CHAPITRE DIXIÈME
— Tout va bien , dit Onofrio en s'asseyant à la droite du baile, après avoir salué un jeune patricien de Venise arrivé le matin même de la métropole au palais de l'ambassadeur, à Nicosie; tout va bien, l'ordre et la tranquillité sont rétablis; la reine a reçu l'hommage des séditieux , qui se sont empressés de déposer les armes; deux traîtres ont été punis, selon les vœux du Conseil des Dix. Andréa Corner et Marco Bembo étaient proscrits par sentence des très-magnifiques in-
quisileurs d'État, monsieur le baile, et mon voyage en Chypre , n*araît d'autre but que de faire tomber leurs tètes.
Le jeune patricien frémit et détourna les yeux.
— Pauvre Bembo! pauvre Andréa! murmura-t-il, qui m'eût dit que le premier objet qui frapperait mes regards en débarquant dans cette lie serait le spectacle de vos cadavres mutUés! Quel crime avaient-ils donc commis, grand Dieu I
Onofrio fronça le sourcil. Le baile , se penchant à son oreille , lui annonça que ce jeune homme était le frère de la reine Catherine , envoyé de Venise avec une mission de la seigneurie.
— Messer Ge<Mrges Corner, reprit l'agent secret du Conseil, il y a trois mois , vos ondes, eurent une mystérieuse conférence pendant la nuit, dans une salle du palais de Nicosie, qu'ils avaient bien fermée pourtant. lU s'entretinrent de la mort prochaine du roi iaoqoe^ qui devait laisser son tr^e à votre sceur. L'un d'eux eut la fatale idée de proposer à l'autre d'enlever frauduleusement cet héritage à la seigneurie en épousant la veuve du roi de
€hy{Nne. Ua éeho apporta ses imprudentes p»« rôles à Venise , aux oreilles des inquisiteurs , et le lendemain une galère partit de l'Adria* tique pour Famagouste avec leur arrêt de mort. Nul de nous , poursuivit Onofrio, n'a le droit de discuter les aetes du tribunal suprême; notre devoir est d'obéir en silence à ses ordres souverains, et de contribuer autant qu'il est en nous à l'accomplissement de ses projets.
— La race des rois de Lusignan » reprit le ba^e , s'est éteinte dans la personne du roi Jacques. Nous av(His dû , pour ne pas irriter les sympathies du peuple , reconnaître la régence de madame Catherine jusqu'à la majorité des fils bâtards de Jacques, qu'un testament désigne comme ses successeurs ; mais ces fils ne régneront pas. Un asile les attend à Venise. Quant à la reine, il faut que dès aujourd'hui elle consente à résigner ses titres dans nos mains» Déjà nos soldats débarqués de la flotte en station devant Famagouste ont pris posessiondes forts sous prétexte de protéger la fille adoplive de la république .Georges Corner, c'est à vous de faire entendre la raison à votre sœur. Dites-lui bien que toute résistance la perdrait. J'ai lieu de penser que ce chevalier
de Saint-Jean , envoyé par la religion de Rhodes auprès de la reine, s'efforcera d'entraver nos desseins. Marco Venier est de Venise ; il aime madame Catherine , et il en est aimé. Au nom du Conseil, Onofrio, je vous charge , sur votre tète , d'écarter cet importun par la persuasion ou par la force. Si dans deux jours il n*est pas reparti pour son lie , qu'il meure f Vous m'emtendez?
Onofrio tressaillit à son tour, et Georges Corner lui dit :
— Quand cet homme serait votre plus cher ami, messer Onofrio , vous devez le frapper sans pitié. Songez que la moindre hésitation serait une trahison contre l'autorité des illustrissimes inquisiteurs d'État qui vous ont pris à gage pour les servir.
Onofrio se leva sans répondre. Il avait compris dans quelle alternative on le plaçait : sa mort ou celle de Marco ! Néanmoins il espérait encore que le jeune chevalier de Saint-Jean n'hésiterait pas à quitter Nicosie et Ttle de Chypre , s'il l'en priait au nom de leur amitié. Il croyait à la sincérité de Marco , qui lui avait juré que sa funeste passion pour la reine était morte désormais dans son cœur. Onofrio quitta
le palais du baile , et se dirigea tout pensif vers le logis de Marco Yenier. Georges Corner entra chez la reine.
Marco était agenouillé devant un prie^ieu, lorsque Onofrio se présenta chez lui. L'agent du Conseil des Dix en conçut un heureux augure , et il contempla quelque temps son ami, qui demeurait plongé dans une profonde méditation. Puis, lui frappant doucement sur Tépaule ;
— Marco , lui dit-il, s'il se présentait une circonstance oii vous pussiez me sauver la vie et rhonneur, devrais-je compter sur vous ?
— Vous n'en doutez pas , j'espère , répondit l'hospitalier de Rhodes. Autrefois je vous disais : A vous comme à moi ma bourse et mon épée ; aujourd'hui un vœu sacré m'a fait plus pauvre que vous ne le fûtes jamais, Onofrio ; mais mon épée me reste , et je vous dis encore : Disposez d'elle.
— Je n'attendais pas moins de votre amitié, Marco.
— Que faut-il faire?
— Une chose bien simple : partir aujour> d'hui même pour l'Ile de Rhodes.
TVIarco Venier le regarda tristement.
*. II. i5
-^ Aujourd'hui? c'est ûnpoftsible !
— ImpoAsiUe! répéta Onofno qui sentit tout son s&ng se glacer dans ses veines. Prenez garde, Marco; je vous l'ai dit, il s'agit de me sauver la vie et l'honneur.
— Demain je partirai; demain ne sera-t41 pas temps encwe ?
— Soit! mais cette fois plus de retards, . plus d'hésitations , quoi qu*il arrive. C'est un
secret, voyez-vous , Marco, auquel ma vie est liée et que je ne puis vous révéler en ce moment ; plus tard vous le connaîtrez. Demain donc, je compte sur votre parole.
— Aujourd'hui, reprit le chevalier de Saint- Jean , j'attends une entrevue de la reine , qui veut, a-t-elle dit, remercier en moi son libérateur. C'est à votre amitié que je dois ce bonheur, Onofno, car sans vous, sans votre courageuse intercession auprès du baile, je payais de ma vie mon obéissaace aux ordres de Catherine! Je Vais donc la voir! la voir seul à seule ! Comme autrefois , mon cœur bat à la pensée que je vais me trouver auprès d'elle ; mais rassurez-vous ; ce n'est plus la joie de Tamour qui excite mon impatience; j'éprouve un sombre et triste .plaisir à reporter mon es-
prit sur 1m maux que j'ai aoufEérU, ainsi qu'un soldat guéri d'une blessure mortelle se plaît à contempler l'arme désormais inoffensive qui l'a nus à deox doigts du tombeau.
— Maroo, n'ayei-Touspas trop présumé de vos forces? Les plaies de volve âme ne se rouvriront-elles pas? Un regard de Catherine ne fera«*t»il pas ^anouir toutes vos résolutions? Songezque demain vous devez partir, que vous me l'avez juré, qu'il y va de ma vie, de la vètre anssi peut-être !
— Je vous renouvelle mon serment, répondit rbospitalier de Saint-Jean en secouant tristement la tète. La trahison dont je fus victime, l'indifférence de Catherine vous sont au besoin de sûrs garants de ma promesse.
Un officier du palais vint prévenir Marco Venier que la reine de Chypre Tattendàitdans son appartement. Onofrio pressa d'un air de doute la main de son ami.
Cathmne était seule lorsque Marco parut.
Sea femmes elles-mêmes , par son ordre, n'assistaient pas à cette entrevue. La reine , dans ses longs habits de deuil, paraissait plus belle encore que de coutume. Son visage pâle et abattu, ses yeux pleins d'une mélancolie pro-
fonde, aimonçaient quelles dures épreuves ayaient passé déjà sur cette tète si jeune. Marco ût un retour désespéré sur lui-même , et il se demanda si Tambition contenait autant de chagrins amers que l'amour méconnu. La reine sembla conq>rendre sa pensée , - car elle lui dit :
— Messer Marco Venier , me Voici , grÀce à vous, maltresse de mon royaume et sûreidésormais, appuyée sur l'affection de mon peuple, de pouvoir déjouer les entreprises de mes ennemis. La république de Venise et le Soudan d'Egypte se sont engagés à me maintenir sur ce trène, objet de tant de vœux et d'intrigues. Mais vous avez compris, Marco, que je ne suis pas heureuse, et que l'avenir s'offre à mes yeux comme le passé, rempli de larmes et de sacrifices!
— Je le savais , madame , répondit Marco , je le savais bien avant que le bandeau de l'illusion fût tombé de vus yeux. Souffrir , hélas! n'est-ce pas la loi de l'humanité ! Le saint habit que je porte vous dit assez que je me suis résigné sans murmure à supporter tous les maux dont il a plu au ciel de m'abreuver.
C'est pourquoi vous ne m'entendrez pas me
plaindre, madame, quoique ce cœur flétri ren* fmme bien d*autres tortures que les afflictions passagères qui traversent la monotone félicité de vos grandeurs.
— Vous ne voulez voir en moi que la reine, Marco! la femme n'est rien pour vous. C'est ainsi que juge et prononce le vulgaire. S'il savait, à mon Dieu ! que de plaies saignantes re^ couvre la pourpre de ce manteau !
— Le pouvoir , répliqua Marco , cicatrise lui-même les blessures qu'il cause. Si quelque ordre de la religion me ramène jamais à votre cour, madame , je ne désespère pas d'avoir à vous féliciter sur votre guérison.
— Vous partez donc demain? demanda la reine.
— Demain, madame.
— Demain! répéta Gatberinequi tressaillit à ce mot. Voulez-vous connaître, poursuivitelle, le cas que je fais de celte couronne? Eh bien! aujourd'hui même je m'en démets en faveur de la seigneurie de Venise.
— Juste ciel ! est-il bien vrai, madame?
— Venise ne m'a fait reine que pour le devenir à son tour. Je rends à ma mère ce qu'elle m'a donné.
-"Et TouA?et vouft,nadaBAel s'éeriaM«reo, qu'ailes- V0U8 devenir?
**• Je sm veuve et libre, dit Catherine Corner.
— Libre ! répéta Maro^^ en cachant de la maiii la croix sainte de son habit qqitlui r^* pelait ses dévoila,
— Marco I reprit la reine, vous aussi , vous m'avez méconnue et maudite «ans même trouver une excuse au crime odieux dont on m'accusait! Vous avez préféré me croire parjure et lÀche que de rechercher si je n'obéissais pas à la contrainte, que de devins si , en acceptant ce trône et ce mariage, je ne sacrifiais pas ma vie pour sauver la vAtre I
— Catherine! qu'avez-vous dit? s'feria Marco Yenier en tombant aux g«9Aux de la reine.
— La vérité.
— Ainsi, dans cette Cuneste nuit, où sur le balcon de votre palais...
— Des poignarda étaient levés sur vous, Marco! Je devais mentir pour voussauvt^r.
— Vousm'aimiez donc, Catherine?
— Il le demande encore !
— Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de moi I
mormura Marco Venier avee l'accent d'an pto»
fond désespoir.
— Voilà ce que j'avais h vons dire, rcforit froidement la reine. Aujourd'hui que la seigneurie de Saint*Marc tonehe au but de ses eftbrts, pmsqii'elle hérite, par non abdication , de ce royaume que convoitait sa politique , je ne crains plus d'exposer vos jours en vous faisant cet aven. Vous pouvez partir, Marco. Vos devoirs et votre vœu vous défendent de eraAinuer un pareil entretien, dont je souffre autant que vous, croyez-le. Séparés l'un de l'autre par l'immensité des mers , ensevelis tous deux dans la solitude et le regret , pleurons votre fatale erreur. Adieu.
— Non! interrompit le jeune homme, cela ne peut être ainsi , Catherine , vous conserverez votre couronne; vous m'aimerez encore; et moi, moi ! malgré la déplorable condition que je me suis faite par ma faute, je vous aime plus que je ne vous aimai jamais !
— Marco ! s'écria Catherine en s'enfuyant avec terreur, votre amour est un sacrilège. Si la terre nous échappe, ne nous fermons pas le ciel !
Quand le chevalier de Rhodes eut quitté à
son tour la salle où cette scène venait de se passer , une tapisserie se souleva , et deur hommes parurent.
•*- Vous Tavez entendu, messer Onofrio, dit l'un d'eux. Cet insensé ne partira pas ; il faut donc qu'il meure. Les ordres du Conseil sont précis. Marco Venier ne doit pas être plus épargné que ne l'ont été Marco Bembo et Andréa Corner. C*estvousquece soin regarde.
Songez que demain expire le délai qui vous est accordé pour exécuter la sentence.