Bourg du comté de Cornouailles
2. Appelé aussi Carleon ; ville située dans le comté de Montmouth, sur la rivière d'Usk, à cent cinquante-cinq milles de Londres. Son nom signifie la forteresse d'Heon, ancien roi breton. Carleon jouissait jadis d'une grande importance, et était le siège métropolitain du cap de Galles, avant que l'évêque saint David le transférât à Menavia ou Sairit-David.
— Quand ce serait celle de saint David1 , répliqua Gwenwyn , et quand il tiendrait le ciboire entre ses mains , il faut qu'il vienne à l'instant.
Le chef des henchmen2 sortit aussitôt pour aller le chercher. Pendant ce temps , Gwenwyn regardait la lettre qui contenait le secret de sa destinée, mais qu'il ne pouvait lire sans interprète, d'un air qui annonçait tant d'inquiétude et d'impatience , que Caradoc, glorieux du succès qu'il avait déjà obtenu , fit entendre encore quelques notes pour tâcher de distraire les pensées de son maître pendant cet intervalle pénible. Un air vif et léger, touché par une main qui semblait hésiter , comme si la voix soumise d'un inférieur eût craint d'interrompre les méditations du chef, accompagna une ou deux stances applicables au sujet. \
— Qu'importe, ô parchemin que la soie enveloppe , — disait-il en apostrophant la lettre placée sur la table devant le prince , — qu'importe que tu parles la langue de l'étranger? Le chant du coucou' est-il harmonieux ? Et pourtant il nous annonce le printemps et les fleurs naissantes. Si ton langage est celui que parle le prêtre portant l'étole, n'est-ce pas le même qui unit les cœurs et les mains au pied de l'autel ? si tu tardes à répandre sur nous tes trésors, les plaisirs ne sont-ils pas plus doux quand le prix en est rehaussé par l'attente? Que serait la chasse, si le daim tombait à nos pieds à l'instant où il est débusqué ? Quel prix mettrait-on à l'amour de la jeune vierge, si une sage retenue ne lui imposait un délai avant de l'accorder? —
Le chant du barde fut interrompu par l'arrivée du prêtre, qui, empressé d'obéir aux ordres de son maître impatient, n'avait même pas pris le temps d'ôter l'étole qu'il portait en célébrant l'office divin ; et un certain nombre de chefs pensèrent que ce n'était pas un heureux présage qu'un prêtre, en habits sacerdotaux, parût dans une réunion consacrée au plaisir et où retentissaient des chants profanes.
Le père Hugo ouvrit la lettre du baron normand, et, surpris de ce ce qu'il y voyait, il leva les yeux en silence. - Lisez donc ! s'écria l'impétueux Gwenwyn.
— Si vous le trouviez bon, répondit le chapelain plus prudent; il serait plus convenable de la lire devant une assemblée moins nombreuse.
— Lisez-la tout haut ! répéta le prince d'un ton encore plus décidé ; il n'y a personne ici qui ne respecte son prince, et qui ne mérite sa confiance. Lisez tout haut, dis-je; et, par saint David, si Raymond le Normand a osé...
*. Patron du pays de Galles. - 2. Gardes du corps.
Il n'acheva pas sa phrase, et s'enfonçant dans son fauteuil, il prit une attitude de profonde attention. Mais il était facile à tous ses convives de remplir la réticence que sa prudence avait laissée dans son exclamation.
Le chapelain lut alors ce qui suit , mais d'une voix basse et mal assurée :
« Raymond Bérenger, noble chevalier normand, sénéchal de Garde-Douloureuse, à Gwenwyn, prince de Powys. Que la paix soit entre eux ! Salut et santé.
« Votre lettre, par laquelle vous demandez la main de notre fille Eveline Bérenger, a été fidèlement remise entre nos mains par votre serviteur Jorworth ap Jevan , et nous vous remercions cordialement des bonnes dispositions que vous y témoignez pour nous et pour les nôtres. Mais, prenant en considération la différence de sang et de lignage, ainsi que les causes de querelles qui se sont souvent élevées en cas semblables, nous jugeons plus convenable de donner à notre fille un époux de notre nation. Ce n'est nullement que nous méprisions votre alliance ; nous n'avons en vue que votre bien, le nôtre et celui de nos vassaux à tous deux, qui n'en seront que plus à l'abri de toutes nos querelles. C'est pour ces motifs que nous ne tenterons pas de resserrer plus qu'il ne convient les nœuds de notre intimité. Les moutons et les chèvres paissent tranquillement les mêmes pâturages , mais ils ne mêlent ni leur sang ni leur race. D'ailleurs notre fille Eveline a été recherchée en mariage par un noble et puissant seigneur des frontières, Hugues de Lacy, connétable de Chester, et nous avons déjà fait une réponse favorable à cette honorable demande. Il nous est donc impossible de vous accorder la vôtre. Sur tout autre point, vous nous trouverez toujours disposé à vous être agréable, ce dont nous prenons à témoin Dieu, Notre-Dame et sainte Marie- Madelaine de Quatford, à la garde de qui nous vous recommandons cordialement.
« Ecrit, par notre ordre, en notre château de Garde-Douloureuse, sur les frontières du pays de Galles, par le révérend prêtre Aldrovand, moine noir du monastère de Wenlock ; et nous y avons apposé notre sceau la veille de la fête du bienheureux martyr saint Alphége, à qui honneur et gloire. »
La voix commençait à manquer au père Hugo, et le parchemin s'agitait dans sa main, quand il arriva à la fin de cette épître ; car il savait parfaitement qu'une insulte bien moins sensible que le mot de cette lettre le moins offensant pour Gwenwyn eût suffi pour faire bouillir dans ses veines jusqu'à la dernière goutte de son sang bre-
ton. Ce qu'il prévoyait ne manqua pas d'arriver. Le prince avait par degrés quitté l'attitude tranquille qu'il avait prise pour écouter la lecture de la missive, et dès qu'elle fut terminée, se levant brusquement, semblable à un lion relancé dans sa tanière, il repoussa si rudement son jeune porte-pieds, qu'il le fît rouler à quelque distance sur le plancher.
— Prêtre, s'écria-t-il, as-tu lu fidèlement ce maudit écrit? Si tu y as ajouté, si tu en as retranché un seul mot, une seule lettre, je traiterai si bien tes yeux, que tu ne liras plus une seule ligne de ta vie!
Le moine savait fort bien que le caractère sacerdotal n'était pas toujours respecté par les irascibles Gallois, et il répondit en tremblant : — Par le serment de mon ordre, puissant prince, je vous en ai fait la lecture mot pour mot, lettre pour lettre.
11 s'ensuivit un moment de silence, car la fureur de Gwenwyn, en recevant un affront auquel il était si loin de s'attendre, en présence de tous ses uckehvyr, c'est-à-dire ses nobles chefs, semblait trop violente pour qu'il pût l'exprimer par des paroles. Tout à coup on entendit sortir quelques sons de la harpe jusqu'alors muette de Cadwallon. Le prince jeta d'abord sur lui un regard de mécontentement ; mais, quand il le vit courbé sur sa harpe avec un air d'inspiration, et en tirant avec un art sans égal les sons les plus savants et les plus sublimes, il écouta au lieu de parler, et Cadwallon sembla absorber, au lieu du prince, l'attention de l'assemblée ; tous les yeux se fixèrent sur lui, et toutes les oreilles l'écoutèrent, comme si ses chants eussent été des oracles.
— Point d'alliance avec l'étranger! s'écria le barde. Vortigeru épousa une étrangère, et ce fut le premier malheur de la Grande- Bretagne ; l'épée fut suspendue sur la tête de ses nobles, la foudre gronda sur ses palais. Point d'alliance avec le Saxon servile ! Le cerf libre et majestueux ne prend pas pour épouse la génisse qui a courbé la tête sous le joug. Point d'alliance avec l'avide Normand ! Le noble limier ne va pas chercher sa compagne dans une troupe de loups dévorants. Depuis quand a-t-on vu les Cymrys, les descendants de Brutus, les vrais enfants du sol breton, dépouillés de leurs droits légitimes, pillés, opprimés, insultés, jusque dans leurs dernières retraites? ft'est-ce pas depuis qu'ils ont tendu la main à l'étranger et pressé contre leur sein la fille du Saxon? Lequel des deux craint-on, du ruisseau desséché pendant l'été, ou du torrent débordé pendant l'hiver? Une jeune fille sourit en passant l'un à pied sec; mais un cheval barbe et son cavalier frémissent de crainte quand ils vont traverser le second. Hommes de Mathraval et de Powys, que le torrent débordé
soit Gwenwyn, fils de Cyverliock, et que la première de ses vagues soit le panache du prince! —
Toutes idées de paix, idées qui en elles-mêmes étaient étrangères aux cœurs des belliqueux Bretons, se dissipèrent devant les chants de Cadwallon, comme la poussière devant un ouragan ; et toute l'assemblée, d'une voix unanime, appela la guerre à grands cris. Le prince ne parla point ; mais, jetant autour de lui un regard de fierté, il étendit les bras, comme s'il eût donné le signal de l'attaque.
Si le père Hugo l'eût osé, il eût rappelé à Gwenwyn que la croix qu'il portait sur l'épaule avait consacré ses bras à une guerre sainte, et lui défendait de combattre des chrétiens. Mais cette tâche était dangereuse, et au-dessus du courage du bon prêtre ; il sortit sans bruit du château pour regagner la solitude de son cloître. Caradoc, dont le court instant de popularité était déjà passé, se retira aussi d'un air confus et humilié, non sans jeter un regard d'indignation sur son rival triomphant, qui avait si judicieusement réservé ses talents pour l'instant où il pourrait les déployer en chantant la guerre, chant qui était celui que son auditoire entendait toujours avec le plus de plaisir.
Les chefs reprirent leurs places, non plus pour se livrer aux plaisirs du festin, mais pour convenir à la hâte, comme c'était l'usage de ces guerriers, dont tous les mouvements étaient subits, du point sur lequel ils réuniraient leurs forces, composées en pareilles occasions de tout ce qui était en état de porter les armes ; car tous les Gallois étaient soldats, à l'exception des prêtres et des bardes. Ils réglèrent aussi l'ordre de leur marche sur les frontières, où ils se proposaient de prouver, par un ravage général, combien ils ressentaient l'insulte faite à leur prince.