CHAPITRE PREMIER
Le roi de Chypre , Jean III de Lusignan , est assis sur son tr^ne d'or et de pourpre, dians son palais de Nicosie. A sa droite, sur un hawt siège revêtu de velours rouge , sa femme , la reine Hélène Pialéologne , fiUe du despote de Morëe , affecte une fière attitude , dont Tassorance pourtant eachè mal le trouble profond qui l'agite. A lagauche du souveram^ ki-prin-
cesse Charlotte , sa fille , vient prendre place y et auprès d'elle s'assied un sombre jeune homme, le prince Jaccpies, bâtard du roi , archevêque de la vUle de Nicosie, capitale du royaume de son père.
Cette réunion de famille ressemble plutôt à un champ-clos oîi des ennemis mortels sont en présence. Chacun des assistants porte une couronne sur la tète et la haine dans les yeux. Le vieux roi seul , accablé par les souffrances et les chagrins , offre dans ses traits l'expression d'un sentiment on l'indulgence et la pitié pa^ raissent avoir quelque part.
Parmi le petit nombre de personnages étranges à la famille royale qui assistent à cette conférence, on distingue un seigneur cypriote appelé Mistachel, chambellan et favori de la reine mère, et Andréa Corner, gentilhomme vénitien , connu dans Ttle pour Tami le plus intime et le conseiller ddi prince Jacques.
Le bot avoué du vieux roi, qui redoute les discordes et les troubles que sa tnort prochaine pourrait faire naître dans ses États, est de réconcilier entre eux sa fetaune , sa fiUe et son bàt«d. Les larmes aux yeux , il les conjure
d'oaUier leurs (jpierelles et de ne pa^^ fournir au sultan des Turcs et au Soudan d'Egypte roccasion de s*empaQ«r de ce qui reste à la famille de Lusignan de ses royaumes de Chypre 9 de Jérusalem et d* Arménie. Un silence respectueux est la seule réponse qui accueille les Henveâlantes paroles du roi.
— Malheureuse race I s'écria tout à coup le vieillard en s'iq)|Muyant sur le bras du connétaUe de Chypre pour se lever de son tr6ne.
C'en est donc £Sût? ce jour. est le dernier de ta puissance! Quatorze rois et deux cent (piarante ans de gloire et d'honneurs descendront dans la tombe avec moi ! Allez! fuyez ce pays, fiUe dénaturée , fils couard et sans vergogne , épouse vindicative et sans cœur l je délie mes sujets de toute obéissance envers vous. Monsieur le grand amiral de Chypre , faites met> tre une galère en mer ! je vais rendre au roi des Anglais cette couronne dont son ancêtre Richard I^ gratifia Gui de Lusignan, mon aïeul !
La menace du roi produisit l'effet qu'il en attendait : le jeune archevêque de Nicosie se précipita aux pieds de son père , et saisissant une de ses mains, qu'il s'empressa de porter à sesL lèvres :
— Sire , lui ditf-il , ne mêlez pas mon nom '^ dans votre colère , au nom de eeox qui vous offensent! le sang de Luft%nan n*a pas dégénéré dans mes veines , croyez-le bien. Plût à Dieu qu'à la tète de voire année 3e pusse vons le prouver tout à l'heure. Hélas ! les intrigues qui m'ont éloigné de la camère des armes pour me jeter dans les langueurs d'un cloître ne m'ont laissé que des souhaits à former pour votre bonheur. Sire , mettez-moi une épée à la main, et vous reconnaîtrez votre fils.
Le roi releva doucement l'archevêque et le pressa contre son cœur.
— - Mon bien-aimé seigneur et père , poursuivit à son tour la princesse Charlotte , dont la belle et pâle figure se détachait avec une grâce infinie sur les vêtements de deuil qui Tentouraient, l'amour et la lûenveillanoe eus^ sent toujours été le lien de notre famille , si votre pouvoir, que nous aimons autant que nous le respectons » nous eût seul donné des lois. Mais votre vertueux cœur , trop long* temps fermé à l'évid^Ace , a craint sans doute d'avoir à punir vos ennemis et les nôtres. Vous avez enhardi le crime , sire , en usant d'indul-
gênée envers lui ; ces habits de deuil qui me couvrent prouvent assez à quels exeès il n'a pas craint de se porter !
Le chambellan Mistachel baissa la tète à ces paroles de la princesse Charlotte, comme s'il eût redouté de ne pouvoir soutenir les éclairs qui venaient de s'allumer dans les yeux de la jeune femme. La reine pâlit, mais ne se dée»ncerta point.
— Sire , dit-elle, vous pardonnerez comme moi à la douleur de votre fille bîen-^imée. La mort précoce et inopinée de son mari, le prince Jean de Portugal , excuse en partie ses injustes soupçons.
— Madame, interrompit l'archevèqUe de Nicosie , les soupçons de ma soeur ne sont pas peut-être aussi mal fondés qu'ils vous le paraissent. Deux bandits arrêtés sur mes terres ont avoué devant tout mon chapitre qu'ils avaient fait ce damnable coup à l'instigation d'un homme de votre maison. Vous ne l'ignorez pas, madame : pourtant ce misérable n'en continue pas moins à jouir de votre plus intime confiance , et il ose venir nous braver jusque dans ce palais et sous les yeux du roi !
Le chambeUan devint plus tremblant en-
— «0core , et se rapprocha de la reine oomme pour se placer sous sa garde. Hélène Paléologue lança un regard furieux au jeune archevêque de Nicosie.
— Les insolentes accusations d'uû hàtard ^ iilsd*une courtisane effrontée , s'écria-t-elle^ trouveront-elles créance auprès de vous, sire? Permettrez-vous qu'il noircisse impunément la réputation de votre femme légitime , et que , par ses hypocrites manœuvres, il excite la fille contre sa mère ?
— Madame, répUqua Jacques de Lus^gfnan, la vertu de madame Marie de Fatras, ma mère, est au-dessus de vos atteintes , et , en parlant de votre haine pour elle , vous me rappelez que j'ai encore cette mort à venger !
— Vous l'entendez , sire , on me menace en votre présence , interrompit la reine : c'est trop d'outrages à la fois! Je quitte ce palais, si votre bâtard y commande en mattre.
Le vieux roi étendit son sceptre entre ces deux rivaux acharnés qui , sans respect pour lui , se disputaient son pouvoir sous ses yeux.
— Arrêtez, madame, et vous, monsieur l'archevêque i Mon indulgence se lasse. Si
VOUS dites un mot de plas , j'en jure par ma couronne, je vous châtierai tous deux !
Puis, se tournant vers la princesse Charlotte :
— Venez , ma fille, venez me consoler des maux que ces méchants me font. Vous , du moins, vous ne roulez pas la perte de ce royaume, qui deviendra I9 v6tre un jour.
Quand je ne serai plus , ma fille , votre premier soin, je respère», sera de faire régner sur cette terre infortunée l'union, sans laquelle nos ennemis vous trouveront impuissante et désarmée contre leurs mauvais desseins.
— Que Dieu veuille éloigner ce jour! murmura la princesse Charlotte -^ mais quand il viendra , sire , le premier devoir que j'accomplirai sera la punition des meurtriers du prince Jean de Portugal, mon mari. Quelsqu'ils soient, ajouta-t-elle en jetant un regard assuré vers le fauteuil de la reine, derrière latyielle se tenait le chambellan Mistaehel ; quels qu'ils soient, sous quelque voile qu'ils se cachent , de quelque nom qu'ils s'appellent , je les frapperai comme ils ont frappé le jeune et malheureux époux que je pleure.
^> C'est bien parlé , ma sœur , repartit le prince Jacques. Comptez sur moi pour vous servir, et si ce n*est assez de nous deux pour fidre triompher la justice , la puissante repu*blique de Venise nous soutiendra contre des sujets révoltés. Avec son aide et celle de Dieu, nous aurons raison d'un impudent favori et d*une reine adukère , couverts tous deux du sang da nôtres*
A cette dernière accusation , la reine laissa éclater toute sa fureur. Le roi Jean se voila le visage de ses deux mains« Le connétable de Chypre soutint dans ses bras le vieillard chancelant , qui pensa expirer de ce nouveau coup.
— C'en est assez , dit le roi d'une voix fiiihle et tremblante d'émotion ; que tout le monde se retire. Monsieur le connétable, emparezvous de la personne du prince Jacques. Ce fils ingrat qui m'outrage ne mérite pas de pitié.
Non. Mon ceeur est désormais fermé à l'indulgence. Le sénat sera juge entre ce bâtard et le roi.