchement le sénateur.
184 CATHEttlNE CORNER.
— il est sans doute venu du Levant, continua Marco de plus en plus agité , des nouvelles importantes. Le Conseil les tiendra-t-il secrètes?
— Il ne m'est pas permis de vous répondre , poursuivit le vieillard. Mais, Catherine , saluez donc votre oncle Andréa , dont la galère a jeté l'ancre celte nuit dans le
.port.
Catherine s'approcha d'Andréa , car c'était lui-même. La contenance froide et cérémonieuse du voyageur assomhrit. encore les pressentimens de Marco Yenier.
— Et d'où venez-vous , mon oncle ? demanda vivement la jeune fille. Il y a si longtemps que nous ne vous avons vu. Vous arrivez bien à propos : j'espère que vous
CATHERINE GORMER. 135
m'apportez quelque joli présent des pays lointains que \ous avez parcourus.
— Sans doute , repartit Andréa , et je compte, ma nièce, vous les offrir aujourd'hui même. J'aime à penser qu'ils seront de votre goût.
— N'en doutez pas, cher oncle. Si vous y consentez , nous allons les voir tout de suite avec mon mari , que vous aimerez bientôt , j'en suis sûre.
— Messer Marco Venier , interrompit Andréa en tirant de sa robe une lettre pliée, doit partir immédiatement pour la terre ferme avec cet ordre, dont le charge l'excellentissime Conseil.
— Partir ! s'écrièrent à la fois Marco et Catherine.
13^ OATHEHINK CORNER.
— Partir ! répéta la jeune fille; mais notre mariage est fixé à demain. Son Altesse le Doge ne l'ignore pas ; les membres du Conseil eux-mêmes ont promis à mon père d'assister à la fête qu'on prépare ici. N'estil pas vrai , mon père ? Oh ! partir ! partir î c'est impossible!
— Le Conseil des Dix le veut ainsi, ma fille , répondit le vieux patricien. Sans doute cette mission ne durera que quelques jours, sans doute. « .
— Ne dites pas ce que vous ne pensez point, murmura Marco Venier, dévoré par une sourde fureur. Le mensonge sied mal à votre barbe grise. Voyez , votre cœur se révolte contre vos paroles. Vous baissez les yeux comme un enfant honteux d'être pris
riATHERINE CORNER. 137
en faute. Dites-moi plutôt : « Marco ! je vous ai promis la main de ma fille; j'ai allumé en vous un feu qui ne peut s'éteindre que dans votre sang. Comme un marchand juif du Ghetto , dites-moi : « Je vous ai donné ma parole; j'ai appelé le Ciel et la terre en témoignage de ma sincérité , mais j'avais mal calculé l'affaire; on m'offre un prix meilleur^ je romps le marché ! » Alors je comprendrai , et n'ayant que mon bon droit pour me défendre , je dirai à mon tour : « Les sénateurs de Venise l'emportent vraiment en habileté sur les marchands impurs du Ghetto , car les Juifs n'ont pas songé encore à trafiquer de la sainteté du . serment! » Seigneur Andréa, je pars; j'obéis , comme vous le voyez , aux ordres du Conseil des Dix. Peut-être nous reverronsnous bientôt. Adieu , Catherine ! toi , du
moins , souviens - toi de ce que tu m'as juré.
— A toi toujours ! s'écria la jeune fille pendant que Marco descendait précipitamment l'escalier du palais Corner.
Onofrio avait suivi son ami hors du palais. Après avoir erré pendant quelque temps dans les petites rues étroites du quartier San-Luca, ils se trouvèrent enfin au beau milieu de la place Saint-Marc. Là ils s'arrêtèrent.
— Il faut nousquiller, dit le jeune homme à son compagnon ; je vais remplir les ordres de la Seigneurie. Dieu seul sait si jamais nous nous reverrons, Onofrio. 11 y a sous tout ceci un mystère que plus tard nous connaîtrons s'il plaît au Ciel : mais un pressentiment m'annonce qu'il sera fatal àquelqu'un. En mon absence , observez ce qui se passera. Protégez Catherine s'il était nécessaire 5 elle du moins me reste fidèle. Vous avez vu ses pleurs. Tout n'est pas désespéré ! Vous aurez de mes nouvelles.
Adieu I
Onofrio , quand il eut perdu de vue son ami, s'avança tête baissée au milieu de la foule immense des patriciens qui encombraient les portiques du Broglio. Il fut distrait de ses réflexions par un masque dont
CATUERINE CORNER. 141
la main se posa familièrement sur son épaule.
— Onofrio , lui dit-on , te voilà donc rendu à la liberté, et en état désormais défaire à Venise de nouvelles dettes ! As-tu quelque rendez-vous de femme pour ce soir ? ou viendras-tu plutôt jeter quelques ducats sur les tables de jeu du Ridotto ?
— Que t'importe ? répondit le gentilhomme en détachant de lui brusquement la main de l'importun questionneur.
— Cela m'importe plus que tu ne penses, répondit le masque d'un ton d'aigreur.
Peut-être sais-je mieux que toi dans quel logis tu reposeras ce soir ?
Onofrio regarda de travers l'inconnu,
dont les yeux brillaient malicieusement travers les fentes de son masque.
— Serais-tu , par hasard, demanda-t-il , un des espions du Conseil des Dix ? Tu dois savoir alors que depuis long-temps je ne me mêle plus des affaires de l'Étal.
— Sans doutCj car tu as appris dans les cachots de Saint-Marc à tenir ta langue en bride. Mais cette fois encore, as-tu payé toutes tes dettes en soldant les mémoires de tes créanciers ?
— Je ne te comprends pas, murmura Onofrio, qui pâlit h vue d'œil.
-^ Mets-y un peu de bonne volonté ; allons ! un petit effort de mémoire. Ne te souviens-tu pas d'avoir tué en duel, il y a
un an, sur le lerapart de Vérone, un gentilhomme de terre-ferme, et det'être, après ce coup, évadé furtivement pour éviter les poursuites de la famille du mort ?
-— Ne me perdez pas, par pitié, qui que vous soyez, balbutia Onofrio.
— Tu as été dénoncé, reprit son interlocuteur. Le Conseil a rendu secrètement une sentence contre toi. Tu as eu tort de reparaître à Venise; tu aurais dû savoir que la vigilance de la Seigneurie est un œil qui ne se ferme ni nuit ni jour. Ne cherche pas à fuir , car j'appelle , et vingt sbires sont là pour me prêter main forte.
— Voulez-vous donc me livrer aux bourreaux ? A votre aise , monsieur l'espion ; faites votre besogne.
— Or çà, l'ami, point d'insolence, répliqua le masque d'un ton sévère. Songez que vous parlez à un membre du Grand- Conseil. Je ne veux pas votre mort. A quoi lue servirait-elle? Je prétends, au contraire, vous proposer un moyen de racheter votre tête. Un homme de votre sorte peut rendre à l'État certains services qui se paient au poids de l'or ; et c'est de l'or qu'il vous faut. Suivez-moi sans peur au palais ducal. Si, comme je n'en doute pas, vous êtes d'une humeur docile, les choses s'arrangeront, et dans une Iveure vous serez libre.
Onofrio salua respectueusement le patricien masqué, et il le suivit en tremblant au palais.
Pendant ce temps , Catherine Corner , demeurée seule avec son père et son oncle, écoulai! en frémissant le récit des événemens qui s'étaient passés en Chypre pendant le séjour d'Andréa dans cette île. Au
preuiicr mot qui fut prononcé en faxeur de II. lo
446 CATHERINE COUNER.
Jacques de Lusignan , qui demandait sa main, la courageuse jeune fdle se leva et déclara que rien au monde ne la déciderait à manquer au serment qu'elle avait fait à Marco. Son père l'obligea de reprendre sa place et d'écouler jusqu'au bout les ordres que son oncle venait lui intimer au nom de l'excellentissime Conseil des Dix.
Avec l'aide du Soudan d'Egypte, le prince Jacques avait chassé du royaume de son père la princesse Charlotte, qui s'était ré- Jjija|Ée dans l'ile de Rhodes. C'était un ^pne que lui offrait aujourd'hui le fils du roi Jean III, et la scrénissime république, agréant l'offre du souveruin«j lui accordait en mariage Catherine Corner, qu'elle adoptait pour sa fille en lui constituant une dot de cent mille ducats.
— Toute rësistanceest inutile, ma nièce, poursuivit Andréa, quand la volonté du Conseil s'est exprimée. Vos larmes , vos plaintes ne peuvent balancer les intérêts de la république. Vous céderez , vous dis-je , si ce n'est à nos prières, à la force du moins.
— A la force î répéta Catherine ; à la force! La puissante république de Venise emploiera donc ses vaisseaux et ses armées pour contraindre une jeune (ilie à épouser un homme dont elle ne veut pas! Le drapeau de Saint-Marc sera déployé au vent pour ce bel exploit! On fera le siège de ce palais paisible, et on inscrira dans les annales vénitiennes ce fait glorieux de vos armes! Ce sera noble et grand, messer
Andréa Corner, et votre nom figurera dire*
i48 CATHERINE CORNER.
gnement parmi les noms de ces triomphateurs!
Le père de Catherine, voyant l'inutilité des efforts que faisait Andréa pour amener la jeune fille à ses vues, prit la parole à son tour, et tenta d'obtenir par la pitié ce- qui avait échappé à la violence.
~ Ma fille, lui dit-il, plus notre rang est élevé, plus il nous impose de devoirs. Regarde autour de toi les portraits de ces illustres patriciens, qui composent la lignée de nos ancêtres. Pas un d'entre eux qui n'ait immolé son repos et son bonheur pour le salut de son pays. Celui-ci est tombé sous le fer des Génois ; celui-là, loin de son palais et de ses enfans, a trouvé son tombeau dans la mer; cet autre a consumé sa vie dans les veillesj Doges, Cardinaux, Pro-
curateurs, tous ceux de notre sang ont payé leur tribut à Venise. Aussi cette maison de Corner, qui remonte aux temps antiques de la république romaine, est-elle inscrite à la première page du livre d'Or ! Catherine, tu dois payer aussi ta dette. Il importe à la sécurité de l'État que le royaumedu Chypre ne tombe pas aux mains de nos ennemis. L'héritier de la couronne de Lusignan demande à partager son trône avec toi. La république t'adopte pour sa fille. Tu ne peux refuser ses dons, non plus que braver sa colère. Tu ne peux appeler sur ton père et sur ta race la malédiction des temps à venir.
— Mon père! s'écria Catherine qui tomba tout en pleurs dans les bras du vieillard^ vous exigez de moi plus que je ne puis!
— Prends courage, répondit le vieux patricien. Lorsque ion frère Piétro s'arracha aux embrassemens de Firenze Crespi, duchesse de Nixia, la mère, pour aller chercher sous le sabre desTurc^une mort prématurée, il partit joyeux et fier. Aujourd'hui encore les pères de Venise se découvrent en montrant du doigt son tombeau , et ils olTrent sa résignation et son courage en exemple à leurs en fans.
Catherine, en écoutant ces paroles , devint pensive. On vit les larmes s'arrêter au bord de ses paupières. Elle releva lièrement la tête, et pressant la main de son père dans les siennes :
— Je ne vous déshonorerai pas, dit-elle, vous serez satisfait. Je n'épouserai pas Marco Venier. Je ne vous rappellerai plus
que j'avais votre parole et que vous me l'avez retirée violemment. Non, mon père, et vous, mon oncle, vous n'aurez pas à rougir devant la Seigneurie de Venise. Je vais écrire à Marco ; il saura , je l'espère, apprécier ma résolution. Je vous demande celle nuit encore, cetlp nuit pour recueillir les dernières pensées de mon ame, cette nuit pour pleurer! car je suis femme; et dtmain, demain, vous ferez de moi ce que vous voudrez. Demain, mon père, votre fille sera morte comme son frère Piétro.
Le sénateur Corner recula d'épouvante à l'aspect de cette jeune fille , dont la contenance égarée semblait présager quelque catastrophe. Il craignit d'avoir passé le but qu'il s'élait proposé. Peut-être en ce moment l'implacable sévérité de l'homme d'É-
152 cathkrinf: cor^tr.
tat aurait-elle disparu chez lui devant le
sentiment paternel, si Andréa ne lui était
venu en aide avec sa froide et désespérante
logique.
— Vous voulez mourir, ma nièce, fort bien, dit-il. Vous gardez ainsi la foi jurée à votre amant, qui ne manquera pas, pour vous récompenser, de se prendre aux doux yeux d'une autre maîtresse après vous avoir convenablement pleurée, si toutefois il est assez habile pour échapper aux recherches de la Seigneurie. Mais comme il ne peut mettre le pied hors du territoire de la république, vous morte par sa faute, qu'arrive-t-il ? On le prend , on le garrotte , on lui donne pour demeure éternelle les puits de Saint-Marc, où il a le temps de maudire à son aise votre fatal et trop fidèle
CATHErxIN'E OORiNER. 153
amour. Chacune des souffrances qu'il endure se mêle à une imprécation contre vous, et il meurt enfin de cette horrible mort que vous lui avez préparée. Ne pensez-vous pas, Catherine, que c'est là un beau destin?
— Ohî laissez-moi ! par pitié , laissezmoi ! c'est le démon qui parle par votre bouche. Quoi ! c'est donc cette vengeance infâme que vous lui réservez! le cachot! des supplices! des tortures! lui si noble et si beau ! lui si généreux! une telle trahison pour lui!
— Tout cela sera votre ouvrage , répondit Andréa sans se déconcerter. Un mot de vous le perd ou le sauve! vous avez jusqu'à demain pour y songer.
A l'heure où tout dormait dans Venise, excepté les galans, les jaloux, et les espions de la Seigneurie, deux hommes masqués se rencontrèrent sur la plage déserte du Lido. Ils s'abordèrent mystérieusement , et, après avoir échangé quelques mots à voix
basse , l'un des deux invita Tautre à le suivre. Ils entrèrent dans une gondole qui ne tarda pas à voguer sur la lagune.
— Quelle imprudence, dit l'un des deux hommes; savez-vous bien que vous jouez votre tête?
— Que m'importe, fit l'autre avec un geste de dédain. Demain seulement le procurateur qui commande à Padoue pourra s'apercevoir de mon absence, et demain, que je réussisse ou que j'échoue, tout sera fini pour moi.
— 11 en est temps encore, reprit d'une voix émue celui qui avait parlé le premier, renoncez à cette périlleuse folie. Retournez en terre ferme, je vous en conjure.
J5G CATHRRINE CORNER.
Demain il sera trop tard pour regretter ce que vous aurez fait.
— Abandon nez -moi seul à mon sort, ou pas un mot de plus sur ce sujet , répliqua sèchement l'homme masqué. Il n'est que trop vrai, n'est-ce pas? qu'un édit du Conseil a décidé le mariage de Catherine avec le roi de Chypre , de Jérusalem et d'Arménie. Il n'est que trop vrai , hélas ! que son père consent à cette injure qu'on me fait, et Catherine elle-même... Non!
non! je ne puis croire qu'au mépris d'un amour si solennellement juré!... pourtant la nouvelle est assez publique. Catherine a signé, dit-on, ce témoignage de sa perfidie et de ma honte. Onofrio , ayez pitié de moi. Répétez-moi ce que vous savez , ce que vous avez vu , que je saciie à quel point je suis à plaindre!
— A quoi bon renouveler vos douleurs, cher Marco? répondit l'autre passager de la gondole; vous savez tout. Catherine s'est enfin rendue aux prières de sa famille, aux ordres du Conseil. Elle accepte, quoique à regret, la couronne qu'on met à ses pieds. Hier, elle a traversé la ville dans une gondole magnifique , vêtue comme une reine et accompagnée d'une députation des membres du sénat en robes de cérémonie. Elle a débarqué au traghetto du palais ducal, au milieu d'une affïuence de peuple qui ramassait, en criant : Vive la reine ! les pièces d'or que les gens de la Seigneurie jetaient sur son passage. Son Altesse le Doge est venu recevoir la nouvelle souveraine au pied de l'escalier des Géans, et le soir elle est retournée au palais de son père, escortée de nouveau parles patriciens
d58 CATHERINE CORNER.
et les officiers du Doge , au son des instrumens et à la lumière des flambeaux.
— Fort bien , continua Marco Venier, et n'avez-vous pas remarqué, Onofrio, si, pendant ce trajet, son visage était pâle; si ses traits portaient l'empreinte de quelque peine secrète, de quelque remords?
— Je n'ai rien vu de semblable , Marco. L'éclat de sa parure rehaussait encore sa beauté naturelle et la grâce parfaite de son maintien.
— Il n'est donc plus d'espoir, plus de doute possible ! reprit Marco Venier avec un profond abattement. Pas même la consolation de pepser(ju'elleail obéi à la contrainte! Oh! c'est affreux î N'importe! je veux la voir. Je veux apprendre de sa bou-
che que son amour pour moi n'était qu'un jeu de coquetterie, qu'une déception, qu'un piège tendu à ma bonne foi. Après cela , je serai content , Onofrio.
— Par quel moyen, Marco, espérez-vous parvenir auprès de Catherine?
— Je lui ai fait tenir secrètement un billet. Je sais qu'elle l'a reçu. Je lui demande pour cette nuit un rendez-vous à son balcon. Monté sur le faîte de ma gondole, j'entendrai sa réponse, et je partirai.
Onofrio poussa un soupir, et saisissant la main de son ami :
— Pour la dernière fois, dit-il d'une voix tremblante, je vous conjure de ne point vous hasarder ainsi. Vous courez à une perte certaine , Marco î c'est fait de vous si
160 CATUËtUNE €OU>KU.
VOUS persistez. Songez qu'un projet ne se forme pas à Venise dans la pensée d'un homme sans qu'au même instant la police du Conseil , comme un miroir fidèle, ne le reflète devant les yeux des inquisiteurs d'État. A cette heure , Marco, soyez-en assuré, vous êtes dénoncé, vous êtes suivi. Un œil s'attache dans l'ombre à la trace de vos pas; un bras est levé sur votre tète. Ah! vous ne savez pas tout ce que peut le Conseil des Dix : amour, amitié, honneur, il brise tout! Je vous dis cela, Marco; dans peu d'instans, moi-même peut-être je n'oserai pas vous le répéter. Vous avez déjà un pied dans le tombeau; un pas de plus et vous disparaissez pour toujours.
Marco Venier ne répondit pas un mot.
Bientôt la gondole s'arrêta; elle était arrivée devant le palais Corner.
CATHEKINE COB.NEll. 1(31
Une femme se pencha sur ie balcon du palais , et l'on entendit un gémissement étouffé sortir de sa poitrine. A la clarté de la lune^ le jeune homme reconnut Catherine.
C'était elle en effet qui venait au rendez-vous de Marco.
Hélas! son amant, qui l'accusait , ignorait à quelles tortures on l'avait soumise pour l'amener à le tromper ainsi. Il ignorait que c'était pour sauver sa vie menacée que sa maîtresse avait consenti à renoncer ù lui , et qu'elle s'était dévouée en victime à cette hymen étranger qui lui faisait horreur.
Catherine, en acceptant l'entrevue nocturne de Marco , espérait se disculper ir. II
162 CATHERINE COUNEH.
aux yeux de celui qu'elle sauvait; mais de quelque mystère qu'elle eût enveloppé sa démarche , elle n'avait pu tromper cependant la vigilance du Conseil des Dix.
Tandis qu'enfermée dans sa chambre, au milieu de l'obscurilé et du silence , elle altendait, le cœur plein d'nnxiété , l'heure fixée par la lettre de Marco, une voix se fit entendre dans son appartement, où elle se croyait seule , et prononça ces paroles qui la glacèrent d'épouvante :
— L'épée de Saint-Marc est levée sur Marco Venier. Si la reine de Chypre enfreint par un seul mot la défense que lui a faite le Conseil d'encourager les folles prétentions de ce jeune homme, il tombe mort a ses pieds.
CATUERINIi CORNER. 163
Calherine recula d'horreur vers l'autre extrémité de la chambre.
Une secoade voix , grave et solennelle comme la première, dit ces mots à son oreille ;
— La reine de Chypre doit paraître' à son balcon et répéter à l'homme qui va venir que c'est de son libre aveu qu'elle accepte la main de Jacques de Lusignan, ou Marco Venier est livré sur l'heure aux bourreaux.
Calherine , saisie de terreur, ne répondit pas et sonda vainement de son regard les profondeurs des ténèbres qui l'entouraient. Elle n'y put distinguer aucune forme. Elle prêta l'oreille et crut entendre un léger bruit derrière la tapisserie de son
alcovc. Elle y courut et souleva la draperie