SECONDE PARTIE
Crt Bîùction.
Un an s'était à peine écoulé depuis la triste issue de l'affaire du surintendant Semblançay, et déjà le Parlement de Paris^ docile aux volontés de la reine-mère et aux insinuations du chancelier Duprat, avait prononcé le séquestre des biens du connétable.
Bourbon , retiré dans son château de Moulins, jetait en soupirant un regard sur sa splendeur passée , et , dans l'oisiveté que lui avait faite l'injuste disgrâce dont il était victime , il s'indignait de voir à quels hommes François VI venait de confier le commandement de sa nouvelle expédition du Milanais.
Plus de fêtes dans ce manoir antique, où si long-temps il avait reçu l'élite de la noblesse de France! Le silence recouvrait comme un crêpe de deuil les allées sombres de ces jardins égayés autrefois par de fraîches cascades, au bord desquelles un peuple de courtisans étalait incessament l'or et le velours de ses manteaux. Les vieux faunes de marbre , habillés de mousse et voilés à demi par les branches incultes des grands
arbres, semblaient dormir sur leurs piédestaux, oubliés comme des figures d'aïeux sur les dalles des sépulcres. La plus triste, la plus délaissée, la plus imposante entre toutes ces ruines, c'était le connétable de Bourbon. Tout changea de face au château de Moulins, lorsqu'un gentilhomme, arrivé de Lyon, tout couvert dépoussière, accourut annoncer au duc, qu'avant de passer les Alpes , le roi en personne se disposait à lui rendre visite. Le visage du connétable reprit alors sa sérénité, et les jardins leur parure. Des courriers chargés de lettres sillonnèrent les routes du Bourbonnais.
Une affluence de seigneurs et de dames remplit comme par enchantement les appartemens déserts du château. Des sommes énormes furent dépensées, et le domaine de Moulins redevint en peu de jours plus
luxueux et plus royal qu'il ne l'avait jamais été.
Le duc, à l'issue d'un tournoi auquel François T" avait assisté , venait de quitter le roi sur le seuil du somptueux logis qu'il lui avait préparé , lorsqu'il rencontra dans une des galeries du château quelques uns de ses principaux oUiciers arrivés en toute hâte pour faire honneur à leur maître
Parmi eux se trouvait monsieur de Saint- Romain, jeune homme enthousiaste de la gloire du connétable, et dont la faveur auprès du duc était malignement expliquée par l'intérêt tout particulier que Son Altesse portait à Suzanne de Langelfeld , femme de ce gentilhomme. Au château de Moulins , comme à l'hôtel des Tournelles ,
on était généralement persuadé que Saint- Romain , en courtisan habile et discret , connaissait les motifs de l'insigne amitié en laquelle le tenait le duc, et, pour dire la vérité, bon nombre le critiquaient plutôt par envie que par vertu. Ponlhus de Saint- Romain était accompagné de monsieur de Buren, ou de Beaurain, fils du comte de Rœulx , chambellan du roi d'Espagne, et aussi de monsieur de Frundsber^, colonel de lansquenets , lesquels ne quittaient plus monsieur de Bourbon depuis l'offense qu'il avait reçue de François ï".
Ces deux personnages , apostés auprès du duc par Charles-Quint lui-même, cherchaient toutes les occasions d'aigrir sa rancune contre le roi et de le pousser dans le parti de l'empereur.
— Hé bien! Messieurs, leur dit le con-
notable en affectant un air d'hilarité sous lequel il essayait de masquer son dépit , pensez-vous que le roi soit content de notre fête?
— Elle est splendide et magnifique , monseigneur, répondit monsieur de Buren.
Le château de oulins n'a décidément rien à envier à l'hôtel des Tournelles.
— Madame d'Angoulême et messieurs du Parlement, continua le colonel Frundsberg , en vont mourir de dépit.
— Et pourtant, reprit le connétable, ils espéraient m'avilir en me dépouillant de mes terres et de mes pensions , en forçant un prince du sang royal de France à se montrer aux Français dans le piètre équipage d'un cadet de famille, ruiné par
LA niilFF.rTION. 107
SOS niauvaisos mœurs! Sainte-Barbe I il n'en sera pas à leurs souhaits! Tant qu'il me restera un joyau do famille , une pièce de vaisselle à mes armes , je paraîtrai tel que je fus toujours, avec le lustre qui sied à mon rang.
Leduc était retombe dans ses rêveries, que Saint-Romain interrompit par ces mots :
— Soupçonnez-vous , monsieur le connétable, le but de cette visite du roi?
— Il a compris que c'est une mauvaise arrière-garde à laisser de ce côté des Alpes, (pi' une olVense toute saignante dans un cœur comme le mien.
Monsieur de lUiren jeta un regard d'intelligence au colonel Frundsberg, puis il dit :
i08 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
— A la cour de l'empereur Charles- Quint, où j'ai passé ma jeunesse, monsieur le duc, une telle injure n'eût pas été faite à un héros de votre sorte. Hélas! pourquoi n'êtes-vous pas né sujet de l'Empereur! ou pourquoi ne voulez-vous pas le devenir? ajouta-t-il en baissant la voix. Le premier rang, après lui , vous eût appartenu; une couronne ne lui aurait pas semblé un trop riche présent pour un héros qui lui eût conquis le monde.
Ces paroles arrachèrent un soupir au duc de Bourbon , qui fit un triste retour sur sa vie écoulée.
— 0 François P'! s'écria-t-il , jeune lion que j'ai vu combattre à Marignan ! comment es-tu devenu cet agneau timide qu'une main de femme gouverne à son
caprice? Un mot de ta mère suffit pour effacer mes victoires. Aujourd'hui, pour une larme, tu lui livres mes titres et mes biens. Qui me répond que demain tu ne lui donneras pas ma tête pour un sourire?...
— Dites un mot, monseigneur, hasarda le colonel Frundsberg, et demain vous prenez le commandement des armées impériales en Italie !
— Dépend-il donc de vous de me l'offrir ? demanda le duc d'un ton qui semblait commander une explication plus directe.
Monsieur de Buren s'approcha du connétable, et tirant à demi de son pourpoint une lettre scellée du sceau impérial :
110 LE CONISÉTABLL UL DOURBON.
— Nous sommes porteurs des ordres de Sa Majesté.
Monsieur de Bourbon éprouva un frissonnement par tout son corps. U saisit son front dans ses deux mains.
— Ma tête s'égare! dit-il. Écraser ces infâmes! humilier François P*^! emplir le monde du bruit de ma vengeance !...
— Et de votre honte, monseigneur, s'écria Saint-Romain , pâle de terreur. Juste ciel ! que le souvenir de vos aïeux vous protège, monsieur le duc! Ils sont tous morts pour le roi et la France ! Pierre de Bourbon, en 1356, à la journée de Poitiers! Jacques de Bourbon et Pierre son lils à la journée de Brignay, près de Lyon! Louis de Bourbon , en 1415, à la bataille d'Azin-
LA DÉFECTION. lil
court! François de Bourbon à la journée de Marignan!
Les émissaires espagnols remarquèrent l'hésitation du connétable. Monsieur de Buren se hâta de la dissiper par ces paroles :
— Outre la lieutenance-générale de ses armées, dont il vous investit, monseigneur, l'Empereur s'engage dès à présent à ériger en royaume les états de Bourbon, auxquels on joindra la Provence et le DauphiM^Jl vous offre en mariage la princesse Dpna Léonora, sa sœur, veuve du roi de Portugal;, et il promet de l'instituer son héritière et celle de son frère l'archiduc Ferdinand, à défaut (Venfans mâles de tous deux.
Voyez! voyez, monsieur le duc! Tout cela est écrit et signé de la main de l'Empereur!
Le connétable se précipita sur la lettre que lui offrait monsieur de Buren, et il la lut d'un bout à l'autre sans proférer une parole. Chacun attendait avec anxiété sa réponse. Saint-Romain se tenait, les mains jointes, auprès de son maître comme pour le supplier de Songer à sa gloire.
Le duc remit brusquement la lettre dans les mains de monsieur de Buren.
— Hé bien, monseigneur? murmura celui-ci.
— Je refuse, répondit froidement le connétable.
Au même instant on annonça le roi.
Tous les visages reprirent leur calme et leur indifférence habituelle, excepté pourtant celui de monsieur de Bourbon, sur le-
quel brillait encore comme un reflet de la tempête qui venait de bouleverser cette grande ame. L'émotion du duc ne put échapper à la sagacité de François.
Le roi n'avait entrepris ce voyage de Moulins que pour vérifier certains bruits qui accusaient le connétable de prêter l'oreille aux mauvais desseins que les partisans de l'Espagne machinaient, disait-on, afin d'opérer une diversion de ce côté, pendant que l'armée française serait engagée dans le Milanais . Le roi fronça le sourcil en voyant messieurs de Buren et Frundsberg auprès de son hôte. 11 se remit pourtant, et, touchant la main du connétable :
— Je suis content, mon cousin , lui ditil, de l'hospitalité que j'ai reçue chez vous.
ll-i LE CONiNÉTAliLE DE BOURBON.
Foi de gentilhomme! un roi couronné ne ferait pas plus royalement.
— • Il n'a pas tenu à votre Parlement, Sire, répondit le duc, qu'il me soit demeuré un lit pour l'offrir à Votre Majesté. Mais le radeau de notre fortune n'est pas tellement disjoint et rompu qu'il ne nous en reste une planche où nous puissions mettre le pied.
— Avant de vous y abandonner, mon cousin, reprit François, il serait bon de vous assurer si elle est assez solide pour vous porter sans péril.
— Sire, interrompit monsieur de Bourbon, la Providence est pour tous.
— Je souhaite qu'elle vous conduise, monsieur. Quand je quitterai votre chà-
teaUj car mes devoirs me défendent de prolonger au delà de cette journée le plaisir que j'éprouve en votre compagnie, je désire vous entretenir seul à seul.
— Je me rendrai, Sire, à vos ordres.
— C'est bien. Monsieur l'amiral de Bonnivet, monsieur de Brion et quelques autres de nos amis viennent de mettre pied à terre à votre porte. Veuillez faire en sorte qu'ils soient bien reçus el traités pour l'amour de moi, monsieur.
Le duc fit un signe de respect et de soumission.
— Je veux, mon cousin, ajouta le roi en se retirant, que si un jour l'un de nous venait à manquer à l'autre, on puisse juger de quelle part sont demeurés la loyauté et l'honneur.
— Les Français, répliqua le duc, savent que, si jamais j'ai failli, ce n'a été, Dieu merci ! ni de ce côté ni de l'autre.
Le roi descendit dans les jardins , s'entretenant tout bas avec les gentilshommes qui l'avaient accompagné. On entendait retentir dans les cours les piafTemens des chevaux qui avaient amené monsieur l'amiral et sa suite. Le connétable désigna Saint-Romain pour faire à ses hôtes, en son nom^ les honneurs de son domaine. Quant à lui, il se retira dans ses appartemens, après avoir défendu à ses gens de l'y venir troubler^ sous quelque prétexte que ce fût.
Saint-Romain alla recevoir les nouveaux hôtes de son illustre maître. En un instant un splendide repas leur fut servi dans une des galeries du châleau, dont tous
les murs étaient garnis de tableaux des meilleurs maîtres italiens, représentant les grandes actions qui avaient illustré les ancêtres du duc Charles de Bourbon. Chacun des convives du château, en s'asseyant devant ces peintures, fut obligé d'avouer dans le fond de sa conscience que le connétable absent était le plus glorieux de tous ces héros dont la postérité avait consacré le renom.
Il fallait à Saint-Romain l'ordre exprès de son maître pour le décider à rester au milieu de ces hommes qu'il savait être les ennemis acharnés du duc et les auteurs de sa disgrâce. Ici, c'était Bonnivet qui lui avait ravi son gouvernement de Guyenne et son commandement de l'armée d'Italie j là , Chabot de Brion, grand fauconnier de
dis LE COANLTAIJLK DE lîOUUI50.\.
la couronne, qui, du fond de sa vénerie, prétendait en remontrer dans l'art de la guerre au plus habile général dont la France pût alors se glorifier; là -bas encore, monsieur de Montchenu, maître-d'hôtel du roi, qui voulait aussitrancher du capitaine et du triomphateur; puis, venaient après eux Perrot de Warty, de Ligny et quelques autres jeunes gens à peine hors.de pages, qui, pour se pousseren faveur dans l'esprit des familiers des Tourneiles, renchérissaient encore sur les outrages qu'on prodiguait au prince que voulaient perdre les flatteurs
de la reine-mère.
Renfermant dans son cœur le mépris et la haine qu'il ressentait pour ces fauteurs d'intrigues, Saint-Romain mettait tous ses soins à leur faire noblement les honneurs
du château de Moulins. Obéir aux moindres ordres du connétable, satisfaire ses plus petits désirs avant même qu'il eût pris la peine de les exprimer, tel était le plan de conduite que s'était tracé ce candide et loyal jeune homme , depuis que les bienfaits du duc avaient ajouté les droits de la reconnaissance à la profonde et sincère admiration qu'il avait conçue pour son protecteur. Il eût bravé la mort pour épargner un souci au connétable ; et, pour défendre sa gloire outragée, ce n'eût pas été trop pour lui de répandre tout son sang. L'amour qu'il éprouvait pour sa femme, Suzanne de Langenfeld, était le seul côté par où son cœur fût accessible à un autre sentiment que ce dévouement qui le dominait tout entier. Élevé loin de la cour, peu fait au beau langage de la rue Saint-Antoine ,
et à cette science de déguiser la calomnie et l'insulte sous le vernis de l'éloge et du respect, Saint-Romain s'entretint longtemps avec les nouveaux hôtes du château, sans s'apercevoir que chaque mot de leur conversation était une moquerie dirigée contre le duc et contre lui-même. Les convives, enhardis par le stoïcisme avec lequel le jeune homme accueillait leurs propos, qu'il ne songeait pas mcme à relever, excités peut-être aussi par de copieuses libations de vin d'Espagne, déchirèrent par tant d'endroits le voile de l'allusion , qu'il fldlut bien enfin que l'objet de leurs mystifications ouvrît les yeux.
Dès l'instant où Saint-Romain put se douter que c'était bien ù lui qu'on en avait, son oreille et son humeur devinrent plus
chatouilleuses, et il lut dans le sourire de ses agresseurs celles de leurs paroles qu'il ne comprenait pas. Un des jeunes gentilshommes de monsieur de Bonnivet rompit la glace le premier, en racontant, sans nommer les héros, mais avec assez d'indications pour qu'on les reconnût facilement, l'aventure de madame de Saint-Romain et du connétable, telle qu'il l'avait apprise de l'amiral. Perrot de Warty, pour ne pas demeurer en reste, accompagna le récit d'un commentaire qui fit sauter hors de son fauteuil Saint-Romain, pâle de colère et les yeux allumés par la vengeance :
— Misérable lâche! s'écria-t-il , je te châtierai comme tu mérites. Et il courut sur lui l'épée haute ; mais le jeune comte de Ligny eut le temps d'arrêter son bras.
4'2'i LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
— Pardieu! dit de Wariy, à qui ce mouvement donna le temps de tirer son épée , laisse-le venir à moi! N'ai-je pas trahi un beau secret, sur ma foi !Et où diable y a-t-il ici quelqu'un, même en y comprenant cet honnête mari du Bourbonnais, qui ne sache que madame de Saint-Romain est la maîtresse du connétable de Bourbon ?
Saint-Romain se débarrassa de l'étreinte du comte de Ligny, et, d'un coup de son épée, il fit rouler à terre celui qui l'insultait. On s'empressa autour du blessé qui, percé de part en part , et transporté dans une salle voisine , répétait encore dans les bras de ses amis :
— Tout cela n'empêche pas que madame de Saint -Romain ne soit la maîtresse du connétable de Bourbon.
On avait arraché l'épée sanglante des doigts crispés de Saint-Romain. Bonnivet voiikit rester seul avec lui pour le calmer, pendant que les autres convives accompagnaient le médecin du château dans la chambre du malheureux de Warty.
— Monsieur l'amiral, répétait Saint- Romain, un de vos gens m'a publiquement outragé. 11 faut qu'il rétracte publiquement sa calommie; il le faut pour mon honneur, ou j'irai demander justice au roi.
— Loin de moi, répliqua l'amiral, la pensée d'excuser l'imprudence de ce pauvre Warty. Il a eu tort , monsieur, je vous le concède. Mais aller vous plaindre au roi , à toute la cour, y pensez- vous?
— J'irai pourtant, monsieur Tamiral.
— Allons^ Sainl-Romain, soyez calme.
Ne divulguez rien ; ne vous donnez pas en spectacle à celte foule toujours avide de scandale. Ce n'est pas la première fois qu'un tel malheur frappe un honnête homme. Puisque vous l'affirmez, je veux croire que vous ignoriez cette intrigue.
— Vous n'y croyez pas vous-même , monsieur, répliqua Saint-Romain, ma femme est honnête et sage, n'est-ce pas? vous le savez. Monsieur le duc est homme d'honneur, vous le savez aussi. Pourquoi en vouloir faire à mes yeux deux monstres que je ne pourrais plus regarder sans haine; car ils m'auraient trompé. C'est inutile , je ne puis croire à cela.
— Pourtant, insinua l'amiral^ si l'on vous donnait une preuve.
— Une preuve!... Oh! non... cette preuve n'existe pas.
— Il ne tient qu'à vous de vous convaincre, aujourd'hui. . . dans une heure. .. à l'instant même.
La fureur du jeune homme s'était transformée tout à coup en un horrible abattement; il n'osait ni parler ni se taire; ses yeux baissés redoutaient de rencontrer le regard de monsieur de Bonnivet. Celui-ci le pressait de plus en plus.
— Une preuve! répéta Saint-Romain : oh!
non ; n'achevez pas, je neveux rien savoir, rien rechercher, rien examiner; je craindrais trop que mon jugement prévenu ne se prît à l'appât d'un piège. —L'amiral poursuivit :
126 LE COMSÉTABLE DE BOLUBON.
— Madame de Saint-Romain , que vous croyez à Paris occupée des devoirs de sa charge auprès de madame d'Angoulème, madame de Saint-Romain se cache ici depuis hier sous un faux nom, dans une maison de la ville. Hier, reprit Bonnivet après un silence qite le jeune homme attéré n'avait pas la force de rompre, hier elle a fait rendre une lettre à monsieur de Bourhon par une femme du peuple qui a feint de venir demander un secours.
— Et cette femme... interrompit Saint- Romain...
— Cette femme , vous la verrez. Elle vous conduira au rendez-vous qu'elle-même a donné à monsieur le connétable.
Eu ce niomcnl on frappa doucement à la
LA DÉFECTION. d27
porte de la galerie. L'amiral entrouvrit cette porte : une vieille femme s'avança. Bonnivet la prit par le bras et la conduisit sans dire un mot auprès de Saint-Romain , puis il se retira. Le mari de Suzanne , accoudé sur le dos d'un fauteuil, regardait venir à lui cette apparition qui semblait évoquée d'un tombeau. Les malheurs et la souffrance !, plutôt que les années , avaient vieilli les traits de cette femme, sur lesquels on démêlait encore les traces d'une beauté absente. Son front hautain, ses longs yeux noirs qui jetaient des éclairs par intervalles, contrastaient d'une façon bizarre avec la pauvreté de ses habits.
— Qui êtes-vous? demanda le jeune homme.
— Une misérable femme que monsieur
1*28 LE CONNÉTABLE DE liOLRDON.
leduc (le Bourbon , un soir qu'il se rendait aux Tournelles, fit battre à coups defouet, par ses gens, dans la rue Saint-Antoine. N'étiez-vous pas de ceux-là, vous?
, — Non, répliqua Saint-Romain. Que m'importe ceci! As-tu autre chose à me dire?
— Vos amis m'appelaient la sorcière italienne ; jugez de ce que je dois savoir.
— Au fait! me feras-tu voir ce que lu as dit?
— Aussi vrai que mes malédictions poursuivront jusqu'au dernier jour votre connétable et tous ceux qui l'ont aidé dans ses massacres du Milanais !
— Songe à quoi tu t'engages! c'est la mort, si tu me trompais.
LA DEFECTIO>. 129
— Je le sais.
— Et madame de Saint-Romain sera là, dis-tu, chez le duc ?
— Elle vous y attend.
— Comment le sais-tu?
— C'est moi qui l'ai conduite à Moulins. Elle hésitait, je l'ai persuadée; elle tremblait, je l'ai rassurée.
— Malheur à toi!
— Non, malheur à lui! à l'assassin de mes enfans! Croyez-vous que j'abandonne si tôt mes projets? Pour la conduire ici, j'ai feint la misère auprès de votre femme ; elle m'a donné sa bourse et du pain. Les cœurs qui aiment s'apitoyent aisément!
Pour acquérir sa confiance, j'ai simulé des larmes, et j'ai vu ses lèvres de rose s'ap-
piiyer sur ce l'ioiit ilélri; ses lèvres dont les baisers sont si doux !
— Ah ! tais-toi ! Va-t-en ! va-t-en ! sorcière maudite! Non! reste! donne-moi ta main pour me guider, car mes yeux se troublent. Viens! viens! conduis-moi.
— Oui, je vous conduirai, reprit la vieille en s'attachant de ses deux mains au bras du jeune homme. Vous la punirez de votre déshonneur, n'est-ce-pas? Promettez-le-moi. Vous avez votre épée, votre poignard; fort bien! Quant au séducteur de Suzanne, un bras plus haut que le vôtre l'abattra. Moi qui le hais, je n'ai pu le frapper; les démons sont pour lui ! N'avezvous pas vu dans ses yeux, sur son front, ce sceau de la fatalité, étoile infernale qui le mène vers un avenir étrange, mystérieux.
inconnu? N'avez-vous pas vu qu'il est de ces hommes donnés en exemple à la terre, idoles adorées et maudites , que la foudre finit par briser sur leur piédestal? Depuis dix ans je me traîne sur sa trace pour qu'un instant de joie me paie d'une vie de misère et de larmes. Ce jour viendra. Dieu est juste!
— Vous le haïssez bien , madame !
— Vous le haïrez comme moi, quand vous aurez vu jusqu^à quel point vous êtes outragé..
— Marchons, dit Saint-Romain, c'est trop de temps perdu ; mais ne va pas me tromper 5 cette épêe une fois tirée ne doit plus rentrer dans le fo'ilireau.
Us disparurent tous deux; i'atniral de
Bonnivet entra aussitôt par l'autre extrémité de la galerie avec monsieur de Brion.
— Tout va bien, dit l'un d'eux ; allons conter l'histoire au roi.
— Bravo! dit l'autre; monsieur le duc avait oublié cet intermède dans le programme des fêtes de son château de Moulins.
Pendant que ces choses se passaient, une femme voilée était mystérieusement introduite dans les appartenions particuliers du connétable, où celui-ci n'avait pas tardé à la rejoindre. Au moment où l'entrevue de Saint-Romain avec la vieille que ' lui avait amenée l'amiral commençait à prendre fin, nous trouvons le duc do Bourbon dans une élégante galerie atlc-
nante à son appartement privé, se promenant en compagnie d'une jeune femme qui cherche à le retenir encore auprès d'elle.
— Déjà me quitter, monsieur le duc?
dit la dame d'un ton de reproche.
— Je le dois, répond le connétable ; le roi va partir. J'ignore de quelle affaire importante il me veut parler , mais son ordre est précis : ne me retenez pas.
— Moi-même, reprit la dame , ma sûreté ne me commande-t-elle pas de m'éloigner de ce château ? A tout instant j'y puis être surprise , et cependant je reste.
— C'est que tu es un ange !
— Voyez pourtant à quoi je m'expose
'13i LE CO^USÉTAP.LE DE HOURBON.
pour VOUS voir ! Mais , reléguée seule à Paris , vous sachant en proie à tant de persécutions , je n'ai pu tenir à mon inquiétude : il a fallu que je vinsse. Hélas! pourquoi suis-je venue! Pour oublier en un moment tous les sermons que j'avais faits à Dieu , pour oublier mon devoir, le respect de mon honneur , tant de jours passés en lutte contre un amour qui devait enfin me dominer ! Comjnent oserais-je maintenant lever les yeux vers le ciel et le prendre à témoin de la chasteté de mon ame ! Oh ! j'ai perdu pour toujours le doux repos de la conscience !
— Le bonheur te le rendra.
— Je veux vous croire , car un homme comme vous ne peut mentir. Dieu ne s'est pas plu à former le cœur des héros de ses
plus sublimes vertus pour y mêler les basses passions des hommes.
— Regrettez-vous donc le sacrifice que vous m'avez fait? '
— Oh ! non , car mon corps et mon ame sont à vous! Au moindre soupçon de votre péril , j'ai tout mis en oubli , et je suis accourue sans autre compagnie qu'une pauvre femme bien malheureuse, qui vit de mes secours depuis plusieurs mois.
— Vous êtes si bonne !
— C'est cette femme qui vous a remis mon billet. Elle m'a bien rendu ce que j'ai fait pour elle. Aussi je l'aime, monsieur le duc ! j'ai passé mon enfance dans son
pays , quoique j'en aie perdu le souvenir. |,
0 l'Italie! quand la reverrai-je , cette '^
i36 LE CONNÉTABLE DE BOURBON.
belle contrée de mes rêves? Que ije voudrais parcourir avec vous ces villes somptueuses toutes sonnantes de votre gloire! Car je n'ai rien vu de cela , moi que mon père cacha tout enfant parmi les tombeaux d'une église pour me soustraire aux hasards des batailles. Ce que j'en sais, c'est ce qu'il m'en a dit. Mais je suis bien folle , n'est-ce pas ? j'oublie que vous voulez partir , qu'il faut , que vous partiez. Allez , mon héros, mon maître dont je suis plus fière qu'un roi de sa couronne; allez et emportez mon a me avec vous!
— Je reviendrai pour te dire adieu.
Le connétable donna un baiser sur le front de cette femme qui le regardait partir avec une inexprimable anxiété. Comme
il «e dirigeait vers la porte , sa maîtresse fit quelques pas vers lui, et, se pendant à son bras :
— Pourtant , dit-elle , je m'étais promis de ne plus vous aimer , de ne vous revoir qu'avec les yeux et le cœur d'une amie ; que j'étais insensée !
— Mon amour , répliqua le duc ^ vous saura gré de cela.
— C'est moi qui vous aime, monseigneur, mais d'un amour fatal et sombre, qui me fait peur. Dieu, par une chaîne invisible , a lié ma vie à la vôtre ^ comme l'arbre à la racine , comme la fleur au soleil. On ne peut nous séparer sans que je meure. Vous savez ! ce savant astrologue que vous consultez quelquefois nous a prédit que
nous devions mourir ensemble. Oh! qu'il avait bien lu dans le livre de notre destinée !
— Il est vrai, reprit le connétable impatient de terminer cette conversation , mais ce n'est pas nous séparer que nous quitter un instant pour nous rejoindre après.
— es heures fuient si vite ! soupira la dame ; songez que cette nuit je pars ! Vous ne me dites plus de ces choses que j'aimais à vous entendre dire. Serait-il vrai que les pensées du génie tuent l'amour? Serait-il vrai que le désir satisfait s'éteint de luimême comme un flambeau consumé ? Oh ! il n'en est pas ainsi de moi î
— Mon amour est égal au tien, Suzanne ; mais songe encore une fois que le roi m'attend.
L\ DÉFECTION. d39
— Vous disiez autrefois : le roi peut bien attendre !
— Écoutez , interrompit le duc en se précipitant vers une fenêtre dont il écarta doucement le rideau , n'entendez-vous pas dans cette cour un bruit d'armes? C'est le roi qui me cherche ! peut-être vient-il dans cette chambre! Voyez ce que vous avez fait ! Qu'on ne vous trouve pas ici. Fuyez ! fuyez ! Adieu ! Suzanne ! adieu , je vais au devant du roi.
— Omon Dieu, dit la pauvre femme, plutôt que de voir son cœur changer , puisséje mourir! — Et elle s'avança vers une petite porte à demi-cachée par la tapisserie. Au moment où elle allait sortir , la tapisserie se leva, et Saint-Romain parut. Suzanne poussa un cri de terreur et se précipita
vers l'autre porte. Son mari la saisit par le bras,
— Point de ce côté , madame , lui ditil d'une voix étouffée , le roi et sa cour sont là qui se rendent dans cette galerie. Silence ! venez ! Du moins je vous épargnerai la honte !
Ils disparurent tous deux. Au même instant , par l'autre porte, entraient le roi et le connétable accompagnés de l'amiral de Bonnivet et des principaux gentilshommes de leur suite.
£a Béùction.
— Passons sur le cérémonial , mon cousin, dit François I^' au duc de Bourbon. Las d'attendre votre bon plaisir , le roi vient prendre congé de vous.
— En vérité , Sire , vous me voyez confus, balbutia le connétable auquel l'impa-
144 LE CONNÉTAliLE I>E BOURBON.
tience de son cousin ne laissa pas le loisir d'achever la phrase commencée.
— Foi de gentilhomme, monsieur le duc , j'ai eu le temps de m'habitucr à vos superbes caprices : n'eny parlons plus.
Avant de monter à cheval j'ai ^oulu vous entretenir une dernière fois de choses qui nous intéressent tous deux.
Le roi fit un signe; les personnes qui l'avaient accompagné saluèrent et se retirèrent aussitôt. François P' se jeta brusquement dans un fauteuil , d'un air qui exprimait combien il avait hâte d'en finir. Monsieur de Bourbon , sur son invitation , s'assit à quelques pas de lui.
— Maintenant, Sire, dit-il, je vous écoute.
François commença :
— Dans quelques jours j'aurai passé les Alpes. Dans quelques mois, j'espère, j'aurai reconquis le Milanais. La ligue d'Italie croit en vain m'arrêter en se ralliant à l'Empereur; j'humilierai la ligue d'Italie; je punirai le pape de ses prédications hostiles ; je rançonnerai Venise pour avoir acheté la paix de l'Autriche. Gènes, Florence , Sienne et Lucques , toute cette couvée de petits serpens italiens que l'aigle de Charles-Quint a fait éclore sous ses ailes , se repentira d'avoir levé la tête. Je ne m'effraie pas de combattre dans le même temps l'Anglais en Picardie et les lansquenets d'Allemagne en Bourgogne.
Quel que fût leur nombre, je n'ai jamais craint les épées de mes ennemis quand ils les ont tirées au soleil. Mais que, sous les faux semblans de la fidélité, des traîtres
lO
146 LE CONNÉTABLE DE BOUr.BON.
aiguisent contre moi dans l'otnbre des poignards ; que des Français , qui tiennent dans leurs mains les clés de nos provinces, «oupirent après mon absence pour ouvrir nos portes à l'étranger,, voilà ce que je redoute et ce que je déclare infâme, monsieur!
En prononçant ces mots , le roi frappa vivement de sa main le bras du fauteuil sur lequel ilélait appuyé, et il considéra fixement le connétable qui ne baissa pas la paupière.
— Sire, répondit tranquillement le duc, si vous avez la preuve qu'un Français, fût-il des p'us grands de votre royaume, ait conçu un tel dessein , que tardez-vous à le punir?
— Mon cousin , poursuivit François ,
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quoique peu déconcerté par cette assurance, \otre opinion à ce sujet est d'un grand poids à mes yeux. Il m'en coûtait , je l'avoue , de soupçonner des ennemis de mon trône dans les premiers rangs de ma noblesse.
— Sire, reprit le connétable avec ce ton d'audace qui lui était habituel, le trône de France n'a d'autres ennemis que vos courtisans. Ce sont eux qui dépouilleront votre peuple du respect et de l'amour de son roi, et leur roi de l'estime de son peuple ! ce sont eux qui vous aliéneront le cœur de votre noblesse, Sire, et qui mettront à mal le royaume , si vous n'y prenez garde ! Voil les ennemis et les traîtres! Tant pis pour eux si ma franchise les démasque; tant pis pour vous si vous ne les reconnaissez pas à ce porlraill ^^
Le roi laissa percer un mouvement de colère, qu'il réprima presque aussitôt. Puis avançant vivement son fauteuil :
— En est-il un seul, monsieur le duc, je vous le demande , qu'on puisse accuser comme vous d'entretenir chez luilesmécontens elles étrangers suspects? Si monsieur de Lautrec veut insulter ma mère, il vous trouve. Si messieurs de Buren et Frundsberg, espions avoués de l'Espagne, cherchent du crédit en France , qui le leur donne? Vous! qui en faites vos plus intimes conseillers ! Mes amis ne valent-ils pas les vôtres? Vous seriez moins jaloux , peut-être , de ce qu'ils ont reçu de moi , si vous vouliez vous souvenir que le premier acte de ma royauté fut de vous gratifier de l'épée de connétable , qu'avait portée avec
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tant d'honneur Jean de Bourbon , voire aïeul.
Le connétable se leva pour répondre à celle interpellation , et , frappant de la main à son tour le dossier de soivfauteuil.
— Sire ! vous oubliez aussi que j'avais gagné cette épée en Milanais, en Guyenne, en Bourgogne, et que, peu de mois après votre don, je la nettoyais de sa rouille dans le sang des Suisses à Marignan.
— Je reconnais , monsieur le duc , interrompit le roi , qui fit signe au duc de reprendre sa place , je reconnais qu'en cette circonstance je vous dus la victoire et la vie. Je m'en souviendrai toujours. Si quelques nuages depuis ce temps ont passé entre nous , je veux les écarter.
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Qu'une double réconciliation cimente notre nouvelle amitié. Foi de gentilhomme! vos biens vous seront rendus. J'y ajouterai même d'autres marques de ma faveur.
Pendant mon absence , vous prendrez les' ordres de ma mère que j'ai nommée ,régente. Je vous investis de la lieutenance du royaume. Mais, de votre côté, j'exige que vous me fassiez le sacrifice de votre rancune, que vous retourniez à notre premier projet , que vous acceptiez pour votre épouse madame la duchesse d'Angoulême. Votre main, mon cousin! donnez moi votre main !
— Jamais î Sire , jamais ! répondit le duc en retirant la sienne.
A son tour le roi se leva.
— Monsieur, j'ai promis en votre nom.
— Puisse la foudre m'écroser , s'écria le duc, avant que j'épouse une telle femme !
François 1" mordit son gant de colère.
— Pas un mot de plus , monsieur de Bourbon , songez que vous parlez de ma mère.
Le nom de la duchesse d'Angoulême avait réveillé tous les ressentimens du connétable. Il ne se possédait plus; il ne savait plus garder aucune mesure; sa franchise allait le perdre.
— Une femme, continua-t-il, qui, par les mains de son infâme chancelier Duprat, a mis toutes les charges du royaume à l'encan !
La patience du roi était à bout , ses lèvres tremblaient ; son visage se couvrait d'une pâleur livide.
— Taisez-vous^ monsieur, fit-il en imposant silence de la main à son imprudent interlocuteur qui poursuivit sans pitié :
— Une femme dont l'avarice et la cupidité feraient monnayer , si elle l'osait , le sceptre et la couronne de son fils !
— Vous m'insultez, Monsieur! s'écria François I" hors de lui.
Un soufflet retentit sur la joue du connétable. Du même coup la main du duc résonna sur la poignée de son épée qui faillit être brisée par le choc : cette main resta comme clouée à la place où elle avait frappé. La porte de la galerie s'ouvrit au même instant, et, en un clin d'œil, vingt personnes s'interposèrent entre le roi et le duc. Il se fit un silence effravant. Sur un
geste de Chabot de Brion , une compagnie de hallebardiers barra l'issue de la galerie. Bonnivet le premier hasarda quelques mots auprès du roi :
— Votre Majesté , dit-il en jetant un regard du côté du connétable, n'a-t-elle pas d'ordre à nous donner?
— Je n'ai point appelé, monsieur l'amiral, répondit le roi avec un calme apparent; mais, puisque nous Yoici prêts au départ, à cheval, messieurs! Avant quinze jours, nous ferons beau jeu à nos ennemis sous les murs de Milan.
Toute cette foule s'écoula. Les portes de la galerie se refermèrent; il ne demeura plus avec le duc que quelques officiers de sa maison.
— Un soufflet! s'écria le connétable qui
d54 LE gonni':table de bourbon.
serra convulsivement la main de Monlagnac - Tausannes, debout et immobile devant lui : un soufïlet! Montagnac! et je ne l'ai pas tué!
Le colonel Frundsberg accourait en ce moment.
— Monsieur de Frundsberg , lui cria le duc du plus loin qu'il l'aperçut, le roi m'a donné un soufflet !
— Cela crie vengeance , Monseigneur !
— Je l'aurai! je l'aurai! j'en jure Dieu! la terre ne peut plus nous porter tous deux désormais! Mon pauvre Pompérant, poursuivit le duc en se précipitant au devant du capitaine de ses gardes, qui arrivait tout pâli de la nouvelle qu'il venait d'apprendre, mon pauvre Pompérant, je suis déshonoré,
avili : il a osé me donner un soufflet! Approchez tous, messieurs, reprit le connétable en interpellant par son nom chacun de ses gentilshommes qui entraient en foule, venez voir sur ma joue l'empreinte encore chaude de la main de François I"! Des Escures, de Beaumont, d'Espina, Varennes , si vous voulez savoir comment le roi paie les services de sa noblesse, regardez là !
— Monsieur le duc , s'écrièrent à la fois les assistans, nous partageons tous votre affront!
— Que nous réserve-t-il, dit Montagnac- Tausannes , s'il traite ainsi le plus glorieux prince de son sang?
— Pour moi , ajouta monsieur de Bu-
ren, je relouriie sur les terres de l'Empereur.
— Vous ne partirez pas seul! interrompit le duc de Bourbon.
— Disposez de nous tous, monsieur le duc!
Le connétable remercia d'un regard ces fidèles serviteurs qui liaient ainsi leur fortune à la sienne. Il fit quelques pas, la tête baissée et les bras croisés sur sa poitrine : on attendait en silence qu'il fixât par un mot toutes ces destinées qui se confiaient à lui. Il releva la tête et regardant ses amis en face :
— Ce soir , Messieurs , je quitte la France 1
— Nous vous suivrons, répondirent-ils.
— Monsieur de Buren, les conditions de l'Empereur!
De Buren lui remit respectueusement la lettre pliée qu'il tenait cachée dans son sein. Bourbon l'ouvrit, et, marchant de nouveau à grands pas :
— Le sort en est jeté , dit-il. Il l'a voulu. Dieu nous jugera!
En ce moment cette foule agitée ouvrit ses rangs devant un vieillard dont l'aspect fit frissonner le duc.
— Saint -Vallier! s'écria-t-il , viens-tu partager ma fortune?
Voyant que le visage de cet homme vénérable demeurait impassible :
— Ne cherche pas à me convaincre ,
poursuivit le duc, mon parti est pris, irrévocablement pris.
— 11 faudra pourtant que vous m'écoutiez , répondit le nouveau venu.
Ils entrèrent ensemble dans une chambre voisine. Jean de Poitiers , seigneur de Saint-Yallier , capitaine de cent hommes d'armes et chevalier de l'ordre du roi, était allié à la famille de Bourbon. 11 connaissait les pièges dont on entourait le connétable; il savait que François 1" devait avoir une explication avec lui au sujet de la duchesse d'Angoulême ; il avait prévu tout ce qui était arrivé. 11 se jeta aux genoux de Bourbon ; il le supplia , les larmes aux yeux, de changer de résolution et de songer au déshonneur qui allait le frapper, aux malheurs sans nombre qu'il déchaînait sur la France.
Bourbon parut attendri par les supplications du vieillard. "
— Eh ! mon cousin, dit-il en le pressant sur son cœur, que veux-tu donc que je devienne? ils m'ont tout pris, je n'ai plus rien, je ne suis plus rien. Ils veulent que j'expire dans l'opprobre et dans la misère! Toi-même , en me venant voir, ne sais-tu pas que tu en as fait assez pour l'attirer leur vengeance, s'il ne suffisait pour cela de tes vertus et de tes services. Va-i-en, Saint- Vallierî va-t-en et me laisse! Songe que tu as une famille , une lille chérie , Diane de Poitiers, modèle de beauté et de sagesse, que la corruption de l'hôtel des ïournelies n'a pas éprouvée jusqu'ici : Dieu soit loué ! Cache -la bien aux regards du roi, et cache toi-même dans le plus profond repli de ton cœur l'amitié
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que tu me portes , car ce sont là des crimes , enter.ds-tu ? qu'ils te feraient .expier comme en ce jour ils me font expier mes Yictoires.
Ces prophétiques paroles ne diminuèren en rien les nobles efforts de Saint- Vallier pour ramener le duc de Bourbon à ses devoirs. Le connétable ne put obtenir qu'il quittât le château de Moulins qu'en lui promettant de ne pas pousser plus avant son projet sans prendre avis de sa vieille expérience.
Dès que Saint-Yallier se fut éloigné^ le le duc rentra dans la galerie où ses partisans Tattendaiemt : il les trouva tous impatiens de recevoir l'ordre du départ.
—Neperdonspas un instant, dit-il; mon-
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sieur de Buren, j'accepte les conditions que vous m'avez proposées. A mon tour, je dois m'engager envers vous. Qu'on appelle monsieur de Saint-Romain ! qu'il m'apporte mon scel ducal.
— Je venais vous le remettre , répondit d'une voix sourde le mari de Suzanne de Langenfeld , qui s'avança lentement au milieu des groupes animés dont la galerie regorgeait. Saint-Romain était pâle et abattu 5 un feu sinistre luisait sous ses paupières. La préoccupation de tous les esprits empêcha que son trouble extrême ne fût remarqué : tous les regards et tous les cœurs étaient tournés vers le connétable. Le duc remit à Saint - Romain le papier qu'il avait reçu de monsieur de Buren :
~ Prenez cela, dit-il, vous, mon fidèle I. il
ami. C'est ma tête que je confie à votre garde ! Maintenant , placez -vous à cette table et écrivez.
— Je ne le puis , monsieur le duc , reprit le jeune homme.
— Que signifie cela ? trahiriez-vous ma cause, vous, Saint-Romain?
- — Je quitte à l'instant votre château pour n'y jamais rentrer.
Un cri d'étonnement éclata parmi les gens du connétable; on se refusait à croire que ces paroles fussent sorties de la bouche de Saint-Romain. Personne n'ignorait de combien de faveurs le duc avait comblé ce jeune homme , entré dans la maison de Bourbon sans autre fortune que son épée. Ses camarades l'entourèrent et le pressèrent
de rétracter ce qu'il venait do dire : il répéta pour la seconde fois les mêmes paroles, et d'une voix haute et claire, afin que tout le inonde l'entendît. Alors chacun s'éloigna de lui. L'un lui reprocha son ingratitude : il sourit amèrement et ne répondit pas; un autre lui demanda s'il avait peur : il se contenta de hausser les épaules. Il allait se retirer , lorsque le duc l'appela et lui exprima le désir de savoir au moins le motif de ce brusque abandon.
— C'est vous qui m'ordonnez de parler , monsieur le duc, s'écria-t-il, je vais vous satisfaire. Écoutez tous, Messieurs. Puis, se tournant vers le connétable : — Monsieur le duc, vous êtes mon bienfaiteur, tout le mondeici saitcela ; je vousdois lacharge de gentilhomme de votre maison, celle qui me
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confie la garde de votre sceau ducal et les gages attachés à cette place. Je ne porte pas un joyau, pas un vêtement qui ne provienne de votre munificence. Tout ce qui fait briller un homme dans le monde, tout ce qui attire les yeux de la foule et la jalousie des envieux , je vous le dois. Mais en me donnant ces hochets de la vanité , vous vous êtes payé chèrement, monsieur le duc ; vous m'avez pris un. trésor que rien ne me rendra désormais : vous m'avez ravi l'honneur. Vous tous qui m'écoutez, m'avezvous donc cru assez lâche pour avoir froi' dément calculé ce que pouvait me rapporter en faveurs et en largesses l'amour de ma femme cédé par un traité infâme aux caprices de Son Altesse! Dieu m'est témoin qu'aujourd'hui seulement je connais jusqu'où mon inexpérience a été abusée; Dieu
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m'est témoin que d'aujourd'hui seulement je comprends la signification des sarcasmes dont m'a poursuivi sans péril plus d'un d'entre vous; je vous le pardonne , Messieurs. Je rends à monsieur le duc tout ce que j'ai reçu de lui depuis mon entrée dans sa maison : rendez-moi votre estime , Messieurs , c'est tout ce que je veux emporter d'ici. Adieu! vous ne me reverrez plus. Monsieur le duc, que Dieu protège
gi
votre gloire!
En prononçant ces derniers mots , Saint- Romain traversa la galerie sans qu'un seul effort fût tenté pour le retenir ; mais tous les regards le suivirent jusqu'à ce qu'il eût entièrement disparu, et il y put lire la respectueuse et muette admiration que fait toujours naître un acte de conscience et
IfiG I.E CONNKTABLE DE BOURBON.
(rhonneur. Le connétable fut péniblement affecté de celle déplorable scène où celte fois le plus noble rôle ne fut pas pour lui. Mais il n'avait pas le temps alors de se laisser aller au penchant de sa rêverie ; son cœur saignait par tant d'autres endroits, qu'il perdit bientôt le 'sentiment de celte nouvelle blessure. Montagnac-Tausannes entra précipitamment , botté , éperonné , et son fouet de voyage à la main.
— Mes chevaux sont prêts , monsieur le duc, dit-il , je pars pour l'Allemagne. Dans peu, si le Ciel me seconde, monsieur de Langenfeld et moi , nous vous rejoindrons sous les mursde Milan . Que votre étoile vous conduise, Monseigneur! ajouta-t-il en se retirant après avoir baisé la main du connétable.
Pompérant , à son tour , entra dans la
galerie à l'instant où Montagnac-Tausannes en sortait ; il était accompagné de monsieur de Buren et du colonel de Frundsberg.
— Monsieur le duc, dit Pompérant , on a rassemblé tout ce qui reste d'or au château. Vos gentilshommes et vos officiers ont fait verser leur épargne el leurs joyaux dans les coffres de vos trésoriers ; ils n'ont voulu garder que leur armure etleur épée.
— Toute votre maison , Monseigneur , est en armes, reprit le colonel Frundsberg, et n'attend plus que le signal du départ.
— Fort bien , répondit le connétable,^ Ne laissons pas au roi le temps de nous prévenir. Messieurs, ajouta-t-il , pour plus
de sûreté , séparons-nous. Chacun gagnera comme il le pourra le territoire de l'Empereur, en Franche-Comté. Jejurepourma part de ne remettre l'épée au fourreau que le jour où François de Valois m'aura demandé grâce ! Et, pour que je n'oublie pas le serment que j'ai fait ici devant vous , on brodera sur mon étendard un estoc flamboyant avec le mot espérance au dessous.
Tandis que le connétable et ses partisans s'apprêtaient à gagner la campagne , Saint-Romain sortait du château , à pied , vêtu d'un simple habit de drap , son épée au côté , sans môme un domestique à sa • suite , dans ce même costume de pauvre gentilhomme qu'il portait cinq ans auparavant lorsque, pour la première fois, il était
renii solliciter les bonnes grâces du duc son maître. Parvenu à la grille des jardins, iljeta un coup d'œil sur ce château de Moulins qui lui rappelait des sensations si diverses, el, secouant la poussière de ses souliers pour ne rien emporter dans son exil qui pût lui rappeler cette terre maudite où son ame s'était si tristement flétrie, il disparut sous les épais ombrages de la forêt , sans savoir lui-même où il portait ses pas.
Il cheminait ainsi depuis une heure en- , viron , quand il fut arrêté par une femme à cheval, qui accourait en toute hâte derrière lui. Il frémit en reconnaissant la vieille mendiante qui lui avait révélé la trahison de sa femme.
— Et Suzanne, lui cria-t-elle, Suzanne vit encore ! Homme faible et sans courage, vous n'avez pas osé la punir î
— Elle se débattait et me priait d'une voix si lamentable ! répondit le jeune homme : je l'ai laissée fuir.
— Fuir avec son amant ! reprit la vieille. Au moins la perte de Bourbon est assurée. Venez voir .comme sa destinée va l'emporter dans l'abîme , le traître à sa patrie , le meurtrier de mes en fans! Demain le vainqueur de Marignan ne sera plus qu'un rebelle dont on ira voir la tête à Moutfaucon !
— Ah ! interrompit Saint-Romain , il n'y a que les rois déchus et les démons qui puissent maudire ainsi. Qui donc êtes vous?
La vieille parut se recueillir quelques instans, puis elle dit : — Mes aïeux portaient
aussi une couronne autrefois : on les appelait ducs de Milan. Puisse cette couronne que Charles-Quint et François I" se disputent aujourd'hui se briser entre leurs mains , et que ses éclats les écrasent ! Tel est le dernier vœu de Césara Visconti !
En ce moment, or vit passer à travers les éclaircies des arbres une bande de cavaliers qui faisaient partie de la suite du roi, et qui regagnaient le grand chemin de Moulins à Lyon. Césara Visconti poussa vers eux son cheval.
— Où voulez-vous aller ? s'écria Saint- Romain en s'attachant à la bride du cheval.
— Tout raconter à François I" ! répondit la vieille , avec un horrible sourire ;
perdre le connétable , rendre sa fuiie impossible !
— Vous n'irez pas , repartit Saint - Romain ;, qui lui ferma le passage.
— Quoi ! c'est vous qui défendez le duc ?
— Que Dieu le frappe dans sa justice, il l'a bien mérité! mais sa gloire appartient à mon pays. Vous n'irez pas plus loin, vous dis-je , qu'il ne soit à l'abri de votre vengeance.
Les cavaliers eurent bientôt disparu; Saint-Romain et la vieille cheminèrent jusqu'au prochain village où le jeune homme loua une mule pour escorter jusqu'à Lyon sa compagne de voyage.