‹ Le connétable de BourbonChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Trois ans s'étaient écoulés depuis le mariage du roi Jacques avec la fille du patricien Corner. Venise continuait d'asseoir ténébreuse* ment les bases de sa domination prochaine sur l'tle de Chypre, en dépit des inutiles efforts de la princesse Charlotte , qui se voyait réduite , en son abandon, à Tendre ses joyaux et les reliques de son trésor pour subsister dans un coindespossessionsdugrand maitrede Rhodes.

Catherine, violemment arrachée à sa ville

natale et à tout ce qu'elle aimait , subissait sa triste grandeur avec une résignation angélîcpie et sans dévoiler à aucun regard Tamertume de son existence. Dès les premiers jours de son arrivée en Chypre , au milieu des plaisirs et des fêtes somptueuses dont l'amour de son mari se plaisait à l'environner, son esprit revotait sans cesse "k ce noir palais aux massifs écussons de pierre sculptés , dont le Canalazzo reflétait la silencieuse façade. La reine , comme une ombre errante, se laissait emporter sur les ailes de l'imagination et du souvenir vers ces murs qui avaient abrité la folle joie et les tendres espoirs de la jeune fille. Jusque dans son sommeil , jadis si pur et si calme , elle voyait se pencher sur elle , avec un sourire de dédain sur les lèvres, la figure paie. et pleuruite de Marco, de Marco mort peui-èt^re en l'accusant! Cette idée était un poigxuurd dans le èoeur de Catherine.

La république , ^a mafàtre intéressée , qui sait d'avance combien lui rapportera sa tendresse, avait fêté magnifiquement les fiançailles de sa fille adoptive. Le doge lui-même , suivi de ses emiseillers et d'une dépiitatîoa du sénat, était venu la chercher au palais de son père et

lui avait présenté la main droite ponr la conduire sur le Bue9Hiaure. ,

Du lido , une galère l'avait transportée à Famagouste, l'une des principales villes de son nouveau royaume, où d'aulres fêtes non moins fastueuses l'attendaient.

Les habitants de cette lie, autrefois célèbre par ses temples d'Amathonte et de Paphos , publiaient à l'envi que* le temps de Vénus était revenu. Le roi Jaopies, ivre d'amour, avait comblé d'honneurs et de richesses les oncles de sa femme, Bembo et Andréa Corner, qui vivaient dans son intimité. Ces hommes ambitieux n'avaient pas tardé , forts de indulgence du roi , à rendre odieux au peuple ce pouvoir dont ib fusaient le plus scandaleux abus. La reine elle-même, accoutumée à souf»

irir de leur tyrannie, osait à peine se {rfaia«dre, car elle redoutait leur vengpeance ; et, au fond du cœur, quoique les preuves lui manquassent , elle soupçonnait vaguement ses oncles de n'avoir pas été étrangers à la mort du seul fils qu'elle eût donné au roi son mari, et qui était pas^é presque au même instant de la terre au ciel.

. ]>epuis cette cruelle p^te , le roi Jacques

demeoraît absorbé dan» «ne sombre mâanoolie dont rien ne pouvait le distraire. Son corps et son esi»it dépérissaient diaque jour. Le bel et fougueux arehevèque , qui naguère étonnait les habitants de Nicosie par les gi^ ces de sa personne et par la vivacité de son biimeur, était devenu un vieillard morose au regard terne et fiévreux. Sans qu'on pAt en deviner la cause , sa taille se courbait , ses cheveux se détachaient de sa tète. Au palais on donnait pour cause à ce changem^it le chagrin ; parmi le peuple on l'attribuait au poison.

Un jour , le roi, plus souffrant que de coutame , était enfermé dans ses appartements.

Andréa Corner et Bêmbo , montés sur des ôNiles richement caparaçonnées et suivis d'une finile de valets , traversèrent la ville de Nicosie et s'arrêtèrent devant la maison d« baile dé Venise. Jls entrèrent, et, selon leur coutume, ils eurent avec c^t ambassadeur un secret entretien , duquel le penjrfe conclut que le mal du souverain empirait. Jacques , qui n'avait pour tonte compagnie qu'un médecin de Venise (car Andréa et Bemfoo éloignaient en son nom la reine leur nièce de Papparte-

meol d<) $6ii mari % Ja«q«ies se seuleTA sur les coussins de son fauteuil, el , en agitant sa main , parce qu'il ne pQuvait élever la voix sans douleur, il appela le médecin v«rs lui.

€duî-ci s'empressa de verser dans une coupe quelques gouttes d'un élixir qu'il afvalt ooHitoime d'offirir au royal malade , pour rappetor ses forces engourdie».

— Noa! nenl fit le voi en repoussant avdo humeur le vase qu'on lui présentait, kêêët potMT atijdurd'htti! Un froid glacial court dans mes veines. U semble qô'une main de 1er s'appuie sur ma tète et me déchire les ent traiUes.

— Buves , répliqua le médecin en appro^ cfaaat de nouveau la coupe^ que le roi éloigna av«c un geste de terreur. Buvez, sire, ou sinon je ne réponds plus' de la guérisen que jjé vous. ai promise*

-— Vous êtes un savant docteur , reprit H roi en jetant nn coup d'ceîl de défiance du ùUé de. son médecin. Je sais gré à la répnbiique de Venise, ma mère bien^aimée, de vous avoir envoyé à ma cour. Si je reviens de mon mal, je compte: lui en témoigner^ ainsi qu'à vous, ma reconnaissance.

— Ske 9 J6 TOUS le ré]|>ète , je reponds de vous si TOUS suives mes conseils.

— Vous pensez donc, vous aussi, que je suis en voie de gnérison?

— Oui, sire, et ce lu^nvage salutaire cpie j'ai composé exprès pour vous. • .

— C'est sÛD^uLkcr, interrompit le roi mon* bond, je ne me trouve pas ans» bien que vooi le dites. La vertu de cet ëlijir est donc bien puissante ?

— Une seule goutte épancbée sur la bouche d'un homme près d'ex]Nrer suffratt pour sns^ pendre en lui la décomposition de la mort.

— En vérité , dit le roi , j'admire humble* ment votre science. Venise est la nine du monde et nous sommes de pauvres barbares.

Venise a soumis la .nature elkh^néme à ses lois ) la vie et la mort lui obéissent f Venise est aussi habile à composer les élîni» que les poisons.

Le médecin pâlit à ces mots que Jacques pronmiça d'une voix ferme en le poursuivant d'un regard ou se lisait à la fois l'inquiétude et la colère.

— Vrai Dieu ! continua le roiy qui se dressa sur son fauteuil comme un spectre sur la

pierre de son tom])ean, je me sens ému d^une soudaine amitié pour vous. Il me vient une idée bizarre , folle , un caprice de malade ; je veux que cet élixir bienfaisant vous pro6te aussi bien qu'à moi. Je veux que chaque jour nous le buvions ensemble. Qu'en dites-vous, savant médecin de Venise ? Voyons, sur Thêure même, prenez cette coupe et videz-la devant moi.

Le médecin fit trois pas en arrière. Le roi sabit le vase , et d'une main décharnée et tremblante il s'accrocha à la longue robe du docteur, qui recula jusqu'au mur en donnant les signes du plus violent effiroi.

— Buvez , dît Jacques d'nne voix sèche et stridente. Buvez, je le veux !

— Sire, je ne le puis !

— Ainsi donc , s'écria le roi , qui brisa la coupe en la jetant à ses pieds, vous avez peur de votre ouvrage ! Vous savez ce que peut votre volonté , et le déplorable état où vous m'avez réduit vous annonce que votre terrible science a porté ses fruits. Je suis empoisonné par vous ! Holà ! mes gardes, à moi ! Une épée ! une épée ! pour punir cet infâme ! A moi ! à moi! répéta le malheureux roi, qui dans cette

lutte inégate tomba épuisé, la biNiche tordue et le corps agité d'une effrayante codyuHîod.

Les officiers de garde accoururent à la voix de leur maître , qu'ils trouvèrent étendu sans voix sur les dalles de sa chambre.

— Le roi vient d'éprouver une crise salu* taire, dit froidement le médecin , qui franchit au plus vite le seuil de l'appartement. Qu'on le reporte sur son lit, et que l'on cherche à lui faire boire, pendant sa léthargie momentanée, un peu de l'élixir que voici : il en éprouvera bientôt un soulagement certain.

La reine était seule au chevet de Jacques de Lusignan , quand celui-*ci s'éveilla. Les yeux vacillants du malade brillèrent d'un court éclair de joie en rencontrant les yeux de Catherine, ainsi qu'a ne fleur brisée par la tempête retrouve un instant ses vives couleurs sous un rayon du soleil ; mais bientôt le visage du roi reprit son expression de désespoir , et l'on entendit ces mots sortir de ses lèvres contractées.

— Je meurs par le poison l

La reine se leva précipitanunent et s'approcha du malade; elle crut lire dans ses traits bouleversés que cette exclamatîpn lui

lâUlil «littràié» parla MuArâsioe et le iéim^ £Ue iaÎMa dooc r«|oiiiber àsmcemimt sa léte, et elle se prit à pleurer.

— Je itteurs empe^Qnaé^vausdis^ie ! tépéu Jacques en se frappant le front. Vous aussi, TOUS voulez donc ma laort? ooosolei^vouss eUe. Tient !

Les sanglots de la reine émurent vivement le roi, qui saisit la main de sa femme et la pressa entre ses nuiina défaillantes*

— Fardoone&«moi ^ Gatlierine , lui dit^il ; oh I je snia bien ingrat ! Pardonnez-moi ! Vous si douce et ai bonne , vous qui m'avez tant

Ce mot -d'amour , prononcé à un pareil instant, fit tressaillir la rdne comme une acensalion, et réveilla le souveiùr d'une passion que n'avaient éteinte ni les combats de la vertu ^ ni les prières , ni les larmes. O mon Dieu ! même à son heure suprême il fallait donc tromper encore cet homme si généreux, et par pitié ne pas lui ravir cette ilIusioB si douce dans laquelle il s'endormait!

— Pardonnez-moi, Catherine, répéta Jacques de Lusignan, j'ai proféré un blasphème; mats vos ondes, Catherine, mais vos oncles

simt des tndtre» t Ce mûérable iiiédeGiii<{tt*ili avaient apmté près de moi pour ^pancber ma yie goutte h goutte , ceiui-là n'était que l'arme perfide dont leurs mains se servaient ; mais cette infâme agonie que j'endure, ce sont eux qui me l'ont foifte !

— Quoi , sire, s'é(»*ia la reine, yons pensez qu'ils auraient eu l'audace. ..

— Je suis empoisonné, te dis-je! Ce mal qui me consume, Catherine, cette fièvre lente qui m'emporte chaque jour une partie dn faible reste de vie qu'ils m*ont laissé, c'est le poison. Le poison de Venise ! ne le reoonnais-tu pas? Cette maigreur qui me couvre , ces cheveux qui tombent d'eux-mêmes , ces dents qui se brisent, ces yeux qui s'éteignent, c'est le poison ! Insensé que je suis ! prisonnier dans mon palais , roi sans pouvoir, meuble inutile sur lequel ils ont placé une couronne qu'un autre doit ceindre quand le temps sera venu , mes ordres ne sont pas écoutés même de mes ser- Nriteurs qui s'en vont disant , quand, je leur

tends les bras pour qu'ils me sauvent : C'est le délire qui parle ! c'est la folie qui habite le cerveau de notre roi!

— Ne vous trompez-vous point? poursinvii

— fil —

ia reine. Quelques motifs que j'aie moi-même de soupçonner la fidëfité de mes oncles , puîs^ je cn»re à tant de eruauté? Quel serait leur but , leur espérance?

— O mon pèrel s*écria l'infortuné souverain 9 en élevant vers le ciel ses bras décharnés; mon père, tu me l'avais bien dit ! Venise te venge ! Venise a la main siur sa proie ! Venise «at la malédiction du père descendue sur l'enfiint l

— Aidievez , sire, reprit la reine^ et dites : Maudit soit le jour où le portrait de Catherine Corner mit dans mon cœur cette passion funeste qui devait me livrer à mes ennemis! Ah ! sire, je comprends aujourd'hui leur tendre sollicitude pour mon avenir, ces honneurs, œs attentions dont ils m'entouraient pour me faire servir aux projets de leur ambition. Le masque est tombé; je les vob tels qu'ils sont; je pleure mon aveuglement et la trop longue indulgence qui vous a réduit à n'être que leur esclave. Il en est temps encore , sire , donnez des ordres; qu'ib soient ^aisis par vos gardes et jugés selo^ leurs mérites.

Le roi arrêta Catherine d'un geste de pro^ kmd désespoir.

— U est trop Ufid , nrarmiira-t-O. Ub sont plus maitre» que moi dans Nicosie. En leur donnant les premières fonetions de l'Etat, j'ai moi-même fabriqué le joug que je porte.

— Sire , niontrez*^ous au peuple.

— Le peuple, reprit le moribond, le peuple dira , si je les aceuse : Nevoyei^vous pas que notre roi est feo? Regardet^le. Quel est ce spectre qui sort de sa tombe? c'est Fon^Hre de Jacques de Lusignan , répondra-t-on. Passons célébrer une messe à Sainte^phîe pour le repos de son àme.

— Mais vos soldats , sûre!...

— Ignorez-Yous t Catherine , que to«tes les issues de mon palais sont bloquées ; ique j'ai une garde vénitienne qui veille nuit et jour au seuil de cette chambre , d'où je ne pois sortir sans un ordre de mes tuteurs?

— Eh bien , moi , j'irai tronver l'armés , et le peuple et le sénat , interrompit k reine. Je leur dirai : Venez sauTer votre souverain !

— N'en faites rien , balbutia Jacques en baissant la voix. Prenez ganle qu'on ne vous entende parler ainsi , car vous sf»4ez perdue. Réservez vosQffi>rts«t.votre ouurage, Catherine , pour le moment où je ne serai plus.

AliHrs , altex trouver le peuple de Niebùe , qui vaus aune pour le hm% que vous n*avez cessé de lui faire , et oontez-lui ma déplorable fin* Déployez devant ses yeux mon testament que voici , et qui l'appelle aux armes pour soute** nir les droits que je vous Ijransmets. Que vos oncles alors recueillent le fruit de leur ingratitude et de leur trahison. Mais, je vous le répète, attendez ma mort, plus prochaine qu'ils ne le pensent eux-^mèmes. D*ioi là , cherchez, parmi nos amis, les plus sûrs, un homme dévoué qui se charge de faire justiee en votre nom. Choisissez -le bien, toutefois, car ma couronne vous échappe s'il vous trahit.

— J'entends un bruit de pas dans la galerie voisine , dit la reine.

— Silence ! répondit Jacques. Ge sont vos oncles peut-être qui viennent savoir combien de jours encore je leur puis faire attendre mtk succession.

Le roi ferma ks yeux et parut dormir. La porte s'ouvrit.

Le grand sénéchal du palais se présenta sur le seuil de la porte et demanda la permisnon de parler à la reine. Catherine lui -fit signe (jpill pouvait entrcf .

— Madame , Jit le grand sénéchal, yos ondes sont partis pour Famagouste , où mie ga« 1ère est arrivée cette nuit avec des lettres pour le balle. Cette galère a conduit dans notre ile un ambassadeur du grand maître de Rhodes, chargé par la princesse Charlotte, votre belle-sœur , de vous remettre une non»

velle jNrotesiation contre ce qu'elle appelle l'nsurpation de votre auguste époux ; — Dieu veuille conserver ses jours !

— Vous savez , répliqua la reine , que plusieurs lettres semblables sont déjà restées sma réponsCé

— Amsî , madame , votre altesse ne recevra ni la missive ni l'ambassadeur?

— Non , monsieur le grand sénéchal.

— J'avais déjà prévenu le chevalier de Saint- Jean, porteur de ce message, qu'il ne serait point reçu. Il a répondu , madame, qu'il s'attendait à votre reftis. Mais , avant de repartir, il m'a chargé de vous assurer de ses respects et de vous dire qu'il est comme vous de Venise et qu'il s'appelle Marco Venier.

A ce nom le visage de la reine se couvrît d'une extrême pâleur ; ses lèvres tremblèrent sans pouvoir proférer une parole. Elle sembla

- lèpres de défaillir. Le grand sénéchal attribuant cette crise au chagrin que la reine ressentait de la maladie de son époux, voulut sortir pour appeler les danrfes d'honneur. Catherine le retint.

— M(Hisieur le grand sénéchal , dit-elle en revenant à elle tout à coup , qu'on amène devant moi le chevalier de Saint-Jean que m'envoie la princesse Charlotte ; je le recevrai au* jourd'hui même. Telle est ma volonté.

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