‹ Le connétable de BourbonChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

Le grand canal de Venise était couvert de gendolM effilées, qui allaient et Tenaient et se croisaient en tous sens, cAiduisant à leur rendez-¥Ous d'afcires ou de plaisirs , sous le velours ou sous la serge de leurs noires tentu* res, les citoyensde T Adriatique, moitié gentîhhommes et moitié marchands, moitié millionnaires et moitié inîsérobles, ou tout au moins courant par diverses routes à Tune ou h l'antre de -cett deux fortunes.

On était en Tan de grâce 1469. C'était le temps du^dogat de Christoforo Moro et des entreprises du sultan Mafhomet fl contre la Sei*

gneurie , qui voyait toutes ses possessions de ' TArchipel ëchancrëes chaque jour par le safave de ce terrible ennemi. Quelque inquiétants que fussent pour Venise les succès du conquérant de Constantinople , ces luxueux insulaires n^en continuaient pas moins à jouir comme par le passé desloiiîrs que leur avaient faits Tindustrie et le travail de leurs ancêtres. Le sénat et le Conseil des Dix gardaient seuls le privilège de penser à l'avenir.

Au milieu de l'encombrement de barques qui obstruait la grande arche du pont de Rialto , deux gondoles s'entre-choquèrent, et pe^ s'en fallut que toutes deux, chavirées par la violence du coup , n'allassent au fond de Teau avec les promeneurs qu'elles portaient. Les gondoliers se prirent de quentlle , et ils se préparaient déjà à se charger à coups d'avirons , lorsqu'un sbire, vêtu de l'uniforme de la police de Saint-Marc, montra m tête encapuchonnée à travers la petite fenêtre de l'une des deux embarcations , et , par un juron énergique , fît rentrer les délinquants dans le devoir. Une seconde tête sortit de la gondole rivale et apostrophale sbire avecvneéoergieiiioa moins grande. L'offici^ de police tempéra son zèle,

jquand il eut reconnu au magnifique ooslume 4e Fétranger cpi'il avait affaire à un patricien.

. — Messer Marco Yenier, balbutia-t-il en portant la main à son capuce de drap rouge»

^evotrer seigneurie me pardonne I ien'avaisi pas reconnu votre livrée? Nous vo«s cédons le pas volontiers. Aussi bien le gentilhomme que nous conduisons est-il moins pressé que vous d'arriver. Les prisons du palais ducal, messer, ne valent pas le noble palais Corûer, oîi vous allez épouser mademoiselle Catherine» la plus belle de toutes les ii^ovices de la sérénissime république ^

Au nom de Marco Venier, une autre tète se fît jour à côté, de celle du sbire.

— C'est vous , Onofcio ! ^r^t le patricien en tendant la ms|în au prisonnier; que diaUe allez-vou^faire chez son altesse le D<^e?

— Pardieu ! mon cher Marco , j'y vais oxr pier les mémq|pres de mes fournisseurs. Parce qu'ils m'ont vendu mes robes , mes chausses et mes pourpoints leur pesant d'or» les juges leur 4>nt donné sentence contre moi. Le& in-

' Là oouTeUe maifée était appelée par te peuple novtfzû (.aoiiGe).

grato ! noi qui ai bèti la fortune de «es malaiidrins de^pourpointiers, de ohaussetiers et dm ■Mtftshaods d'éloffiis , par la réputation que leur a value ma bonne mine ; voilà eomme ils me traitent ! Il n*y a plus de loyauté dans ce monde f je me constitue ermite le jour de ma délivrance; c*est décidé, et la science des belles manières deviendra ce c{a^lle pourra dans Venise.

— Allons ' allons ! reprît Marco en souriant, vos créamiers , OnofHo , ne peuvent manquer de vous venir detoander grâce.

— Je serai , rqp<Midit-il inflexible ; je veux les V(rir réduits à travailler pour les matelots et pour les charpentiers de l'arsenal. M>nfermer pour une miiérable somme de six cents docats !

— Ce sont des Sarrasins, continuaaMarco en se 'balançant sur les coussins de sa gondole.

— Vous êtes le plus henreu^des hommes , poursuivit Onofrio. Croiriez-vous, Marco, que, la nuit dernière, j'ai rêvé que j'assistais à votre repas de noces, et que je buvais dans une coupe d'or à votre longue prospérité. Messieurs lea sbires sont venus me sajiir , hélis ! sans me permettre d'achever mon rêve et moa vin.

. — Mesakurt les sbires , répliqua M «reo Ye- BÎer, ont été au-deyant de mes vœux en aocrcK cbant ma gondole sur le QmalazKo» Vous ailes me suivre avec eux, et, en vertu de notte fraternité d'armes , je v^us prie de me laisser payer pour vous les six cents ùaiséraMes du«> cats en question. Vous me les rendrez à votr« aise.

— Je vous accepte pour mon créancier!

s'écria . Onofrio. Vous l'entendez, messieur» les sbires. Ohé! gondolitgrs, nues «piis , vires de bord s'il vous plaît, et makiteiiant ne vous endormez plus sur vos .rames. Vrai Dieu I Marco, je vous revaudrai ce service.

Les gondoles sillonnèrent de nouveau les eaux du grand canal, et les deux genttlshom* mes posèrent bientôt le pied sur les degrés du palaistCorner. En échange de la personne du prisonnier, les sbires emportèrent un billet de change de six cent vingt*ciaq ducats sur l'un des banquiers juifs du Ghetto.

Le patricien introduisit son compagnon dans une salle splendidement meublée, où une jeune fille de quinze ans, vêtue de blanc, selon l'usage des fiancées vénitiennes , était assise sous un dais de velours*

téB femmes vénittetines , k cette époque, passaient pour les plu« élëj^antes de l'Europe et pour les plus reelierchées en ce qui concernait Part de se vêtir et de porter un costume avec gràco. Dès le conmencement du quator* zième siècle, il se faisait à Venise de si énor-» mes dépenses à ce sujets que le sénat se crut obligé d'y mettre un frein par un édit somptuaire contre les manches ouvertes et les queues des robes. Les dames quittèrent alors les anciennes modes 6t les couleurs éclatantes, et elles affectèrent de s'habiller de velours et de soie noirs, dont les nuances sévères firent d'autant mieux ressortir la blaHcheur proverbiale de leur teint. C'est ainsi que la coquetterie , après plusieurs siècles de combats , triompha de la tyrannie politique.

La fiUedn patricien Corner, renonSmée dans Venise pour sa beauté, méritait en tout point sa réputation. Giorgione , Véronèse et Titien ont légué ses traits à la postérité. Le jeune Marco Venîer, son fiancé, ne le cédait en rien à Catherine pour les grâces et Félégance àe sa personne. A peine sorti de l'adolescence , il avait quitté depuis peu d'anûées le costume à la dogaline qui était la rche prétexte des ncèles

vénHienâ, pout prendre levétement à lacomeo, qui tenait Keu de la toge romaine. Sa robe de Tdonrs ponceau , couleur alors fort en vomie , se réunissait à un chaperon de même étoffe , par une pièce de soie (stola) qui pendait sur Tépaule, et que, dans les temps de pluie, on ra* battait en avant sur la tète, pour la garantir.

— Catherine, dit Marco en entrant, je vous présente cet excellent ami qu'un heureux hasard vient de me faire rencontrer. Si je l'avais an plus tôt à Venise , je l'eusse choisi assurément pour l'un de nps compères de Vanneau '.

— Vos amis, Marco, seront toujours les miens , répondît Catherine en jetant un regard plein d'amour à son futur mari.

Marco Yenier sourit à la jeune fille et prit sa main tremblante, qu'il pressa doucement contre ses lèvres. Ptiis , se tournant vers son ami :

— Vous l'avex dit, Onofrio, je suis le plus heureux des hommes. J'aimais depuis longtemps Catherine. La première fois que je me hasardai à lui faire ce terrible aveu, j'appris de sabou-

' Compati dell' annello. C'est ainsi qu^on appelait jaJi* à Venise les amis choisis par les cpoiix pour faire les cérc- QOBiea des noces.

che qu'elle m'avait distingué ftmm mAnomhreux rivaux. Sou pè^e , qui avait repouaaé des alliances plus riches et plus iiiuatfea que la mienne, accueillit ma demande avec bonté.

Mes rivaux eux-mêmes , au lieu de me haïr pour le trésor que je leur enlevais, me complimentèrent sincèrement de ma victoire. Depuis ce jour la joie et la bienveillance me sourirent ddjns tous les yeux. Aucun obstacle n'entrava mes es|jërances, qui furent même dépassées.

Onofrio l ^uand je pense à toutes cts choses, mon cœur se serre malgré moi, et j'ai peur que la fortune ne se lusse de me combler I

— Rêveries insensées ! répcsidit OnoCrioen secouant la tête. Le bonheur va sans se lasser aux gens heureux , comme les fleuves vont à la mer.

— C'est que , voyez-vous , poursuivit le jeune patricien, j'ai compté sur cet avenir comme un saint homme, sur le paradis ! C'est que mon paradis c'est l'amour de Catherine , et si je le perdais , adieu la vie I

Catherine Corner arrêta ses yeux sur les yeux de Marco Venier, et dans ce regard si doux et si pur le jeune homme reprit toute sa sérénité.

— C'dst Kbreméni que JQ me suis daonée à TOUS , dit la jeune ôile. Ne lisèz-voos pas dans mon cœur que je vous aime plus encore que' vous ne m'aimez, et que le jour de notre séparation ferait celui de ma mort?

Marco Venier baîsa de nouveau avec transport la main de sa fiancée. Un bruit de voiit se fit entendre sous le balcon*

— C'est sans doute B(kon père qui revient du cbàteau ducal, reprit la jeune^%lle en coumot joymisement vers la fenêtre. Justement ; le voici. Il rentre au palais ; un membre de la Seigneurie raccompagne. C'est peut-être ce soir que nous serons présentés au Doge. Que je suis heureuse , Marco !

La porte s'ouvrit : Catherine s'élança dans les bras de son père.

Le vieux sénateur avait un air grave et préoccupé qui contrastait avec là joie de sa fille. Cette remarque ne put éehapper à Marco ; il pélit sans se rendre compte du trouble extrême qui venait tout à coup de lé saisir.

— Le Conseil des Dix, demanda-t-U, s'est-il donc assemblé ce matin?

— Oui , répondit sèchement le sénateur.

— Il est sans doute venu du Levant, conti

nua Jf arco de plus en plus agité, des nouvelles importantes. Le Conseil les tiendm-t*il se^ crêtes ?

— II ne m'est pas permis de vous répondre, poursuivit \fi vieillard. Mais, Catherine, saluez donc votre oncle Andréa, dont la galère a jeté Tancre cette nuit dans le port.

Catherine s'approcha d'Andréa , car c'était lui-même. La contenance froide et cérémonieuse du voyageur assombrit encore les pres<» sentiments de Marco Yenier.

— Et d'où venez-vous, mon oncle? demanda vivement la jeune fille. 11 y a si longtemps que nous ne vous avons vu. Vous arrivez bien à propos : j'espère que vous m'apportez quelque joli présent des pays lointains que vous avez parcourus.

— Sans doute , repartit Andréa, et je compte, ma nièce , vous les offrir aujourd'hui même.

J'aime à penser qu'ils seront de votre goût.

— N'en douiez pas , cher oncle. Si vous y consentez, nous allons les voir tout de suite avec mon mari, que vous almerejc bientôt, j'en suis sûre.

— Messer Marco Yenier, interrompit Andréa en tirant de sa robe une lettre pliée,

.doil partir immédiatement pour la terre ierme «iFec cet ordre, dont le charge l'eaLoellentissime Conseil.

— Partir I a'écrièrent à la fois Marco et Car therine.

— Partir ! répète la jeune fille ; mais notre mariage est ûné à demain. Son Altesse leDqge ne l'ignore pas ; les nombres du Conseil euxmêmes ont promis à mm père d'assister à la fête qu'on prépare ici. M'est-il pas vrai , mon père ? Oh ! partir ! partir l c'est«impossible l

—Le Conseil des Dix le yeut ainsi, ma GUê^ répondit le yieux patricien. Sans doute cette mission ne durera que qu^ques joiprs, sans doute...

— Ne dites pas ce que vous ne pensez point, murmura Marco Yenier, dévoré par une sourde fureur. Le mensonge sied mal à votre barbe grise. Voyez , votre cœur se révolte contre vos paroles. Vous baissez les yeux comme un enfant honteux d'être pris en faute. Dites-moi plutôt : tt Marco ! je vous ai promis la main de ma fille ; j'ai allumé en vous un feu qui ne peut s'éteindre que dans votre sang. » Comme un marchand juif du Ghetto, dites-moi 2 « Je vous ai donné ma parole ; j'ai appelé le Ciel et

!a terre en tëdMMgnage de ma sineérilë, mais j'ava»roal ealenlé l'affiitre ; on m'offireun pm meilleur, je romps le marché ! » Alors je oMiprendrai , et n'ayant que mon bon droit pour me défendre, je dirai à mon tour : u Les sénateurs de Venise remportent ^n^aiment en habileté sur les marchands impprs dn Ghetto , car les Juifs n'ont pas songé encore à trafiquer de là sainteté du serment! n Seigneur Andréa, je pars ; j*obéis , comme vous le voyez , aux ordres du Conseil des Div. Peut'^tre nous reverrons-nons bîebtM. Adieu , Catherine I toi, du moins, souviens-toi de ce que tu m'asjuré. — A toi toujours ! s'écria la jeune fille pen-^ dant que Marco descendait précipitamment l'escalier du palais Corner.

Page 1