‹ Le connétable de BourbonChapitre 4 sur 26 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

LWRE DE LA mEANCE.

- Quelle heure est-il. Diego?

— Ecoute , Lopez ! voici deux heures de 1a nuit qui sonnent au couvent des Chartreux de Pavie.

— Que saint Jacques de Gompostelle nous assiste! murmura, en se retournant sur la botte de paille qui lui servait de lit , lie pve» mier des deux interlocuteurs : c'est l'heiiro pu va se montrer le fantôme que Nunez et Uh vous avez vu la nuit dernière I

— Chut! là*-bas ne distingues-tu rien, -^Bons

les noirs arceaux de cette église où nous sommes campés? reprit le second des deux soldats.

— C'est un rayon de la lune. ,

— Que ces damnés luthériens sont heureux ^ mon bon Lopez , de dormir dans un pareil instant. Si je revois jamais l'Espagne , je ferai pénitence pour avoir couché si près d'eux.

— Que Satan confonde le général de TEmpereur , qui nous fait bivouaquer ainsi dans une église consacrée, c^te à côte avec ces mécréants de lansquenets !

» Ce Bourbon ne croit à rien ! pas même aux saints et aux fant^ines!

— Ah çà ! toi qui l'as vu , le fantôme , quelle figure avait-il ?

— Ma foi ! je ne sais pas , quoique pourtant jje Vàiè vu coihme je te vois , Diego.

-^ Céét l'àmè en peine de Quelque défunt duc ou roi , sortie de ces tombeaux de marbre ^èâtouireiit réalisé.

> ^ IMtircélà àoà, Még6, lé Mtôme est pOSitiVeniètal une femme, et une vieille femme «ficèl^ , ce qui rehd te plrésagë plus effrayant; «t puis é'ést aujourd'hui Vendredi !

— Oui, jour dé Sàint^Hf athlas , «• 4e féwi«r imtS.

— Je cfois qMie h jouroée de demain «era rude*.

— Je te le demmide; fiourbon aux prîlei avec Frsm^i» I^.

— IpHK-tu boireuBtOOup deee vinlombard?

Tiens ! prends ma gpppde !

— Neroii je n'ai paa soif.

— J'éprouve un inssaii du diaUe par tous les membres* Tu me croiras si tu veux, j'aimerais mieux cent fois être au plus fort de la bataille que de meiMfvoir en un lieu banlé par les ea^ta. Jouons mi passe-^ pour tuer le temps. As^tu ton ooToat? vpîik mes des.

Cette scène nocturne se pasaait dans l'église de la Chartreuse de Pavie , oii deux Pambeaux de réme, h demi o^naumés, édairaient un bivouac de lanai|ueneu et de soUats espafpiols, fermé par <^re. de Charles de Bourbon , lientenant général des années de l'empef^ur Charles-Quint en Milanaia. Desfoiaoeauxde per* tuisanes couronnés de drapeaux et de guidona où se déployait Taigle qoir à deux tètes , ré» flécbîaaaiefit sur l'acier ie leurs pointes les flammes roug^àtres de ces torches fumantes»

Au sein d'un*épais tourbiUon de vapeur , dont la ^rale montait vers les hauts arceaux de l'é-^

glite , les tombeaux des Yisconti , anciens ducs de Payie et de Milan , apparaissaient sous des folmes bizarres et changeantes.

Tous ces soldats , ramassés de côtes et d'antres à prix d'argent , suivaient la fortune du connétable, devenu général espagnol; mais ils n'étaient pas placés cependant sous son commandement immédiat. Le marquis de Pescaire était général de l'infonterie d'Espagne , et le comte de Lannoy, Vice-roi de Naples pour Fempereur, conduisait les lances italiennes.

Les lansqueneté seuls appartenaient à monsieur de Bourbon 9 il les avait levés lui-méne en Allemagne au moyen de quelques sommes d'argent qu'il avait empuxntées du duc de Savoie , après son évasion du château de Moulins. Ces soldats , dominés par le caractère et par le génie du transfuge illustre , marchaient tète baissée sur les pas de knr chef aventureux , sans lui demander autre chose cfue des victoires et du pillage. Ils ne connaissaient l'empereur que de nom : leur véritable roi c'était lenr général. Ce conflit de pouvoirs qui donnait au marquis de Pescaire et au vice-Yoi de Naples une autorité au moins égale à celle de Bourbon, anrtllt 4û, ce semble,

ailiffe aux opératii»» de rarmée de ClMttk»^ Quiot, en y introduisant la division. Mais quoique le connétable eût à soufirir des i«lousiea de ses collègues , il savait tout saori* fier an soin d'assurer sa vengeance. Il était d'ailleurs plus mattre des soldats de ses colle* gués que ses ooU^es eux-mêmes : et c*est 'encore un fait inexplicable aujourd'hui que la eourquête de ritalie par une armée composée de lu* thériens allemands et decatholiques eqpagnola. Legénie de Bourbon opéra pourtant ce prodige.

Les deux soldats dont nous avons entendu les discours au milieur du bivouac établi daus relise de la Chartreuse, jouèrent- quelques instMits aux dés, et, enflammés parla passion , du gain , ils eurent bieal6t oublié le premier motif de leurs terreurs. Mais tout à coup Tua deux se jeta le front contre terre, et, saisissant son chapelet , il dit à l'autre :

— Ne souffle mot , ou nous sommes morts!

Une femme , suivie d'un homme enveloppé d'un manteau ; traversait en ce moment l'une des hautes galeries de l'église. Elle s'arrêta quelques secondes et se pencha sur les balustres de pierres sculptées , étendant sa main vers les soldats qui dormaient, et , au même

mstanl , le» tuyaux dt l'trgue, enflés pnr le ▼«ni , Jetèrent un son lugubre. Diego entonna une litanîe ktkie qui flt évanouir l'apparition. Lopez se leva et s'écria de toute sa fiMPce :

— Par Notre-Dame des Sept-Douieurs ! je ne pesterai pas au milieu de ees païens...

Les soldats espagnols, réveillés en sprsaiit par les cris de leurs camarades , voulurent rendre les lansquenets responsables de la peur que Ib fiintôm^ leur avait faite.

On |e jeta de part et d'autre sur les faisceaux d'armes. Le capitaine de Langenfeld , accouru pour mettre le^holà , reçut de Diego un coup de bois 4e lante qui faillit lui rompre la tète. Au milkn du tumulte on entendit battre les tambours et sonner les trompettes. Le marquis de Peseaire et le comte de Lannoy, vice^roi de Naples , se présentèrent , suivis de quelques gens d'armes, et ne réussirent qu'à augmenter la confusion.

— A bas le général ! s'écrièrent à la fois les lansquenets et les Espagnols, dès qu'ils les aper^rent.

— Est-ce ainsi que vous serves FEmporeur ?

demanda le comte de Lannoy.

-^ Nous le servons comme il nous paye ,

- w le vkeHNu et Naplef , répoadbl «in des révidtéi. c

— Depvis six hmiîs que nous commet en cwnpagae , f*uriiiiTit yn aulfe , bou» n'avonê pas touché un réaï entre nous tous.

— Pouf oela les Ë^pfigfnols ont raison ^ re« piîreoi les lanaqueneU ; qu'on nous paje notre seUe ! — Oui 2 notre selde ! b«r|a la moltitiide, nous ne voulons plus obéir. Congé ou argent ! congé ou argent!

— Nous MMunes perdus , monsieur.le nuirquis , dit le eomte de»Lattnoy à aon collègue , Tojrent que les harangueurs de eettê troupe indisciplinée lui persdidaiftnt déjà de se dé-*bander, et que plusieurs parlaient de passer dans le eanp des Fiançais.

An moBMiit ott ta sédition menaçait de sq changer en une rébellion ouverte , on vit entrer dans l'église im nouveau personnage donf le seul aspect nétablit tout d'abor4 l'ordre et le silence parmi cette multitude égarée. Cet honuBo , e^était le dnp de Bourbon , sans easque et sans épée , vêtu d'un simple pourpoint de cuir sur lequel il n'avait pas eu le temps de faire afct||cher sa cuirasse. Pempévant le précédait, pertiint son étendard de taffstas

jaune flcmié d'épées flaflri>oyaalls , au desquelles le mot e$pèrance était iHrodé à plu*' sieurs endiy)its. MontagnacnTaiisaBBCs , le colonel Frundsberg et <||ielq[ues «Htres de aes officiers le suivaient. Les rangs des mutins s'ouvrirent devant les pas de leur chef. Quand il lut au milieu d'eux , il promena son fegard autour de lui , puis , faisant un signe \ ses écuyers:

— Qu'on mande ici le grand prévôt, dit-il ; * que toqtes les issues soient étnntement gar> dées. Défense de sortir sous peine de mort!

Puis ,'pénétrant parmi les groupes d'où les plus fortes clamein* s ^ient parties :

— Qu*est ceci laines amis? ajouta-t-ii avec un calme parfait. A entendre cette rumeur, je croyais les Français dans notre camp...

Dieu soit loué! il n'en est rien. Tout est paisible, vous le voyez, monsieur le vice* roi de Naples, et vous aussi, monsieur le marquis.

— Mes camarades, reprit le duc en.s'adressant aux soldats , vous vous êtes levés bien matin aujourd'hui ! cependant François I^ se dispose à nous tailler, de la besogne sous les murs de Pavie. Il n'importe ! je suis tranquille

an ouiieu' de tous ; ootre vieille infanterie espagnole , nos bon» lansquenets du Rhin , nos Italiens de Milan et de Naples valent bieft , peut-être , lerSaisses du colonel Diespach et les bandes noires de monsieur de Suffblk , qui ne savent se battre que la bourse et le ventre pleins! Cela n'est-il pas vrai? Allons, si je me trompe, démentèz-moi.

Diego 9 poussé en avant par ses camarades ^ sortit des rangs les yeux baissés , et roulant son feutre dans ses doigts :

-^ Illustrissime teigneur, dit-il, assurément nous ne oraigaons ni ies Suisses ni les bandes noires , et nous croyons l'avoir prouvé. Mais s'il est juste et nécessaire que nous servions l'empereur Giarles de tout cœur , n'est-il pas juste aussi qu'il nous nourrisse et qu'il nous habill»? Or , pour nous munir centre la faim et le froid , nous attendons notre solde que vos trésoriers ont oublié de nous payer depuis six mois.

— Écoutez , mes enfiints . répondît le duc , je suis un pauvre cavalier ; je n'ai pas un sou non plus que vous ; fusons* fortune ensemble. Vous avez bien souffert dans cette campagne.

Vos pourpoints sont usés sur votre dos; vos

perUrisanet et vos épées rang^ par la roniHe et la pluie ; yotre hourse est ausai mince que mon crédit. Au point du jour , je yoim Ihrre l'armée de Vvêjnçm P' , une'^armée de muguets de oeur et de favoris , tmis avec des ooffirea bien garnis de dooats ; tons avec de beaux cbevanx caparaçonnés , et des capes de velours et des manteaux brodés^ tous avec de belles armures de Florence ou il entre* plus d'or et d'argent que de fer» ^ont cela pour vous ! Etes-vous contepts?

— Oui! ouif murmurèrent à la fois les lansquenets et les Espagnols : le combat et le pillage !

— Marchereirvons ii Tennemi avec moi, avec nous tous, pour gagner en une seule ba^ taille plus de dix ans de vetre solde ?

— Oui! oui! Le combat! le combat! Vive Bourbon f

—C'est bien, reprit le connétable. Vous savez si je tiens ma parole. Avant l'aube noos serons la lance au poing dans la plaine. Puisque mous êtes si pressés de vaincre , mes bons anda , vous formeres Pavant-garde et vous essuierez le premier fcu. Rangezjvous en balaille dans la cour du couvent. Au premier

signal vous irez oeooper les postes avaneés.

Les eris de 2 Vire Bourbon ! retentirent avec ime noayelle én|i^îe; chacun courut aux anoaea , et bientôt le bivouac fut vide , et le plus profond silence régna de nouveau sous les Toàtes de la Chartreuse^

Le marquis de Pèscaire et le comte de Lan<^ noj se faussaieHt môrteli^Doient , et n'avaient manqué jttsi|u'alors aucune occasion de se le prouyei^ mais, depuis l'arrivée du duc de Boufboa en Milanais-, ces deux hommes d'un mé*rite aécondairé , prévoyant qu'ils allaient être éeKpséa par ceânovvtau rival , s'étaient rémûs centre lui. Dana cette circonstance, eh pré* senoe des principaux officiers de l'arinée im^ périale, ils remercièrent vaguement leur col>légue de leur avoir ]M*été le secours de son infittenise pour feôre rentrer les mutins dans le devoir 5 s'aj[)pn^ianfc ainsi la jpka large part dani uti sueoès auquel ils n'avaioiit poinlt oofHribné.

Pèscaire , midgré sa jalousie ^ étïât pourtant un antre homme que le ccHDte de Lanney. Ar*' ri^^petit-fils de don RodHgo d' Avales , qui lut connél^pii de Gaatille pour avoir conibattu en champ clos un chevalier portugais detant

le roi , PesoaÎFe s'était signalé par une bra- Toure exU*aordtiiaire, dès l'Age de seize ans , à la bataille de Ravenne , oij il fiit blessé et fait prisonnier par Içs Français. Il avait re-trouvé sa liberté moyennant une ranç<Mn de 6,000 ccus, par l'intercession du maréchal de Trivulce , son parent. A ses talents militaires le marquis joifpuiit encore un grand esprit et une rare instruction. Pendant sa captivité , il avait écrit un livre .d'amour éé^ dié à sa femme, Victoria Colonna, qu'il chéris^ sait tendrement , quoique son pète lui eût fidt contracter ce mariage d'ii^érèt)i»FAge de trMs ans. Il avait trente-<fuatre ans alors, et le temps n'avait en rien diminué ce chevaleresque amour, qui tempérait l'irritabilité et l'emportement de son caractère* Qiarles de Lannoy , se%neur de Mengoval ; investi de la vice*royattté de Naples pu* Charles^Qumt était flamand comme l'empereur. Sa bravoure n'était rien moins que prouvée, mais sa complaisante flatterie, sa oonnaissaaoe des moyens de parvenir , son visage impassible qui masquait les projets de son ambition , lui donnaienit beaucoup d'avantage sur UbjMrqotssfm rival.

— Maintenant , messieurs , dit le donnëtahle, à nous de tenir parole à nos soldats I Mais auparavant, cet imprudent fantôme, qui de vous le connaît?

— Je soupçonne , répondit le capitaine Langenfeld, que ce n'est autre chose qu'une fenune d'assez misérable apparence, que les Chartreux cachent depub quelques jours dans leur couvent.

— Et quelle est cette femme? demanda le duc.

— Nul de nous ne l'a vue. Mais on la soupçonne d'être une arrière-petite-fîUe de Jean-Marie Yisconti , duc de Milan , assassiné en 1447. Cette femme, assure- t-on, rcdame follement la couronne de son aïeul , injustement usurpée, dit-«lle,par Philippe-Marie, de qui les Sforce tiennent leurs droits.

LeconnétaMepoursuiviten secouant la tête :

— Race de bâtards que ces Vîsconti , dont les innombrables héritiers remplissent l'Europe de leur$ ridicules prétentions !

— Chassons les Français de ce pays , monsieur le duc , dit le comte de Lannoy, et nous mettrons dliocord , après cela , les Sforce çt les Yisconti.

— Je brûlerais le couvent de ces moines , répondit le duc dé Bourbon , si cette chartreuse , isolée au milieu delà plaine , pouTait nous inspirer quelque crainte. Màrfs e*est le siège de Pavie , messieurs , c[u'îl nous importe de faire lever aux Français. Placés entre la ville et notre armée , ils ne peuvent pltf ^ ^-^ culer devant une action décisive. En dépit des instances des Chabannes , des La Trémouille , des Sanséverin et de tous les vieu x capitaines de son conseil , ce fou de François I^ persiste à vouloir jouer sa fortune et sa vie sur un coup de dés. Sainte Barbe ! Messieurs , remercions le Ciel d'abord , et puis ensuite les cotirtistfbs des Toiirnélles, messieurs de Bonnivet , de Montmorency, de Saint-Marsànlt , et Chabot de Brion , car c*est à leur bon avis que nifùë devrons la victdircf que je vdus aiinonée. Le roi de France s'e^t vanté qu*il prendi^ait Pavie oâ qu'il péHrait sous sesi murs. Donnons-lui un démenti éclatant en éci^asatit sa gcudarmierie et en prenant vivant ce fanfarob courofiflé. N'ésrt-ce poinrt vot^e opinion , messieurs?

— Sans Ml doute, répondit le comte de Lannoy. Dans une hetttt , mon^nr le marrquis aura pénétré dans le parc de Mirebefle ,

par la brèche que oos pionniers y dnt faite.

— Le temps se passe , reprit le duc de BourboB. Capitaine de Langeofeld , que mes écnyers m'af^rtent mes armes. Quanta vous, je vous charge du soin de veiller à la sortie de nos soldats. Pompérant, Montagnac-Tau- •amies, et vous tous , mes bons et fidèles amis, vous oombattrez à côté de moi. Nou^ avons à venger nos amis de France , indignement' torturés à la Bastille pour notre cause.

— Nous avons aussi des traîtres à punir, monsieur le duc , reprit Pompérant. Saint- B<miain est , dit*on , dans le camp du roi.

— Que Dieu le lui pa^cjonne ! répofidit le connétable : il était dignede vaincre avec nous.

Ui| sombre nuage obscurcit le regard de monsieur de Bourbon. Il demeura quelque temps pensif; puis , se tournant vers le marquis de Pescaire et ver^ le vice-rfù de ?iqiles :

— Vous , messieurs ! pendai^tque vous ferez tète ^u duc d'Alençon et au ^jArécbal de Chabannes , qu^ dirigent les deux ailes ennemies, j'attaquerai le gros de l'armée que conduit le roi €» persaaiie.

— Vous publiez , monsieur de Bourbon , interrompit le marquis de Pescaire , que le

rang et le pouvQÛ^oiyent être également par* tagés entre noas.

— Vous commanderez vos lans<|iM»iets , monsieur le duc , continua le comte de Lannoy en s'inclinant , et nous , notre infanterie espagnole et nos lances italiennes. Croyez q«e nous ne sommes pas hommes à vous lakser aux yeu;c de l'Empereur toute la responsabilité 'delà victoire.

— Qu'il soit fait ainsi que vous le voulez , répliqua le connétable.

Les trois généraux se séparèrent. Bourbon demeura seul dans Téglise de la Chartreuse.

Le jour, qui s'approchait , renfermait dans se» profondeurs toute la destinée de l'héroïque rebelle. L'£ur<^ était le juge du camp qui devait prononcer entre les deux rivaux qui s'allaient heurter face à face. Des deux c6tés le prix à gagner ou à perdre était considérable; François apportait sa couronne et sa vie, Bourbon sa vengeance I Que d'efforts , que de persévérance , que de courage , que de haine il avait fallu au nouveau général de Charles- Quint pour en venir à ce point où tout encore demeurait en question ! Depuis quinze mois , il parcourait pas a pa& l'Allemagne et le Milar

nais , demandant des 8<ridats à conduire et des victoires à remporter, sollicitant des périls comme un autre des honneurs , engageant son erëdit , faisant argent de sa vaisselle , de ses joyaux , de sa parole , recrutant des vengeurs dans la plus vile populace , flattant celui-ci , éblouissant celui-là , étudiant le côté faible de chacun , promettant ce qu'il ne pouvait tenir, dépensant toute la séduction de son langage pour entraîner quelques misérables de plus sous son drapeau. Il avait enfin réussi ; son appela tous les vices avait été entendu. Satan semblait avoir recruté pour lui dans les enfers. En reportant son regard sur le passé , le connétable comprenait à peine comment il étmt arrivé à ce résultat. Dans le trajet de sa terre de Cbantelle à la frontière de Franche^ Comté , suivi d'un seul de ses officiers , et traqué comme une béte féroce par la gendarmerie du roi , il avait pensé plusieurs fois tomber aux mains de ses ennemis. Arrivé chez le mar^quis de Mantoue , son cousin , il ne lui restait pas un denier, et le marquis avait d4 lui faire présent d'un nouvel équipage de cavalier pour CMitinuer sa route. Sa campagne de l'année précédente contre Bonnivet avait été assez

- 1Wheureuse ; maïs la levéo du siège de Marseille était pour lui ua écbeQ qu'il tenait à cceur de réparer d*une nianière éclatante : Foccasien était belle , puisqu'il allait combattre à la fois ses deux ennemis acharnés, Bonnivet et Fran* çois P'. A tous ces motifii de haine person-nelle se joignait encore le désir de yenger ses partisans mis à la question et jetés dans les cachots de la Bastille , par jugement du par<lement de Parts. Il plaignait surtout le sort du n^alheureux comte de Saiot-YalHer, condamné à fnort et mené jusque sur l'échafaud, où l'annonce de la commutation de sa peine lui fut faite par le bourreau , ce qui n'empêcha pas ce vieillard innocent d'en perdre la raisoi|. ï,ti cpimne si ce n'était pas encore assez de toi|S ces soiivenirs déchirants qui remplissent le p<pur du héros , il avait encore à redouter les suites de la jalousie de ses nouveaux collègues dont le mauvais vouloir pouvait rendre inutiles ses meilleures dispositions.

— Ces hommes sont jaloux de moi ! répétait le connétable en se frappant le front. Après les insultes des Ponnivet, des Brion et des Bfontchenu , me faudrait-il subir la morgue des courtisans de Madrid? Si je le savais!

— Cbarles-Quînt , empereur et roi ! toi dont Taigle à deux tètes meiiaoe deux Gontinen^ et deux mers, toi seul tu peux te dire heureux ; car tu portes dand tes mains le sceptre qui comn^nde et le glaive qui punit. Du haut d'un tr^ne qu'il doit être dou:^ de prononcer ce mot : Je veux ! Mais un pouvoir qu'on r^r çoit à genoux , et dont Tenvie nous dispute les lambeaux , cela vaut-il la peine qu'on Fambitionne ! N'importe , s'il est beau de porter une couronne , il est glorieux de la conquérir el de la donner ensuite à un roi.

Le duc ouvrit une dçs fenêtres de l'église pour refroidir sa tète embrasée. Ses yeux se fixèrent sur le ciel , et il demeura longtemps à le ocmtempler.

— François I*», s'écria-t-^il , çn ce moment Dieu tient le livre où nos deux noms sont écrits ! Quel est oehii qui disparaîtra ? Le ciel est rayimnant , les constellations sont brillan» tes! Si mes calculs ne me trompent pas, §i l'art divin de l'astrologie n'est pas une vanité menteuse , je dois remporter aujourd'hui la plus signalée de mes yictoires. Je sens dans tout mon être comme un esprit de force qui descend 1 Ange gu démon ^ il me parait qu'une

IHiissaBce invisible est là , qni me pousse et qui me dit : Tu vAUfcsAS.

En ce moment, entrèrent les éonyers du duc , portant toutes les pièces de son armure ; Pompérant et le colonel Frundsberg venaient en même temps prendre les ordres de leur général.*

— Monsieur Frundsberg , dit le connétable , nos hommes sont-ils prêts?

— Monseigneur, vous êtes obéi.

— C'est bien. Avez -vous donné l'ordre à chacun d'eux de couvrir son justaucorps d'une toile blanche, afin que nous puissions nous reconnaître malgré la nuit ?

— Je l'ai donné.

— Pour moi , continua le duc , la casaque d*or que je porte par-dessus mes armes me fera suffisamment remarquer. Çà! vous autres, ajouta-t-il en s'adressant à ses écuyers, qu'on m'habille 1 M'avez-vous choisi mes pins fortes lances?

On lui en présenta plusieurs , et les écuyers commencèrent à lui attacher les pièces de son armure. Dès qu'il senjtit le contact de l'acier sur sa poitrine , son visage s'anima d'une expression teiTÎbie, et la soif de vengeance qui

le dévorait sembla passer dans ses yeux. Son àme , dégagée de tout autre soin , paraissait concentrée sur cette pensée fixe qui la dominait. Pompérant hésita longtemps avant d*oser le troubler dans ses réflexions : il s*y hasarda pourtant.

-^ Monsieur le duc, balbutia-t-il à son oreille, une personne , qui va quitter le camp pour retourner en France , demande avec in^ stance à vous parler.

— Que me veut-elle ? q»iî est-elle ? interrompit le duc. A moins qu'il ne s'agisse du salut de mon armée, je n'ai pas le loisir de l'entendre.

— Pourtant, monsieur le duc... poursuivit Pompérant.

— Je ne le puis, vousdis-je, monsieur, répliqua le duc avec humeur. Quelle est cette personne? son nom?

— C'est... madame de Saint-Romain.

— Ai-jele temps d*écouter les plaintesd'une jfemme , s'écria le connétable , quand le sang de deux armées va couler?

— Que lui dirai-je ? hasarda de nouveau Pompérant.

— Que je ne puis la recevoir .

Suzanne de Lai^enfeld entrait à l'inslaiit où le duc de Bourbon prononçait ces mots.

— Monseigneur, dit-elle d'une voix presque éteinte par l'émotion ; monseign^r, quelques minutes, je ne vous fatiguerai pas longt^ecni^ de mes pleurs.

— Que vouIcE-vous, madame ?

— Hélas ! tant d'amour ne ipérite-t^il p<is un peu de pitié !

— En ce moment , madame , reprit le connétable d'un ton brusque , il ne s'agit pas de pitié, içais de sang et de meurtre. Vous voye^ bien que ce n'est pas là la place d'une femiae. — Etil ajouta plus doucement : — YousyoyaK bien qu'il faut vous retirer.

— Mon Dieu ! murmura madame de Saint- Romain , j'ai tout quitté pour le suivre, et c'est la récompense qu'il me gardait ! Quelle funeste influence me ramène donc toiyo«irs aux pieds de cet homme qui me méprise et qui me hait peut-être ! Quand sa voix menteuse me peignait un amour qu'il ne ressentait pas, pourquoi me suis-je laissé pfçndreau miel de ses paroles ! ne devais-je pas savoir que l'orgueil et l'ambition remplissaient toute o^tt^ âme!

Le duc, sdAsi itti répondre , se tourna vers Yun de se» écttferê :

*— Râimbàlilt, donne-moi fépée qae je portais à Màrîgnàn.

— Il n« m'ëeotfte seulement pas, reprît la pauvre femme tout en larmes ; le désespoir d'une maltresse est trop peu de chose, en effet, peur celui qui va mettre en deuil des milliers de mères et d'épouses !

Et le duc continua, en s'adressant toujours à ses écuyèrs :

— Allons , faites plus vite ; ne voyez-vous pas que le temps presse ?

— Malheureuse femme que je suis ! s*écria madame de Saint-Romain. Oh ! oui , bien mal^ heureuse, puisqu'en dépit de tant d'outrages, mon lâche cœur en est réduit à aimer encore celui qui me frappe si cruellement. Je pars , montteur le duc , les murs d'un couvent vont s'élever entre lemetlde et moi ; puissent-ils me séparer aussi de mes souvenirs. Adieu pour toujours. Ad^u!

— Que Dieu vous conduise, madame! répon* dit le oonoétable.

On achevait de le coovrir des dernîèf es pièces de son armure* Il saisit lui-même son casque

et ses gantelets , et, levant les muinsaii cid :

— François !•', s'écria-t*il , tu vasme rendre raison du soufBet que j'ai reçu de toi !

Qu'on m'apporte maintenant ma casaque d'or fît ma lance, et qu'on ordonne aux trompettes de sonner.

Suzanne se précipita au-devant de ses pas :

— Un mot encore, monseigneur ; ce billet à votre adresse a été jeté sur mon passage par un homme inconnu.

Bourbon ouvrit brusquement le billet pour se débarrasser au plus vite de ce nouveau retard.

— Messieurs , dit-il après avoir lu , on me prévient dans cette lettre que monsieur de Bonnivet m'a dressé une embuscade, et que cette cotte d'armes est désignée aux poignards des assassins.

L'écuyer qui lui présentait la casaque de drap d'or la lui retira des mains.

— C'est un signalé service qu'on me rendlà, madame. Qui donc dans le camp de François I*"^ peut s'intéresser à ma vie?

— Eh quoi? ne reconnaissei-vous pas^ monsieur, la main du plus généreux des hommes? honte, honte sur moi !

— Saînt-Romain! murmura le duc ; oui , c*e8t bi«n lui! Noble vengeance qui me force à rougir! Jeune homme- faoinné te et loyal, plus grand dans l'obscurké de ta vertu que moi dans la splendeur de mes victoires !

— O mon père, mon père ! poursuivit Suzanne, c'est bien ainsi que je devais revoir cette chartreuse de Pavie, où Tun de ces tombeaux fut Fasile de mon enfance .'

Un bruit de tambours et de trompettes vint étouffer la voix de Suzanne, qui se laissa tom-^ ber sur les dalles de Téglise.

•— C'est le signal, madame ! s'écria le duc de Bourbon ; priez IHeu pour vous et pour moi I

Quelques instants après le bruit avait cessé.

Quand les premiers feux du crépuscule éclai»

rèrent les vitraux de l'église , la jeune femme se trouvait encore à genoux sur le froid pavé de la chartreuse, le front appuyé contre l'angle d'un tombeau de marbre sur lequel s'élevait , magnifiquement sculptée, la statue de Mathieu Viscoiîti, le premier duc de cette famille si tristement déchue. Les soldats impériaux avaient évacué lecou vent , et, tandis que dans le lointain op entendait retentir l'artillerie qui engageait la bataille , les vénérables reli-

LK COanÉT. VR lOllRRON. T. 1. l3

gieux, chantant les louangea du Dieu de paix ^ parcouraient en procession, etrenoensour à la main , les détours de leur saint monastère, pour le purifier du contact des impies. Suxanne se prit à pleurer amèrem^t, se voyaot seule et abandonnée dans cet asile doiit le pieux aspect semblait lui reprocher toutes ses fautes. Elle essaya de prier, mais la voix lui manqua. Le cœur encore rempli de sa criminelle paasÎMi , elle craignit d'offenser le Ciel en l'appelant comme témoin de ses faiblesses. Le souvenir de l'honnête homme qu'elle avait si cruellement trompé s'offrait sans cesse à son esprit comme pour augmenter ses remords.

Il était près d'elle, elle n'en pouvait douter, puisque, dans sa généreuse abnégation, c'était lui qui avait prévenu son ancien maftre des pièges que ses ennemis lui tendaient. L'enfer entr'ouvert sousses pas n'eût pas jeté plus d*é* pouvante dans le cœur de Suzanne que la seule idée de se rencontrer dans un pareil lieu et dans un pareil instantavec son mari.

Elle se leva pour aller chercher au dehors le grand jour, car ses yeux, en plongeant dans les profondeurs de l'église , croyaient toujours voir apparaître des fant6mes qui la glaçaient

d'^BriH, EU» dlaii atteimire les portes, hirft* que, longeant les arceaux de la nef, elle distingua une ombre qui se mouvait à sescAtés^ Elle s'arrêta, l'ombre s'arrêta comme elle; elle étendit la main , une main saisit la sienne»

Cette main était glacée comme celle d'un spec* tre* L'af^rition ramena doucement la jeun»

femme vers le ehœur de l'église, qu'elle venait de quitter. Une fenêtre s'ouvrit ot laissa péné« trer un rayon 4u jour. Susanae tomba lé front contre terre.

Sou mari était Ih devant elle, pâle comme la mort, vêtu d'babits de deuil. A ses lèvres flétries pendait vn sourire de dédain et de pitié j

— Grâce ! grâce ! monsieur ! s'écrîa-t-elle.

Saint-Romain secoua la t^et répondit tristement :

— Je vous l'avais prédit, madame, qu'un jour vous souhaiteriez de mourir. D y a un an d^ cela , au château de Moulins , vous étiez ainsi à mes genoux ; vous me demandiez votre grâce, des lurmes dans les yenx , le dés^poir sur tous vos traits : je vous accordai la vie ! Qnr'avez-vous fait de cette année que je vous ai donnée pour vous repentir?

•^ Monsieur , répliqua Smsanne , d'une voix

pleiàe àe te^reiir , mon&ieur , ne me regardeir pas • ainsi l

-^ Qo*aveii*YH)us fait de eelte* année , madame ? ' Où sont vos jeènes? «ù sont vos veilles, vos stigmates, votre cilice? vos' genoux que la prière devait user? Cb velours et cette soie , oet or , ces riibatis , ces cheveux parfumés , toiit cela est encore la courtisane que le remords n'a pad purifiée ! •

— Hlélas 1 liélas ! répeU SQ^anne , étes-vous venu ici pour me tuer?

-*- Qtt'avez^vous fait depuis un an? Répondez. Vous avez profite des j<yBrê que je vous ai laissé»^ pbur afficher mon désbMineur en tous lieux.

-^ Du:taBps encore , du temps pour me repentir! Ah ! vous êtes bien cruel !

I âapt'Romain jeta sur le carreau le feutre qui voilait â demi son visage.

■-y Regardez^moi , madame , je suis calme et paisible ; ma conscience est puré^ et je me suis préparé par la communion au thAtiment que jeiviens vous infliger.

— Ma dernière' heure est dont ventte ? m«r« mura madame de Sûnt-Reonain.

— Y étes-vous préparée?

— Il est donc bien vrai que vous vouiez me tuer ! Malgré Testime que j^ëus toujours pour vous , je n'ai jamais pu vous aimer , monsieur. Que voulez-vous? il est de ces destinées qu'on ne peut fuir ; un pouvoir plus fort que ma vo^ lonté m'emportait à ma perte. Que de pleurs j'ai versés! que de nuits j'ai prié Dieu d'éteindre dans mon sein. cette flamme coupable!

Ah ! vous ne me croyez pas ! vons en avez bien le droit. Prenez donc ma vie, monsieur ; ven* gez-vous ! mais épargnez-moi les apprêts de mon supplice. De grâce ! que je ne voie pas mon sang couler l ^

— Rassurez-vous, madame, il m'a fallu bien des combats pour obtenir qu'on vous hissât la vie!

— Quel autre que vous peut donc désirer que je meure?

— Une femme qu'une secrète haine anime contre votre père et contre vous.

— £h quoi ! mon père, aussi? fit madame de Saint^'Romain , tordant ses bras vers le cieK' Mon père , mon pauvre père ! Que lui a-t4l fait , grand Dieu ! V

— Je*te le dirai quand je le Verrai là, étendu mort à mes pieds!

A ees honrAHes patol«s , Suianne leurna la tète et se tronya faee à face avec une femne^ doDt les regards irrités lui laissèrent preaaeii-* tir à qurile vengeance implacable elle était réservée. Cette femme, bizarrement accoutrée, portait une couronne d*or sur ses cheveux gris ; quatre spadassins italiens la suivaient ^ de longues épées nues à la main. Un ehar* treux marchait devait elle, avec un flarabeaa alfaimé.

-^Orséolo! ettoibraveOaléotfeOyditlafemme couronnée à deux de ses satellites, qui s'incli-t nèrent respectueusement, v(ms savez dans qudie chambre du couvent vous avez renfermé ie capitaine Langenfeld.

-^Mon père est votre prisonnier! s'écria Suzanne. C'est fait de lui ! Madame ! épargnezle , prenez ma vie plutôt.

La femme repoussa durement madame de Saint-Romain , et elle continua :

— Amène- moi le capitaine de ces lansque-^ nets damnés , entends^ tu, Orséolo? S'ilrésiste^ tu es armé ; va !

Puis , attirant à elle la pauvre Suzanne , à moitié morte de frayeur :

— Tu vas savoir maintenant pourquoi j'ai

sotfdusangdetoApèreetdu tko, EcMite. No recoDiiai»-tu pas la misérablie femme à qui ta pîtié tkmna du pain ?

— Vous!

— Cdle qui te coadinsit de Pari^ à Moulins , qai remit ton bîBet d'aneur au comiëtable , qui te procura ce dernier entretien si doiîx , que tim mari yûit.tE0ubier si fatalement? £h bien! aujourd'hui, la mendiante est une du*^ elie8se;samisèrey une ruse poourte perdre ; ta pîtié , i]n« acme qui tuera ton père et qui fera des uuSAa de tes jours ! La misérable femme a?aîi deuoE. enfants autrefois, après elle héri'» tiers légitimes d'une couronne ; ces enfants y elle les chérissait comme ton père te chérit sans doute. L'inttmel il me les a lâchement assassinés , lui et les brigands que ton connétable avait déchaînés sur ce déplorable pays !

T— Cela n'est pas , madame l cela ne peut pas éUre!.

— Avance , TimQtéo , dit Gésara Visconti à l'un de ses estafiers ^ réponds 9 toi qui serrais alors sous ses ordres , ne l'as-tu pas yu ?

— Oui , madame , rép<Hidit le condottierQ^ — L'ttft de ces deux pauvres anges n'était-il

pas d^à traversé de deux coups d'^ée , Tau"»

tre blessé seafeément d'un cMtp dt lattce, lotsque le ca^Uine arriva et prit cet eafantdans ses bras pour Taller précipita par une fenêtre ?

— Oui , madame.

— Voilà pourquoi ton père va mourir ; voilà pourquoi tu serais morte toi-même sans rintercessioQ de ton mari.

— Que me réserrez-voia donc? balbutia la malbeureuse Suzanne. .

— Dix années dans le cacbot d'vn couvent!

sans feu et sans lumière 1 dip pain et de l'eau pour nourriture ! la terre pour lit ! poèr vèCemené un ciliée! un confesseur au bout de ce temps ! et la liberté quuid tes cbeveux auront blanchi comme le^ miens! > >

< — Ah ! monsieur , s'écria madame *de Saint *- RomAin ^en tombant aux g^oux de son mari , tuez-moi plutôt avec mon père. -

-7- Je ne suis pas maître ici ^madame 9 répondit-U. Vous ne mourrez pas ; que pouvei:vous demander de plus? .

Suzanne se releva rapidement , et , embrassant les pieds de marbrede la staluede Mathieu- Visconti :

— Je veux mourir ioi , pemrrsuivit'^lle , tuez moi sous le regurd de ce héros dont le sépuU

cre fttt le mysténeux bereeau de mon enfonce. J'en appelle à la pitié des morts , puisque ici lés thrants ont Tcnreilie fermée à la prîère et au repentir!

Césara YisconU pàKt et s'arrêta devant la résignation de la jeune femme. Elle pa^a les mains sur son front , c<HiMne pour y chercher des souvenirs éteûHs 9 puis , saisissant le bras tremblant de Suzanne :

— Ce tombeau , oe tombeau , dit-elle , tu le connais donc ? forle'sans peur , on he te fera point de mal , jt te Fassure.

— Mon père , répliqua Suzanne , m'a dit que ce monument mfayaât servi d'asile et de berceau pendant' les guerres , il y a de cela sdze ans.

: — Pendant les guerres ! ... Il y a seize ans ! Le roi Louis XII régnait alors en France, n'estil pas vrai ? et ton père , je veux dire le capitttne de Langenfeld, commandait alors une oompa^ie des soldats du connétable , comme avjpurd'hui 9 n'est-ce pas?

— Que vous importe cela?

— €e qu'il m'importe? Ttmotéo! oours!

qu'on me ramène vivant le capitaine Lfingenfeld, vivant, entends-tu bien? Ma vie et ma

mor ( sont en ce moment auspendoes à une parole de sa bouclie.

Gésara Visconti paroenrait à grands pas le chœur de régUse, en proférant de» parote sans suite , qu'interrompaient par intervalles des exclamations qui ressemhkdent à la fois à des prières et à des viMUioes. Parfois elle jetait un regard de |»tiédu c6té de Suzanne » imm<>bile et résignée à son sort , agencutiUée suples anarches du tombeau. Saint-Romain , les yeux fixés à terre, attendait patiemment Tissiue de cette scène qu'il necherckait pas même è pré- Toir, car il n'y comparaissait pas eomme juge, mais seulement comme témoin. Il voulait le repentir de sa femme et non sa mort, et c'était d'après ses instances que Gésara Visconti s'était dé^ée à remettre sa victime entre les mains du supérieur de la Chartreuse.

Au milieu de ces préoccupations diverses , 91^ vit s'ouvrir une des portes latérales de Vé* giise , et une procession de moines s'avança lentement et en silence jusqu'au maître autd, portant des cierges aUmnés et des encensoirs ftiBMnts. Après avoir baisé les marches de l'autel, le plus vieux de ces religieux sfapprocha deCésara ;

— Nfltift ioames pvèCs, ma «»ur, Ivi <lh*il^ àexéeutervos ordres. Une cellule retirée, into* cessible au jour, attend la pénitente dati» la partie la plus ireenlée du monastère. Quand les tanps seront meflleurs , je la conduirai moi* même au couvent des Bénédictines de Parie.

— iPas enoore, mon père, répondît la femme covronnée. Mettez-vous en prière, et yeuille le Ciel éclairer notre jugement !

Lorsque les moines se furent retirés à l'écart, Césara Visconti prêta l'oreille et courir enir'ouvrir la porte de l'église.

— Silence, dit^elle, j'aperçois le capitaine Langenfeld.

Suzanne fit un cri de joie.

— Il vient à nous, continua Césara. timotéo ne les a cependant pas rejoints. Oaléotto lui parle... Ils s'arrêtent... Orséolo veut Ten* traîner... il porte la main sur son épée... Il est mort I

On entendit un gémissement au dehors et comme lêbruit d'un corps qui tombe.

— C'est vous qui l'avevtué, madame! s'écria Suzanne toute en pleurs.

£n ce moment les deux condottieri entraient dans l'église, portant le corps du capitaine de

Lan|(ttnield, qm fut déposé «ix psods de Ce- «ara. Suzaone se jeta sur son père et tenta àé le ranimer par ses baisers.

— Ne lirai*ge rien dans ses traits ? nuirmma la duchesse penchée sur sa face livide. Hélas ! la mort a fermé le livre !

— Il respire, madame, dit un des^ condottieri, l'oreille appliquée sur la poitrine du capitaine.

— Dis-tu vrai ?

— Gracie pour lui ! cria Suzanne.

~ Il entr'ouvre les yeux, intenompit Galéotto.

Orséolo poursuivit :

— Ses lèvres ont remué.

— Il va parler. Silence !

— Que va-t-il révéler ?

Gésaraût approcher le supérieur des char* treux, qui présenta son crucifix au moribotid.

— Il est né catholique, mon père, dit la duchesse, peutrétre que ce. signe de rédemption...

— Au nom de notre sainte foi! mon fils, je vous absous de vos fautes si vous me répondez.

Le capitaine se souleva et regarda le crucifix.

- lîsr —

— Cette 611e est-cdle la vôtre? demanda Ce-»

sara en montrant madame Saint^Romain.

Le capitaine fit signe que non.

— Ne l'avez vous pas enlevée dans ce pays ?

poursuivit la 'duchesse ; on l'avez-vous tronvëe?

Le eapitaine ouvrit ses yeux vacillants, serra la nudn dé Suzanne et montra du doigt le tombeau.

— Suzanne, tu es ma fille I s'écria la duchesse ; c'est moi qui t'avais cachée dans ce iOBibeau avec ton jeune frère. Dieu soit loué ! Mais quelle |»euvc? Capitaine Langenfeld, il me faut -une preuve si tu veux la sauver.

Le capitaine sabi^ie bras de Suzanne, et fit voir une cicatrice triangulaire qu'elle portait au poignet.

— Voilà le coup de lance, ditOrséolo, donné par un desn^es à cet enfant que le capitaine emporta. Réparation : il ne l'avait pas tuée.

Le capitaine poussa un dernier soupir et mourut»

- — Ma fille ! ma fille ! répéta la duchesse en emportant Suzanne évanouie dans ses bras, plus de fureur, plus de vengeance ! plus de sang ni de larmes! mais le sourire étemel de ta

mère cpù t*aime nudatenant de toute k haine qu'elle te portait.

Saint-Romam ne fit aucun effort pour rete • iiir la duchesse; l'expression de son \isage ne changea point. Il demeura quelque temps encbre sans dire un mot. Voyant que les deux condottieri qui avaient tué le capitaine se disposaient à sortir aussi de l'église, il les aippehL àhii,

•^ Çà,Tou8 autres, leur dit-il, tous n'avez pas peur d'une bataille rangée?

— Nous avons fait vingt ans la guerre, mon^ seigneur, tant du cèté du roi que du c6té de ^empereur, selon la solde et les temps.

— - Voulez-vous monter \ cheval et me suivre au milieu de la mêlée? Voilà cent ducats, c'est tout ce que je possède.

— A ce prix-là , répondit Galéotto après avoir pesé le contenu de la bourse, nous sommes à vous, moQse%neuré

— Venez donc.

— Un mot seulement et de peu dimportanoe, hasarda Orséolo; nous battrons-nous aujour»

d'hiti pour les Français ou pour les E^mgnds?

— Von» le saurez tout à l'heure, mais frap-

pez juste, et pas de grâce pour celui que je vous désignerai !

— C'est dity monseigneur, marchons !

l'IllRE DE LA «EMCE.

su

If.

Deux heures avant lé jour, par ordre du QMuraptts dé Pescake^ don AUiNise d'Avalot, marquk 4u Guast, péaétrait dan» ]e parc de Mûrebel, oà caoïpttt ranièrergarde française sous le ^sommandenent du duo d'Alençon* Galiotde fienouyiae, grand naître de rardllerie de France^ f undet héros de Mérignan, arrêta^ pour an moment, par le fai de ses ppeœs»

rimpétuosité des ennemis, qui, divisés en deuit bandes, essayaient à la fois de jeter un secours de troupes dans la ville de Pavie, peu distante du camp, et de couper les conununications entre les divers corps d'armée. François I*" et ses favoris, au lieu de se reposer sur la vieille expérience du grand mattre, poussèrent leur gendarmerie sur les Impériaux, qu'ils croyaient déjà en pleine déroute, et, par ce mouvement irréfléchi, préparèrent à la France le plus effroyable revers qu'elle eût essuyé depuis plusieurs siècles.

Le duc de Bourbon, profitant habilement des fautes de son rival, enveloppa les bandes noires (Sans ses deux ailes commandées par les colonels Frundsberg et Sith, et les écrasa comme dans une tenaille, selon l'expression de Yarillas.

Dès loffs cette balJaiUe de Pavie ne ftiC plus qu'iHie horrible' et. intemmafole bouêfaevie.' Les lignes Ide l'artnée française uhe lo» Titm*pues, les arquebusiers esps^ols' venaient choisir et tuer les plus délèbres ^erriers, jusqufau milieu des ramîgs de la gendarmerie,* à la tétede àaquéBe'le poi icombattait aveci le couràge du désespoir, ^ vètii d^un cotDe idParmes

de toile d'argenté, la tète eonvorte d'un casque à grands panaches qui flottaient jusque sur 8e$ épaules ; il devint lui^méiBe le bat de toutes les attaques^ François eombattît c<M*ps à corps dans la mêlée, et il tua de sa main le marquis de Saint- Ange^ petit-^fils du célèbre chef albanais Scanderberg; il blessa à la joue un gentilhomme firanô-comtéîs , nommé d'And^ot ; contre lequel il se battit avec un adiarnement inouï et comme en uncomlmt sii^nlier. Autour de lui tombait l'élite de là noblesse française. Le marquis de Pescaire reçut au visage un coup de laoee qai le jeta en bas de son cheval, ce qui p<Nrta un peu de confusion dans les rangs des Impériaux. Le roi en profita pour se retrancher dans jiQn quartier, oii vinrent le rejoindre les derniers débris de sa gendarmerie, résolus de mourir à ses cècés.

Le maréchal dq-Ghabannes et le maréchal de Foix, le plus vieux et le plus jeune des maréchaux de Franee, se firent jour à tAivers la mêlée, et se rangèrent des premiers auprès du roi.

— Le Ciel est contre nous, messieurs! leur cria François I*' du plus liHn qu'il les aperçut.

— IHtes plutèt, jiire , répondit le maréchal

àm Fois, que moMÎear de Bonnhrel nous « perdusl

«^-MoDsieur le maréchal, répliqua leroi^ ▼eut lehaiMex à oause de meoueurdeLautree, .vetre frère.

— Noti, «re, reprit le miiréchal, mais oonne l'auteur de loua nos déMSIres! Qui a déchaîné centre neus monsieur le duc de Beurbon, :te* tre cousin, si ce n'est lui? Qui, depuis deux ans, comproniel chaque jour le succès de nos armes en Milanais, si ce n'est lui? Souvenex- ▼eus, sîre, que monsieur de Bayard fut tué par la faute de Totre favori, au combat de Biagrasse* Aujourd'hui encore, ne portons-nous pas la peine de votre confiance en lui?

— M'est-il donc phisd'eqN>ir, mesMeurs? interrompît le roi.

— Vous le JQje^f sire, dit. le maréchal de Chobannes, essuyimt le stng qui couvrait sa barbe Manche; vous le voyes, monsieur de Bouifcon vient de mettre en pièces votre gendarmerie, notre dernier rempart* M^is Votre Majesté est blessée... ?

— J'aurai toujours assea de force pour mou-:

riri Monsieur le maréchal de Chabannes, dites^ au bAtard de Savoie dese porter en avants

— Sûre, il lett inert! wépênéîl Chabannos d'une voix glaire et désespérée.

— Mort! âiort, dites-vous? répéta le roi« Que monsieur de La Trémouille le remplace!

•— Sire, il est mort! la tèle et le cœur tniversés de deux tmlles, répondit à son tour lé maréchal de Foix.

— MfttUieur le duc de SoflMk?

— Site, il est mort ! reprit le vieux Chaban* nés ; moft avec le comte de Yandéminit et lé jeune €lermont d'Amboise !

— Monsieur de Saint-Séverin, mon grand écnyer?

— Sire, ileat m<Nrt!

— Loms d'Ars? Les comtes de Tournon et de To n nerre? Messieurs de Lorraine et de Ne** vers?

— Morts, sire, tous morts!

— Oh ! jour de deuil pour la noblesse dé France ! Les princes de mon sang? François dé Bourbon, comte de Saint-Pol?

Blessé à mort !

^ Hector de Bourbon?

— Mort!

«~ Le roi de Navarre?

'^ thrisomiier des Espagnols^ avec Montmo-

Fency^-BriénVetlcg méiHears de votre maison !

— Bonnivet sevl est vivanl ! reprit le maréchal deFotx. '

' *— Ne l'aocablez pas, dit le roi. En ce moment peut-être son ooara^ voixs donne un démenti.

— Ah ! sire, s'écria le maréchal de Chahan-' nés, pourquoi ne tous ètes-TOUS pas fié à vos vieiix serviteurs?

— Dieu me punit, messieurs, et Bourbon, Bourbon triomphe! N'ii^M>rte! avec ce dernier débris de mon armée, je ferai tète à la fortune.

— Sire, nous sauverons du moins Thonnenr, répondit le maréchal de Ghabannes.

Un horrible choc vinten ce moment séparer les interlocuteurs, et le combat recommença plus acharné que jamais. Le roi comprit, a la violence de l'attaque, que c'était le duc de Bourbon qui la dirigeait : il'ne setrtmipait pas. Le dernier groupe de gendarmerie qui se pressaitautour de François fut bientôt enfmicé par six côtés différents. Le maréchal de Ghabannes tomba tout sanglant, et les chevaux le foulèrent aux pieds. Le maréchal de Foix eut l'épaule et le bras fracassés: mourant et désespéré, il appelait à grands cris Bonnivet

ponr le percer .du bras qui lui pestait encore^ Le nalheureux favori, auteur decedësastre, fit preuve au moins d'un courage qui rachète peut^re une partie de ses fautes. Coupé du gros de raruiée royale par les lansquenets dé Bourbon, il se trouva isolé dans la plaine, et levant la visière de.soa oasque, mi lieu de fuir comme le duc d'AlcoEiçonL, il rentra dans la mé» lée pour ne point survivre à son honneur. Le dac.de Boiftbon espérait vainement l'atteûidre ei le prendre vivant. Il trouva le cadavre du favori gisant sur le bord d'un fossé. Un autre cadavre tout sanglant était couché auprès de lui et deux ^épées brisées les séparaient. Le connétable voulut savoir quel> était celui qui lui avait ravi sa viotime : Pompérant leva la visière du casque, et il reconnut Saint- Romain. Le malheureux jeune homme avait-il voulu punir l'auteur du désastre de Pavie, ou servir une dernière fois son maître ? C'est ce qp'im ne put savoir. Saint-Romain pourtant donnait encore quelques signes de vie ; Pompérant le fit porter à la ville, avec les blessés espagnols.

En ce moment des cris de victoire se firent entendre dans le quartier du roi ; le duc de

bonrbcmy eourut. François 1^, Uétéëâu huM et à la BUiiii droite, rendu preéitHe mëeemudstable par le sang qui Bortak k flots d'une au-^ tre blessure qui ravâii atteint aunlessns du tourdl , tout meurtri par le poids de son chétal, qui venait de se renvener sur lui, se défendait déscspérénteftit contre là fouie qui lé pressait. Deux gentil^onunes espagnols, qui ne le reconnaissaient pas sans doute , Diégd d'ÀTÎla et Juan d'CJrbiéto, lui mitent sur la gorge la pointe dé leurs épë^. Pompërant se jeta au milieu d'eux et détourna les coups , en suppliant le roi de se rendre an duc de Bour^ bon. François I*' refusa ; maii , pour anrétei^ lé massacre dé sa noblesse , il fit mander k» Tice-roi de Nsples. Le comte de Lannoy s'ap-^ prooha respectueusement du roi et lui donna la main pour se relever , puis il se découvrit et mit un genou en terre pour recevoir Tépée de son prisonnier.

— le vous la rends, dit François 1^ ^ trempée du sang de bien des vôtres !

— Sire , répondit le comte de Lannoy , en lui présentant son épée à son tour , celle que je vous offre en édiange eii a épai^é bien du v6tre.

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