CHAPITRE NEUVIÈME
Le peuple a suivi jusqu^àux portes du cfaâ* feau royal de Nicosie deux gentilshommes étrangers venus de Famagouste sans suite et sans escorte^ L'nn d'eux est vêtu d'un costume élégant et. fastueux qui indique son origine italienne; l'autre est enveloppé dans letnanteau à becy qui distingue l'ordre militaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. En attendant l'audience de la reine, les deux étrangers sont introduits dans l'une des salie» du palais^
— Je vais donc la voir ! dit le chevalier de Rhodes à son compagnon. Je ne me flattais pas de cette faveur insigne , quoique je n'aie brigué l'honneur de ce voyage que pour satis-^ faire un désir bien triste, celui de contempler une femme que ^ai tant aimée !
— Vrai Dieu ! mon cher Marco , répondit l'interlocuteur du chevalier, vous voilà revenu aux beaux jours de votre adolescence, et cette passion que vous croyez éteinte pourrait bien se réveiller tout à coup et vous rendre vos vingt ans.
— Ne craignez rien pour moi , Onofrio.
Trois années de guerres et d'aventures si diverses ont bien changé votre ami. Ce n'est plus le jeune et brillant patricÂea du Broglio qui vous parle. Venise et Im pro«>eaades es gondole » les mascarades aiiK>iureuses , lea se* rénades au «lair de lune ., les nuits de j|H au ridotto et les soupirs sous les baloons des belles dames voiléel»^ tout cela ne vit phis pour mol que duns un loinlaiii souvenir. Le J4Nir on, plein de désesfwir^ je quittai na patrie et ma fiimille pour aller demander à la religion et il la Q\<Âm u|^ baume qui cioairiaàt mes blessures, j'avais dit déjà un éternel
«lieu>à Imitet ces vaoité& de la tenre. Je refrterai fidèle aux vœux que j'ai proBoncés. Je ne sens fort et sans peur , Oaofrio,. ici cmnme sttjr la brèche de Nègrepont , oji je bravai la ftireur des enneiais de la chrétienté ; vous ae rigaorei pss»
— Marco , preoez-y garde! reprit legeatii^ homme au pourpoint de velours , le manteaii de proies^ orné de la croix à huit pointes , ne garantit pas mieux de l'amour que du sabre des infidèles* Malgré votre courage et votre audace, souvenes-vous que l'assaut de Nègrepont vit couler votre sang ; rappelez- vous le serment que vous avez fait sur les marches de Tantel à Dieu tout-puissant , à la glorieuse vierge Marie, à monsieur saint Jean»Baptiste • ( moyennant sa grâce)', de viviie sans fortune et de garder chasteté , ainsi qu'il .convient à tout bon religieux catholique.
— lautile de me le redire , (kkofrio , répliqua le chevalier de SaÎAt^ean. Ma mission terminée, je repars, et vous jugerez alors si j'ai eu raison de vous parler ainsi. Quand vous me soupçonneriez d'ailleurs d'une pensée coupa* ble, la reine de Chypre se moatrerait*elle pour moi moins indémeiite que ne le ûit €a^
tharine Corner? Non : toat est ûêû, éteint, dispersé par l'otage de la vie, dans mim eœor comme dans le sien ! Je la verrai , n<m pas sans émotion, mais sans regrets. Elle me regardera sans me distinguer peut-être que par mon nom resté dans un pli de sa mémoire , et qui lui arrachera tout au plus un souvenir d'indifférence, oroyez-le bien.
— Pour votre bonheur et pour mon repos, poursuivit Onolrio , qui smrra la main de son ami d'un air pensif; quittez Nicosie et l'Ile de Chypre aussitôt que vous aurez une réponse à la mission du grand maître. Votre présence en cette ville n'est pas inen vue du baile, je vous en préviens entre nous. La république [vend facilement ombrage : ne vous exposez pas à ses jalousies dmgereuses.
— Je sais de quels e&cès elle est capable , répondit Marco Yenier , et , quoique loin de la sphère où s'étend sa terreur inquisitonale , je ne me regarde pas comme hors de son atteinte. Vous-même , Onofirio , vous souvenez-vous de ce jour 011 vous fûtes arrêté en pleme place Saint-Marc par un sénateur masqué, et conduit au palais ducal où tout Venise vous croyait bien enseveli p<Mir jamais , pauvre Onofrio!
— ISS -
mie grAee 4û ciel tous en liia , je ne sais comment. Vous ne m'avez point conté cette bîatoire...
— Ne me questionnez jamais sw cette aventore , Marco , si vous êtes nmn «mi , interrom'plt Onofrîo qui devint tout tremblant à cette simple demande. Une Ibis pour toutes, ne prononœz jamais devant moi le nom des» in^ quisitenrs d'État. Silence ! il est de ces mots qai entr'ouvrent des abimes ! Ici , comme sçus les arcades de la Piazzetta y il est des boudies de marbre où la délation tombe en silence, et tue plus rapidement que le poison.
Onofrio promenait autour tle hit des regards eflfarés dont l'ei^presnon étrange porta le trouble dans l'ème de Marco. L'arrivée du grand sénéchal interrompit ce singulier en»tretien. Marco fut conduit à l'audience de la
L'entrevue de Catherine et de Tambassa^ deur de Rhodes , sous les yeux du grand sé-^ néchal du palais , ressembla en tout point aux autres oérémiMsies de cette espèce. EHc fut froide et inutile , du moins quant aux disconrb ^'elle provoqua. Mais sous cette froideur ape ptorente , sous ce voile ^laîs que les yeux vui-
||«iro8(fie pourilient traverser, l'âme dé Catherine et ealte de Marco se eomprîreiit : Càttherine reconnut que la passion de son amant n'avait rien perdu fttrr«bsenoe;- Marco devina que la p t ia c avait une ipseuve éclatante de dévoue- «ont à lui demander*
Lorsque Taiidienoe prît fin^ la reine de Chypre ae leva de son Êm^euil , et , faisant un pas vera le chevaiier de Saint^Jean :
, — Monsieur l'ambassadeur, dit-elle en fui tendant un papier, voici la réponse dont je vous charj^e pour la princesse Charlotte de Lusignan.
Mfrca ^'indlina et sortit.
Il «o«} à fieîiie franelit te seuil de i'appartetèment de la reine , qu'il* fit T(4èr en éclats r«iiwloppe de la lettre quSl venait de rece- 'voirv •'.!' •• "•• . . • .1 . V. ►'
— Pour moi! s'écria-t-ii en lisant son nom éont'àtlâ première ligne par une main tàen Getin«ie. I^vissanees dû ' ciel !• FMff moi f c'est Inan' à moi qu'elle écrit !
Il:4Éiiivril d}» baisiars ce papier chéri mu^fete^ l^îttusibn la pinB exagérée de son amour n'aurait jaaHDS^ osé prétendre^ et, lee paopiéres gonflées, de doqces Jf raÉca , I» poitrine piMne
de sanglots , il demeura quelque temps «nter-. dit , jfrémissant , incapable de Jire ce billet que ^ le trouble profond de son âme faisait vaciller œmne une flanme devant ses yeux. Pourtant il y parvint; puis tout à coup, parooorant à grands pas les salles du palais, il s'élança comme un insensé sur la place publique, qu'il traversa rapidement pour aller s'enfoncer dans les rues étroites et populeuses de Nicosie,
.Tandis que ces choses se passaient, les ondes de la reine , qui avaient appris sur le chemin de Famagouste le débarquement et le départ pour. NieosiiB de l'ambassadeur de Rhodes et du gentilhomme v^itienquiraceompagnait, étaient revenus sur leurs pas. Après avoir conféré quelques instants avec le baile , on les avait vus retourner en hâte au palais, et, sous le prétexte d'une pnomenade nécessaire à sa santé f ils avaient contraint le roi Jacques de monter à cheval et de se rendre avec eax , en- UHiré d'une compa^pùe de la garde qu'ils commandaient , dans une maison de plaisance si tnée à peu de distance de la capitale.
L'infiortuné monarque , à peine arrivé dans la viUa ou ses tyrans avaient marqué le terme 4b sa trop longue agonie, éprouva une non-
juiàjà attaque de son mal, et fiit porté cëréoio- ^meusement sur un lit d'oà il ne devait jplns se relever.
Le docteur vénitien fut introduit dans la cfaamhre on l'on avait déposé sa victime. An-' dréa Corner lui montra du doigt ce corps sans pouls et sans chaleur.
Le docteur se pencha sur le corps , et , d*nn air triomphant, il dit en relevant la tète :
— Le roi est mort, messeîgneurs.
Un éclair de joie brilla dans les regards de Marco Bembo et d'Andréa Corner. Andréa e»* leva du mur un miroir qu'il présenta devant le visage du souverain , et il fit remarquer à B^nbo qu'aucun souffle ne venait ternir sa sni^ face.
Le médecin reçut l'ordre de se retirer et de cacher à tout le monde la nouvelle jusqa*au * moment oili les oncles de Catherine jugeraieiit à pffqpos de la divulguer.
Conune le docteur mettait le pied hors de l'appartement , un bruit de voix résonna au bout de la galerie voisine, et cette rumeur s'accrut de plus en plus , si bien qu'après quelques minutes on distingua ks pas de phisieurs personnes qui se dirigeaient vers la chambie
du roi , malgré la sévère défense qui avait été fait»d'en approcher.
Mardo Bembo jeta son manteau siir le ca* davre de Jacques.
Andréa prêta Toreille. Les cris : La reine !
la reine ! éclatèrent enfin de tous c6tés. La porte s'ouvrit : Catherine parut.
Ses oncles s'inclinèrent devant elle et portèrent hypocritement sa main à leurs lèvres.
Sur un geste d'Andréa , le capitaine de la garde fit reculer les gentilshommes et les officiers du palais, qu'avait amenés Catherine avec elle.
— Belle nièce , dit Marco Bembo en essayant un sourire , nous ne vous attendions pas à cette heure.
— Soyez la bienvenue , poursuivit Andréa , et, quel que soit le sujet qui vous amène, commandez à vos esclavesrrespectueux.
Catherine les regarda d'un air oii la défiance et la crainte se mêlaient au mépris.
— Le roi! demanda-^elle. Où est le roi?
— Il repose , répliqua Bembo.
— En attendant qu'il s'éveille , continua Andréa , qui présenta^tm fauteuil à sa nièce , veuillez souffrir notre compagnie.