‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 9 sur 47 · Un porte-pieds · texte numérisé non relu

Un porte-pieds

3. Pour ce qui regarde les fonctions et les devoirs de ce littéral porte-pieds, consultez Madoc. Les notes de M. Southey nous apprennent « que le Fool-Bearer devait tenir les pieds du roi dans sa poitrine, depuis le moment où il se levait jusqu'à celui où il se livrait au repos, les réchauffer avec une serviette, et veiller à ce qu'il n'arrivât rien de fâcheux au prince. Il devait manger des mêmes plats et le précéder immédiatement avec le flambeau. » Telles sont les règles que prescrivent sur cette portion du cérémonial royal les lois de Howell Dha. On peut aussi ajouter qu'il est probable que cette coutume celtique a été l'origine d'un de ces contes absurdes propagés durant la révolution française pour soulever les paysans contre leurs seigneurs : on prétendait que des suzerains avaient poussé l'abus de leurs droits jusqu'à tuer et éventrer un paysan, dans le but de plonger leurs pieds dans ce corps expirant, pour les préserver du froid.

chacun d'eux. Mais tous étaient bien pourvus d'armes offensives, car l'épée et le sabre à deux tranchants étaient un autre legs que leur avaient fait les Romains. Plusieurs y joignaient un couteau ou un poignard d'un bois très-dur, et l'on voyait briller une immense quantité de dards ou de javelines, de piques ou de hallebardes, d'arcs et de flèches, de haches de Danemark, de crochets de fer et de haches à pointes recourbées du pays de Galles.

Quoiqu'il ne régnât pas beaucoup d'ordre dans ce banquet, et que les convives ne fussent pas retenus par les strictes règles du savoirvivre qu'imposaient les lois de la chevalerie, la salle du festin de Gwenwyn, grâce à douze bardes distingués, promettait des plaisirs dont les plus fiers Normands n'auraient pu jouir aussi pleinement. Il est vrai que ceux-ci avaient leurs ménestrels, hommes versés dans la profession de la poésie, du chant et de la musique; mais quoique ces arts fussent très-honorés, et que ceux qui les exerçaient obtinssent souvent de riches récompenses, quand ils étaient doués de talents supérieurs, les ménestrels en général n'étaient que peu estimés, parce que la plupart étaient des vagabonds dissolus, qui n'avaient pris cette profession que par fainéantise, et pour se procurer les moyens de mener une vie errante et dissipée.

Telle a été dans tous les temps la censure à laquelle ont été exposés les hommes qui se consacrent aux amusements du public. Ceux d'entre eux qui se distinguent par des talents supérieurs sont quelquefois élevés très-haut dans la société , tandis que le plus grand nombre végètent dans les derniers rangs. Mais il n'en était pas ainsi des bardes du pays de Galles , qui , ayant succédé en dignité aux druides, sous lesquels ils avaient originairement formé une confrérie subalterne, jouissaient de beaucoup de privilèges, obtenaient autant de respect que d'estime , et exerçaient une grande influence sur l'esprit de leurs concitoyens. Leur ascendant égalait presque celui des prêtres, et ils avaient même quelque ressemblance avec eux ; car ils ne portaient jamais les armes, ils étaient initiés dans leur ordre avec des cérémonies secrètes et mystiques , et l'on rendait hommage à leur awen, c'est-à-dire à leurs inspirations poétiques, comme si elles avaient un caractère divin. Aussi les bardes, revêtus de tant d'importance et d'autorité, étaient assez enclins à se prévaloir de leurs privilèges, et se permettaient même certains caprices.

Telle était peut-être en ce moment l'humeur de Cadwallon, qui; comme chef des bardes de Gwenwyn , devait faire résonner de ses chants la salle de banquet du prince. Tous les convives s'y attendaient; mais ni l'impatience des chefs et des champions assemblés,

ni le silence qui remplaça tout à coup le tumulte, quand on plaça sa harpe devant lui avec respect , ni les prières et les ordres du prince même, ne purent tirer de lui autre chose qu'un court prélude, plusieurs fois interrompu , dont les notes semblaient s'arranger d'ellesmêmes pour former un air très-lugubre, et dont les sons parurent s'éteindre peu à peu pour laisser régner de nouveau le silence.

Le prince jeta un regard courroucé sur le barde, qui était trop absorbé dans ses sombres pensées pour lui faire aucune excuse , et même pour remarquer son mécontentement. Il promena encore ses doigts sur les cordes de son instrument d'un air distrait, et parut sur le point de faire entendre des sons pareils à ceux dont ce maître consommé dans son art avait si souvent enchanté ses auditeurs. Mais ce nouvel effort ne lui réunit pas; il dit que sa main droite était comme paralysée, et il repoussa sa harpe loin de lui.

Un murmure sourd s'éleva dans toute la salle , et Gwenwyn lut dans les yeux de ses hôtes qu'ils regardaient le silence de Cadwalloon comme de mauvais augure dans cette occasion importante. Il appela à la hâte un jeune barde ambitieux , nommé Caradoc de Menwygent, dont la renommée naissante paraissait devoir bientôt le disputer à l'antique renommée de Cadwallon , et il lui ordonna de chanter quelque chose qui pût mériter les éloges de son souverain et les applaudissements des convives. Ce jeune ambitieux avait toute l'adresse d'un courtisan : il improvisa un poëme dans lequel, sous un nom emprunté, il traça un portrait d'Eveline Bérenger si poétique et si séduisant, que Gwnewyn en fut ravi; et, tandis que tous ceux qui avaient vu l'original étaient frappés de la ressemblance, les yeux du prince annonçaient son admiration pour le poëte et sa préférence pour la beauté sujet de ses chants. Les figures dont abonde la poésie celtique suffisaient à peine à l'enthousiasme du jeune barde, qui prenait un essor plus élevé à mesure qu'il s'apercevait de l'impression qu'il faisait sur ses auditeurs, et qui mêlait les éloges du prince à ceux de la belle Normande.

— De même qu'un lion ne peut être conduit que par la main d'une jeune et belle vierge , disait-il , ainsi un chef gallois ne peut reconnaître d'autre empire que celui de la femme la plus aimable et la plus vertueuse de son sexe. Qui demande au soleil de midi dans quelle partie du monde il est né? Qui demandera à des charmes comme les siens dans quel pays ils ont été créés? —

Enthousiastes pour le plaisir comme pour la guerre, et doués d'une imagination vive qui répondait à l'instant même aux appels de leurs poètes , les chefs bretons firent entendre un concert d'acclamations

et d'applaudissements ; et les chants du barde contribuèrent , plus que les graves arguments du père Hugo , à faire voir de bon œil l'alliance projetée du prince.

Gwenwyn lui-même , dans un transport d'ivresse , s'empressa de détacher les bracelets d'or qu'il portait, les donna au barde dont les chants venaient de produire un effet si désirable, et lui dit, en jetant un regard sur Cadwallon , qui gardait le silence d'un air sombre : — La harpe silencieuse n'a jamais eu de cordes d'or.

— Prince , répondit le barde dont l'orgueil égalait au moins celui de Gwenwyn lui-même , vous changez le sens du proverbe de Taliessin : — C'est la harpe flatteuse qui ne manque jamais de cordes d'or.

Gwenwyn , se tournant vers lui d'un air sévère , allait lui répondre avec courroux , quand le retour soudain de Jorworth , le messager qu'il avait envoyé à Raymond Bérenger, détourna son attention. Cet envoyé montagnard avait les jambes nues et les pieds garnis de sandales de peau de chèvre ; un manteau semblable couvrait ses épaules, et il tenait en main une courte javeline. La poussière dont il était souillé et la sueur qui tombait de son front prouvaient le zèle avec lequel il s'était acquitté de sa mission.

— Eh bien ! lui demanda Gwenwyn avec empressement , quelles nouvelles de Garde-Douloureuse, Jorworth ap Jevan?

— Je les porte dans mon sein , répondit le flls de Jevan ; et il remit au prince, avec beaucoup de respect, un paquet enveloppé de soie, et fermé d'un sceau représentant un cygne , ancienne devise de la maison de Bérenger. Ne sachant ni lire ni écrire, Gwenwyn , avec la hâte de l'impatience, remit la lettre à Cadwallon , qui lui servait ordinairement de secrétaire quand son chapelain était absent , comme cela arrivait en ce moment. Cadwallon , ayant jeté un coup d'oeil sur îa lettre, dit en peu de mots : — Je ne sais pas lire le latin. Malheur au Normand qui écrit à un prince de Powys en une autre langue que celle des Bretons î et heureux était le temps où l'on n'en parlait pas d'autre depuis Tintadgel1 jusqu'à Cairleoil2!

Gwenwyn ne lui répondit qu'en lui lançant un regard de courroux. — ■ Où est le père Hugo ? s'écria-t-il avec impatience.

— A l'église, répondit un de ses hommes d'armes ; c'est aujourd'hui la fête de saint...

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