CHAPITRE DEUXIÈME
La ville de Nicosie, au fond de sa belle vah lée embaumée , comme un enfant dans un berceau de fleurs , dormait sous le voile transpa» rent d'une nuit Sété que la lune argentait de aes rayons. Le baile , ou Tambassadeur véni* tien en Chypre , reposait avec toute sa maison-, et l'on n'entendait au milieu du silence de son luxueux palais que le bruissement monotone du vent dans les branches des orangers et des myrtes de ses jardins.
Tout à coup les portes de l'hôtel furent ébranlées par des coups redouMés. Les serviteurs du baile traversèrent les coursintérieures avec des flambeaux allumés, et l'ambassadeur, réveillé en sursaut , put distinguer les piaffements d'un cheval et la voix brève et saccadée d'un cavalier qui demandait impérieusement à être admis en sa présence.
Le baile , sous la soie de ses rideaux , maudit Paudacieux qui agissait de la sorte avec son éminentissime seigneurie , et il applaudit, en se retournant sur ses oreillers , aux énergiques menaces dont ses valets saluèrent l'importun visiteur.
Loin de se laisser intimider, l'étranger continuait pourtant à battre à la porte avec acharnement , et cette fois il haussait tdlement la voix , que le baik ne perdit jpas un mot de sa conversation.
— Onvrires-vous donc , ochiens i criaîlril , je vous bàtoonerai tout à l'heure pour vous apprmdre à respecter le blason d'un patricien de Venise. Allez, dis«je , réveillervotre maître, et, pour mieux lui ouvrir les yeux, dites que j'arrive d'Europe , et que je suis chargé pour lui d'un message du Conseil des Dix.
A oeg paroles , ramliassadeifr ftautaa hors de son lit, et il appela ses valets , auxquels il ordonna d'ourrir incontinent les portes , et d'introduire Fëtranger dans la salle la plus spkn* dide de son palais. Lui-même , il se §t habiller à la hâte , et il s'avança jusqu'au perron de Pesealier pour faire plus diionnenr à cet h6te inattendu. Un homme enveloppe d'un manteau ne tarda pas à paraître.
Quand le baile et l'étranger furent <femeurés seuls, ce dernier tira de sa robe une lettre fermée à laquelle pendait un large scel de cire blanche , portant l'empreinte du lion de Saint- Marc.
Le baile déplia en tremblant la lettre, et ses traits agités par une visible inquiétude ne reprirent leur sérénité première qu'après que la lecture de la missive fut terminée. Alors , ôtant un anneau dé son doigt, il le remit à l'un de ses officiers, avec ordre de l'aller présenter à un gentilhomme du nom d'Andréa Corner, logé près de l'arche vèche de Nicosie. L'ambassadeur et l'envoyé n'échangèrent pas une parole pendant le temps qui s'écoula jusqu'à l'arrivée du gentilhomme qu'on attendait.
— Je |De rends à vos ordres; monsieur, le baile , dit en entrant un nouveau personnage dont le riche costume tout brodé d'or et de perles étincelait à la clarté des flambeaux»
Pour faire plus grande hâte , j'ai pris à peine le temps de me vêtir. Me v(Mci et mon épée^ avec moi. Quoi que vous me commandiez au nom de Texcellentissime seigneurie de Venise, je suis prêt.
— Toujours le même , messer Andréa Corner I interrompit le voyageur, qui vint affectueusement serrer la main de celui qui avait pronbncé ces mots. Toujours le même 1 L'exil n'a pas corrigé cet amour du luxe et de la dépense, qui naguère peuplait Venise d'un monde de créanciers.
— Marco Bembo , mon cher beau-frère, répondit Andréa , la république , grâce à Dieu , ne me laisse manquer de rien ici. Elle me paye comme je la sers. Et puisque, ma bonne étoile vous amène dans cette lie enchantée , je réclame rhonneur de vous y traiter et maintenir selon vos rares n^érites.
— De plus graves affaires m'amènent, Andréa, reprit Marco Bembo; prenez place et tenons conseil. La république, qui m'envoie,
▼otts a cboUi pour exéeuter ses dessein». Vous savex comment elle récompense et comment elle punit.
— Il suffit , Majpco. Le succès ou ma tète :
c'est conv^m. Que fiiut-il faire? Parlez.
Marco Bembo se recueillit un instant , puis il reprit :
— La gu^re de Morée n'a pas été heureuse pour les armes de la s^rénissime république.
L'alliance du roi de Perse et du prince de Carainanie n-a fait que retarder notre défaite. Mahomet II nous enlève Athènes et l'Albanie é Négrepont va subir le même sort. Candie peut-être aussi nous échappe. La prospérité de notre commerce est menacée, il faut la sauver atout prix. Le Conseil des Dix a décidé que rtle de Chypre serait à nous. Si vous croyez la force indispensable, le patricien Mocéàidfo, général de la mer, croise sur la côte avec sa flotte. Si la ruse peut nouS: con^ duire à nos fins , employez-la de préférence. Vous connaissez la politique du Conseil. Tous tes moyens nous sont permis^ mais le succès nous est ordonné.
— Les Qénois, reprit le 4)ai^e, occupent les forts de Famag(msl4 ; mais Limasol et I«ar**
naoà ne rënsteroBt pas à n«Cre attaque. Plue tard, nous porterons le siège devant Nîooaie,
— Mauvais moyen, interrompit Andréa Corner en secouant la tète» Nous ameutons contre la république les ennelnis du dedans et du dehors. Gènes , le pape et le roi de France s'unissent au sultan Mahomet et au Soudan d'Égjpte pour nous chasser de notre eonquète . Écoutez -moi : avant de connaître les intea* tiens de la seigneurie , j'avais songé au projet qui Foccnpe. Le roi Jean est u^ spectre qui frappe à la porte du tombeau. La princesse Charlotte , son héritière, ne régnera pas. Le bâtard du roi, soutenu par notre or et nos conseils , peut se proclamer mi de Chypre , de Jérusalem et d'Arménie. Un nombreux parti le soutient dans i'tle : ^ triomphe et succède au roi Jean III.
— Mais , répliqua le baile , la république devra toujours se servir de ses armes dans les deux cas.
— Que votre seigneurie , poursufvjt Andréa Corner, veuille bien m'entendre jusqu'au bout. Le bâtard du roi est mon ami , vous le savez : il ne voit que par mes yeux ; il ne se dirige que par moi. Il est le bras avec lequel jtf'puis
frapper. Il y a de cek une année déjà, ma nièce Catherine Corner venait de m'enyoyer son portrait, une fine miniature de Veoiâe qui rejMToduisait aveedmae ravissante fidélité toutes les perfections de son visiige* Je me promenais un jour avec le jeune ardkévèque de Nicosie.
Je vins à laisser tomber ce portrait ; il le ra-* flussa. IWut à coup je le vis pâlir et rougir a la fois. Il me rendit le portrait , et depuis ce moment une humeur sombre et taciturne rem* plaça son habituel enjouement; son àme, troublée jusqu'au fond par la beauté de ma nièce , portait le joug d'une passion dont j'étudiais les progrès chaque jour. Quand le prince Jacques , persuadé que ce portrait de femme ^tait celui de ma maîtresse. Ait par* venu au plus haut degré de l'amour et de la jalousie, j'abordai le premier ce sujet de conversation que j'avais évité jusqu'alors. U apprit avec ravbsement que cette belle personne était ma nièce , et il finit par se jeter à mes g^MMix , me suppliant de la lui faire obtenir pour femme*
Je traitai d'abord son dessein de folie, afin de le mieux fixer dans sa résolution; mais enfin je consentis à hasarder quelques dé-
marches, et ce matin même je lui promettais que la sërénissime république, prenant en considération ses qualités et mes instantes prières, ne refuserait pas paiHrètre d'adopter ma nièce pour sa fîUe et de la lui accorder pour épouse, avec une dot- digne du haut rang que son mari lui destinait. Je suis porteur de la supplique du prince. C'est à vous, monsieur le baile , à vous , Marco Bembo , qui êtes aussi bien que moi l'oncle de Catherine , c'est à vous, dis«je, d'achever mon ouvrage. L'excellentissime seigneurie est si heureuse dans ses. négociations, qu'une fois le mariage consommé, il est probable que le nouveau roi ne. laissera pas longtemps attendre sa succession à la reine et à la république, son auguste tutrice.
— Andréa Corner ! reprit le sénateur Marco Bembo en pressant son beau-frère dans ses bras, voilà ce qui s'appelle un plan sagement médité. Remettez-moi la lettre du prince. Je repars à l'instant pour Venise. Vous , poursuivez votre œuvre , et qu'à mon retour l'arcbevéque de Nicosie soit paisible possesseur de cette lie. Monsieur le baile et vous vous avez le blanc-seing du Conseil : l'or, le poison.
le fer, le feu , n'épargnez rien pour réussir! Tous les trésors et toute l'autorité de Saint- Marc sont à votre disposition. Adieu !