‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 2 sur 47 · CONNUS SOUS LE NOM DE ROMANS DE L'AUTEUR DE WAVERLEY · texte numérisé non relu

CONNUS SOUS LE NOM DE ROMANS DE L'AUTEUR DE WAVERLEY

TENUE A LA TAVERNE DE WATERLOO, REGENT'S-BRIDGE , A EDIMBOURG, LE 1er JUIN 4825.

Le lecteur doit avoir remarqué que les divers rapports de ce qui se passa dans cette assemblée furent insérés dans les journaux avec plus d'inexactitude encore qu'a l'ordinaire. Il ne faut pas en attribuer la cause à une délicatesse mal entendue, qui aurait empêché les correspondants des ouvrages périodiques de faire valoir le privilège qu'ils ont de se trouver, sans exception, partout où quelques individus sont réunis, et de faire connaître au public, par la voie de l'impression, les détails de tout ce qui peut s'y passer de plus secret. On avait pris en cette occasion des moyens inusités et arbitraires pour leur ôter la possibilité d'user d'un droit que leur accordent généralement presque toutes les assemblées, politiques ou commerciales, si bien qu'il fallut que notre correspondant fût assez hardi pour, se cacher sous le bureau du secrétaire, où il ne fut découvert que lorsque l'assemblée était sur le point de se séparer. Nous dirons avec peine qu'il souffrit personnellement beaucoup des pieds et des poings des honorables membres, et que deux ou trois pages importantes de son manuscrit furent déchirées , ce qui fait que son rapport se termine brusquement. Nous ne pouvons considérer cette conduite que comme excessivement illibérale de la part de gens qui ont eux-mêmes une sorte de relation avec la presse, et même avec la presse périodique, vu la multiplicité fatigante des ouvrages qu'ils mettent au jour. Ils doivent se regarder comme fort heureux que notre correspondant n'ait cherché à se venger que par le ton d'aigreur donfc il a assaisonné la relation de leur séance.

(Extrait d'un journal d'Edimbourg.)

Une assemblée des personnes intéressées à la publication des ouvrages célèbres connus sous le nom de Romans de Fauteur de Waverley ayant été convoquée par un avis public, elle fut composée de divers personnages avantageusement connus dans la littérature. Il fut d'abord convenu que chaque individu serait désigné par le nom qu'il porte dans les ouvrages en question ; après quoi Eidolon * fut unanimement appelé au fauteuil, et Jonathan Olbuck de Monkbarns2 fut prié de remplir les fonctions de secrétaire.

Le président adressa alors la parole à l'assemblée dans les termes suivants:

Messieurs, Je n'ai pas besoin de vous rappeler que nous avons tous le même intérêt dans la propriété des ouvrages précieux qui se sont accumulés par suite de nos travaux communs. Tandis que le public dans ses loisirs s'occupe à attribuer à un individu, et puis à un autre , la masse énorme d'ouvrages variés qui sont le fruit des efforts réunis de plusieurs , vous , Messieurs , vous savez fort bien que chacun de ceux qui composent cette nombreuse assemblée a déjà eu sa part de l'honneur et du profit de nos succès commus. Supposer qu'une masse si considérable de phrases sensées et de phrases insignifiantes , de sérieux et de plaisanterie , de pathétique et de gaieté, de choses bonnes, mauvaises et médiocres, formant des vingtaines de volumes, puisse être l'ouvrage d'une seule main , quand on connnaît la doctrine si bien établie de l'immortel Adam Smith relativement à la division du travail , — voilà ce qui me semble inexplicable de la part de gens si clairvoyants. D'ailleurs ceux qui ont une opinion si étrange ne sontils pas assez instruits pour savoir qu'il faut vingt paires de mains pour faire une bagatelle comme une épingle, vingt couples de chiens pour tuer un animal aussi peu redoutable qu'un renard?...

— Holà ! holà ! s'écria un vigoureux villageois ; j'ai dans ma ferme une levrette qui tuerait le plus fin renard du Pomaragaires, avant que vous puissiez seulement dire le mot dumpling3.

— Qui est cet homme? demanda le président avec un peu de chaleur, à ce qu'il nous parut.

— Le fils de Dandie Dinmont 4, répondit le campagnard sans se déconcerter. Pardieu, vous vous en souvenez, je crois, car ce n'est pas le plus mauvais de la bande, à ce qu'il me semble. Je suis de

i.^La personnification ou l'apparition de l'auteur de Waverley. 2. L'Antiquaire, du roman de ce nom. — 3. Sorte de pouding. *. Le fermier de Guy Mannering.

société avec lui dans la ferme, voyez-vous, et je puis devenir quelque chose de plus, et prendre une petite part d'actions dans votre manufacture de livres.

— Fort bien, fort bien, répliqua le président ; mais, silence, je t'en prie, silence. — Messieurs, quand j'ai été ainsi interrompu, j'étais sur le point de vous exposer l'objet de cette réunion, qui, comme la plupart de vous le savent déjà, a été convoquée pour discuter une proposition déposée sur votre bureau, et que j'ai eu l'honneur moimême de vous soumettre à notre dernière assemblée ; proposition tendant à solliciter du corps législatif un acte du parlement qui nous réunisse en corporation, et donne à l'un de nous jus standi injudicio \ avec plein pouvoir de poursuivre et de faire condamner, de la manière qui y sera énoncée, quiconque usurpera notre privilège exclusif. Dans une lettre que je viens de recevoir de l'ingénieux M. Dousterswivel 2...

— Je m'oppose à ce qu'on prononce le nom de ce drôle, s'écria Olbuck avec chaleur ; c'est un véritable escroc.

— Fi ! monsieur Oldbuck , dit le président. Employer de pareils termes en parlant de l'ingénieux inventeur de la machine construite à Groningue, avec brevet d'invention ; machine qui reçoit à une de ses extrémités du chanvre écru, et qui rend à l'autre des chemises garnies de jabots, sans qu'on ait besoin d'employer ni peigne, ni carde, ni navette, ni ciseaux, ni aiguille, ni tisserand, ni couturières! Il la perfectionne en ce moment par l'addition d'un nouveau mécanisme qui remplira les fonctions de la blanchisseuse. Il est vrai que lorsqu'on en fit l'épreuve devant Son Honneur le bourgmestre, on reconnut que les fers à repasser s'échauffaient au point de devenir rouges. A cette exception près, l'expérience réussit complètement. Il deviendra aussi riche qu'un juif.

— Eh bien ! ajouta M. Olbuck, si le coquin...

— Coquin , monsieur Oldbuck , est une expression très-inconvenante, dit le président, et je suis obligé de vous rappeler à l'ordre. M. Dousterswivel est seulement un génie excentrique.

— A peu près la même chose qu'en grec, murmura M. Oldbuck; et il ajouta en élevant la voix : — Mais si ce génie excentrique trouve assez d'ouvrage à brûler les chemises des Hollandais, que diable a-t-il à faire ici ?

— Il pense, dit le président, qu'au moyen d'un petit mécanisme, et en employant la vapeur, on pourrait économiser une partie du travail de la composition des romans dont il s'agit.

4. Le droit de juger. — 2. Le charlalan allemand de l'Antiquaire.

Cette proposition fut suivie d'un murmure de mécontentement, et l'on entendit de toutes parts répéter à voix basse : — Nous y voilà ï C'est nous ôter le pain de la bouche ! autant fabriquer un prêtre à vapeur ! — - et ce ne fut qu'après plusieurs rappels à l'ordre que le président put reprendre la parole.

— A l'ordre! à l'ordre! s'écriait-il; soutenez votre président. Ecoutez ! écoutez ! écoutez le président !

— Messieurs, continua-t-il, il faut vous dire d'abord que cette opération mécanique ne peut s'appliquer qu'à ces parties de nos narrations qui ne se composent jusqu'à présent que de lieux communs, comme les déclarations d'amour du héros, la description de la personne de l'héroïne, les observations morales de toute espèce, et la distribution convenable de bonheur entre les divers personnages au dénouement. M. Dousterswivel m'a envoyé quelques dessins qui prouvent assez bien qu'en plaçant les expressions et les phrases techniques employées en pareil cas, dans une espèce de châssis semblable à celui du sage de Laputa *, et en les faisant changer de place par un procédé mécanique analogue à celui dont se servent les fabricants de toiles damassées pour varier leurs dessins, il ne peut manquer de se former beaucoup de combinaisons aussi nouvelles qu'heureuses, tandis que l'auteur, fatigué de mettre son cerveau à la torture, trouvera un délassement agréable en employant ses doigts.

— Je ne parle que pour m'instruire, monsieur le président, dit le révérend M. Lawrence Templeton 2; mais je suis porté à croire que le roman intitulé Walladmor3 est l'ouvrage de Dousterswivel, c'està-dire de sa machine à vapeur.

— Fi donc, monsieur Templeton ! dit le président ; il y a de bonnes choses dans Walladmor, je vous en assure; c'est dommage que l'auteur n'ait rien connu du pays où il a placé la scène.

— Ou qu'il n'ait pas eu l'esprit, comme quelques-uns de nous, dit M. Oldbuck, de la placer dans un pays assez inconnu et assez éloigné pour que personne n'eût pu lui donner un démenti 4.

— Quant à cela, répondit le président, il faut faire attention que cet ouvrage a été fait pour l'Allemagne, où l'on ne connaît ni les mœurs ni le crw s du pays de Galles.

i. Voyez les Voyages de Gulliver dans l'île de Laputa.

2. Personnage fictif auquel dans l'origine devait être attribué le roman iïlvanhoe.

3. Un roman de l'auteur de Waverley était attendu vers l'époque du grand bazar littéraire, la foire de Leipsick ; un rusé gentleman de la Germanie, ne voyant rien paraître de semblable, fut assez bon pour suppléer à ce vide par un ouvrage en trois volumes intitulé Walladmor, qu'il fit précéder d'un nom et surnom écrits en entier. Le texte donne une assez juste idée du livre. — 4. L'original emploie le mot écossais back-speer, qui signifie contre-épreuve.

5. La bière des anciens Bretons est appelée crw dans leur langage primitif

— Fasse îe ciel qu'on n'en dise pas autant de l'ouvrage que nous allons publier ! dit le docteur Dryasdust en montrant quelques volumes placés sur le bureau. Je crains que les mœurs que peignent nos Fiancés n'obtiennent pas l'approbation du Cymmerodion. J'aurais désiré qu'on eût compulsé Llhuyd \ consulté Powel2, cité l'histoire de Lewis 3, surtout les dissertations préliminaires, afin de donner un poids convenable à l'ouvrage.

— Lui donner du poids ! s'écria le capitaine Clutterbuck * ; sur mon âme, docteur, il est déjà assez lourd.

— Adressez-vous au fauteuil5, dit le président avec un peu d'humeur.

— Eh bien! je m'adresse au fauteuil, répliqua le capitaine Clutterbuck, et je dis que nos Fiancés sont assez lourds pour briser le fauteuil de Jean de Gand, et même Gador Edris 6. Je dois pourtant ajouter que, d'après mon pauvre jugement, le Talisman marche avec plus de légèreté 7.

— Il ne m'appartient pas de parler, dit le digne ministre de Saint- Ronan 8 ; mais je dois pourtant dire qu'après m'être occupé si longtemps du Siège de Ptolémaïs, mon ouvrage, tout faible qu'il est, aurait dû être donné au public avant tout autre, du moins sur un sujet semblable.

- Votre siège ! ministre, dit M. Oldbuck avec un air de souverain mépris ; parlerez-vous de votre misérable prose en ma présence, quand mon grand poëme historique en vingt chants, accompagné de notes en nombre proportionné, a été remis ad grœcas calendas ?

Le président, qui paraissait souffrir beaucoup pendant cette discussion, prit alors la parole avec un air de dignité et de résolution. —Messieurs, dit-il, cette sorte de discussion est tout à fait irrégulière. Une proposition vous a été faite, et je dois y rappeler votre attention. Quant à la priorité de publication, vous devez vous souvenir que cet objet est du ressort du comité de critique, dont les décisions à ce sujet sont sans appel. Je déclare que je quitterai le fauteuil si l'on s'occupe encore d'affaires étrangères au but de cette réunion. Et maintenant,

i. Llhuyd. Il y a eu deux antiquaires de ce nom : Edouard Llhuyd et Llumphrey. Tous deux ont écrit sur le pays de Galles, mais surtout le second, auteur d'une thistoire de Camoëns, dont le docteur Powell, cité après, a publié une édition.

2. Annolationes in Itinerarium Cambriœ, etc. — S. John Lewis, savant antiquaire, etc

3. L'officier en retraite du village de Melrose. Voyez l'Introduction du Monastère.

5. C'est-à-dire au président. Allusion à l'usage du parlement, qui oblige chaque membre d'adresser ses discours à l'orateur [speaker) de la chambre (le président), qui est, par parenthèse, le député qui parle le moins. — 6. Hautes montagnes du pays de Gai. es.

7. Cette opinon était universellement répandue parmi les amis de l'auteur.

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