‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 27 sur 47 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Je le vois, on vous a contre moi prévenue; Vous me croyez joueur, dissipé, libertin; Mais pourtant c'est de vous que dépend mon destin. Si vous me refusez ce que je vous demande, Je reste sans ressource ; il faut que je me pende. Ancienne comédie.

Eveline resta près de quatre mois avec sa tante , Tabbesse des Bénédictines de Glocester, sous les auspices de laquelle le connétable de Chester vit ses projets d'hymen prospérer, ce qui serait probablement arrivé sous la protection de sir Raymond Bérenger, s'il eût vécu. On peut supposer cependant que, sans la prétendue vision de Notre-Dame de Garde-Douloureuse, et le vœu dont cette vision avait été suivie, l'éloignement naturel à une si jeune personne pour un mariage où il y avait une telle disproportion d'âge aurait mis de grands obstacles à sa réussite. Eveline , tout en honorant les vertus du connétable, en rendant justice à son noble caractère, en admirant ses talents, ne pouvait se défaire d'une crainte secrète qu'il lui inspirait, et qui, en l'empêchant de lui exprimer le peu d'intérêt qu'elle prenait à ses avances, la faisait quelquefois frissonner, sans qu'elle sût pourquoi, à l'idée seule qu'elle pourrait devenir son épouse.

Les mots de mauvais augure « — tu tromperas et tu seras trompée — » revenaient à sa mémoire ; et quand sa tante, lorsque le temps du grand deuil fut passé, eut fixé une époque pour ses fiançailles, elle l'envisagea avec un sentiment de terreur qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, et qu'elle ne confia pas, même sous le sceau de la confession, au père Aldrovand, non plus que ce qui lui était arrivé chez Ermengarde de Baldringham. Ce n'était point aversion pour le connétable, ce n'était point préférence pour quelque autre; c'était un de ces mouvements d'instinct par lesquels la nature semble nous mettre en garde contre un danger qui s'approche de nous, quoique sans nous en indiquer la nature ni nous suggérer les moyens de l'éviter.

Ces appréhensions devenaient si violentes en certains moments , que si elles eussent été secondées, comme autrefois, par les remontrances de Rose Flammoch, elles auraient peut-être encore déterminé Eveline à prendre une résolution défavorable aux vœux d'Hugues de Lacy. Mais ayant encore plus de zèle pour l'honneur de sa maîtresse que pour son bonheur, Rose s'était strictement interdit tout discours

qui aurait pu ébranler la détermination d'Eveline, quand celle-ci eut une fois donné son consentement aux propositions du connétable; et quelque chose qu'elle pût penser ou prévoir relativement à ce mariage projeté, elle parut ne plus le regarder que comme un événement nécessaire.

De Lacy lui-même, à mesure qu'il apprit à mieux connaître le prix de la récompense à laquelle il aspirait, regarda cette union avec des sentiments tout différents de ceux qui l'avaient animé lorsqu'il en avait fait la première proposition à Raymond Bérenger. Ce n'était alors qu'un mariage d'intérêt et de convenance qui s'était présenté à l'esprit d'un seigneur fier et politique, comme un moyen de consolider son pouvoir et de perpétuer sa noble race. La beauté d'Eveline ne fit pas même sur lui l'impression qu'elle aurait dû produire sur un homme animé de l'esprit chevaleresque de ce siècle. Il avait passé cette époque de la vie où l'homme sage lui-même se laisse séduire par les avantages extérieurs ; on aurait pu même croire qu'il aurait prudemment désiré que la belle Eveline eût quelques charmes de moins et quelques années de plus, pour rendre ce mariage mieux assorti. Cette espèce de stoïcisme s'évanouit pourtant quand, après avoir eu plusieurs entrevues avec celle qu'il regardait comme sa future épouse, il reconnut qu'elle était à la vérité sans expérience du monde, mais disposée à se laisser guider par une prudence supérieure à la sienne, et que, quoique douée d'un esprit élevé et d'un caractère qui commençait à reprendre sa gaieté naturelle, elle était douce, docile, et par-dessus tout armée d'une fermeté de principes qui semblait garantir qu'elle marcherait sans faire un faux pas sur le sentier glissant que la jeunesse, le haut rang et la beauté ont à parcourir.

A mesure qu'un sentiment plus vif et plus passionné pour Eveline ^e développait dans le cœur de De Lacy, les engagements qu'il avait pris comme croisé commençaient à lui devenir de plus en plus pesants. L'abbesse des Bénédictines, naturellement chargée de veiller au bonheur de sa nièce, les lui rendait encore plus insupportables par ses raisonnements et ses remontrances. Quoique dévouée au cloître et à la solitude, elle avait du respect pour le saint état du mariage, et ce qu'elle en comprenait lui démontrait suffisamment que le but principal de l'union conjugale ne pouvait être atteint si le continent européen se trouvait placé entre les deux époux. Il est vrai que le connétable lui donna une fois à entendre que sa jeune épouse pourrait l'accompagner dans le camp des croisés ; mais à la seule idée de voir conduire sa nièce dans un lieu plein de dangers et de dissolution, la bonne abbesse fit le signe de la croix avec une sainte horreur, et ne

souffrit jamais qu'une telle proposition fût renouvelée en sa présence.

Il n'était pourtant pas très-rare que les rois, les princes et les autres personnages de haute importance qui avaient fait le vœu de prendre les armes pour délivrer Jérusalem obtinssent de l'église de Rome, en prenant à cet effet les moyens convenables, un délai pour remplir leur engagement, et quelquefois même en fussent entièrement dispensés. Le connétable, s'il eût sollicité la permission de rester en Angleterre, avait l'avantage de pouvoir compter sur tout le crédit de son souverain pour appuyer sa demande, car c'était sur sa valeur et sa politique qu'Henry comptait principalement pour maintenir le bon ordre sur les frontières toujours exposées du pays de Galles, et ce n'était certainement pas avec plaisir qu'il avait vu un sujet si utile prendre la croix.

Il fut donc résolu, dans un conseil privé tenu entre l'abbesse et le connétable, que celui-ci solliciterait auprès du saint-siége à Rome, et près du légat du pape en Angleterre, un délai de deux ans au moins pour s'acquitter de son vœu ; faveur qu'il croyait qu'on pourrait difficilement refuser à un homme ayant autant de fortune que d'influence, et qu'il avait dessein d'appuyer par les offres les plus libérales d'assistance pour délivrer la Terre-Sainte du joug des infidèles. Ses offres étaient réellement magnifiques ; car il proposait, s'il était dispensé du service personnel, d'envoyer à la croisade cent lances à ses frais, chaque lance accompagnée de trois archers, de deux écuyers et d'un varlet, ce qui doublait le nombre des soldats qu'il avait promis d'y conduire en personne. Il avancerait en outre, dit-il, une somme de deux mille besants pour contribuer aux dépenses générales de l'expédition, et mettrait à la disposition des croisés les bâtiments qu'il venait de faire équiper pour s'y embarquer avec sa suite.

Cependant, tout en faisant de si belles offres, le connétable ne se dissimulait pas qu'elles ne répondaient pas à l'attente du rigide prélat Baudoin, qui, ayant prêché lui-même la croisade, et déterminé le connétable avec tant d'autres seigneurs à prendre la croix, devait voir avec mécontentement l'œuvre de son éloquence mise en danger par la retraite d'un appui si important. Voulant donc désarmer par tous les moyens possibles le ressentiment de l'archevêque, il promit encore que, s'il lui était permis de rester en Grande-Bretagne, il mettrait à la tête de ses forces son neveu Damien de Lacy, déjà renommé par ses exploits, malgré sa jeunesse, l'espoir de sa maison, et qui devait en être un jour le chef, s'il venait lui-même à mourir sans héritiers en ligne directe.

Le connétable choisit la forme la plus prudente pour communi-

quer ces propositions au prélat, en chargeant de son message un ami commun, sur la bonne volonté duquel il pouvait compter, et qui passait pour avoir beaucoup de crédit sur l'esprit de Baudoin. Mais, malgré la splendeur de ces offres, l'archevêque les écouta avec un air sombre, silencieux, et dit enfin qu'il ferait connaître sa réponse au connétable dans une entrevue qu'il aurait avec lui, un jour qu'il lui indiquerait, quand les affaires de l'église l'appelleraient dans la ville de Glocester. Le rapport que fit le médiateur à Hugues de Lacy fut de nature à lui faire prévoir qu'il aurait à soutenir une lutte sérieuse contre un ecclésiastique fier et puissant ; mais puissant et fier luimême, et soutenu par la faveur de son souverain, il se flatta encore d'en sortir victorieux.

La nécessité d'arranger cette affaire importante, et la mort récente du père d'Eveline, empêchèrent De Lacy de faire la cour publiquement à la belle orpheline, et de signaler son amour par des prouesses militaires dans des tournois où, en toute autre occasion, il aurait désiré pouvoir déployer son adresse et son courage aux yeux de sa maîtresse ; d'une autre part, les règles du couvent ne lui permettaient pas de lui donner des divertissements d'une nature plus pacifique, comme des bals et des concerts ; et, quoiqu'il témoignât son attachement par des présents magnifiques qu'il faisait à sa future épouse et aux personnes de sa suite, toute cette affaire, suivant l'opinion de dame Gillian, qui ne manquait pas d'expérience, rappelait la marche solennelle d'un convoi funèbre plutôt que le pas léger d'une note.

Eveline aussi pensait à peu près de même, et il lui semblait quelquefois qu'elle aurait trouvé un soulagement au poids qui l'oppressait dans les visites du jeune Damien, dont l'âge , si rapproché du sien, aurait pu faire diversion aux attentions graves de son oncle plus sorieux. Mais elle ne le voyait jamais; et, d'après ce que lui en disait le connétable, elle était portée à s'imaginer que l'oncle et le neveu avaient, du moins momentanément, changé ensemble de caractère et d'occupations. Hugues de Lacy, à la vérité, pour observer littéralement son vœu , continuait à demeurer sous un pavillon qu'il avait fait élever aux portes de Glocester ; mais il était rare qu'il se couvrît de ses armes, et il avait substitué la soie, le damas et d'autres étoffes coûteuses, à son ancien justaucorps de chamois ; et en un mot, à un âge déjà avancé, il semblait avoir plus de goût pour une parure recherchée qu'on ne se souvenait de lui en avoir jamais vu dans sa première jeunesse. Damien , au contraire, restait presque constamment sur les frontières du pays de Galles, s'occupant à apaiser par sa pru-

dence ou à réprimer par sa valeur les troubles qui ne cessaient d'y régner. Eveline apprit môme avec surprise que ce n'était pas sans difficulté que son oncle avait obtenu de lui qu'il reviendrait à Glocester pour assister à la cérémonie qui devait précéder leur mariage, et que les Normands appelaient fiançailles. Cette cérémonie, que le mariage suivait après un intervalle plus ou moins long , se célébrait ordinairement avec une solennité proportionnée au rang des parties contractantes.

Le connétable ajouta, avec des expressions de regret, que le jeune Damien prenait trop peu de repos; qu'il ne se permettait pas assez de sommeil, et qu'il se livrait à des fatigues excessives; que sa santé en avait souffert; et qu'un savant médecin juif avait déclaré qu'un séjour dans un climat plus chaud serait nécessaire pour rendre à sa constitution sa vigueur naturelle.

Eveline apprit cette nouvelle avec regret ; car elle se rappelait toujours Damien comme l'ange tutélaire qui était venu le premier lui annoncer, à Garde-Douloureuse, qu'elle n'avait plus rien à craindre des Gallois qui l'assiégeaient. Elle trouvait une sorte de plaisir à songer aux diverses occasions où elle l'avait vu , quoique ce plaisir fût mêlé de souvenirs douloureux, tant le jeune chevalier lui avait prodigué d'attentions, et tant elle avait trouvé de consolation dans la douce pitié qu'il lui montrait. Elle aurait désiré le voir, afin de pouvoir juger elle-même de la nature de sa maladie; car, de même que beaucoup d'autres demoiselles de ce temps, elle avait quelques connaissances dans l'art de guérir; et le père Aldrovand, qui était luimême assez bon médecin , lui avait appris à extraire des sucs salutaires de fleurs et de plantes cueillies sous l'influence de certaines planètes.

Ce fut donc avec une sensation de plaisir mêlé de quelque confusion , occasionnée sans doute par l'idée de vouloir remplir les fonctions de médecin auprès d'un si jeune malade, qu'un soir que toute la communauté était réunie en chapitre pour quelque affaire , elle entendit Gillian lui annoncer que le parent du connétable demandait a lui parler. Prenant à la hâte le voile qu'elle portait pour se conformer aux usages du couvent, elle descendit précipitamment au parloir, en ordonnant à Gillian de l'y accompagner, ordre que la femme de chambre ne jugea pourtant pas à propos d'exécuter.

Dès qu'elle y entra, un homme qu'elle n'avait jamais vu vint à sa rencontre, fléchit un genou devant elle, et, prenant le bas de son voile, le baisa respectueusement. Surprise et alarmée, elle fit un pas en arrière, quoique l'air de cet étranger n'eût rien qui justifiât ses

appréhensions. Il paraissait âgé de trente ans environ, avait une belle taille , des traits nobles quoique flétris , et une physionomie sur laquelle les maladies ou les passions dont il avait éprouvé l'influence de bonne heure avaient déjà exercé les ravages qui marchent ordinairement à la suite des années. Ses manières annonçaient la courtoisie et le respect le plus humble. Il s'aperçut de l'étonnement d'Eveline , et lui dit avec une émotion qui n'était pas sans mélange de fierté: — Je crains d'avoir été indiscret, et que ma visite ne vous paraisse un acte de présomption.

— Levez-vous, Monsieur, répondit Eveline, et apprenez-moi votre nom et l'affaire qui vous amène. On m'avait dit que je trouverais ici un parent du connétable de Chester.

— Et vous vous attendiez à y voir le jeune Damien, dit l'étranger. Mais le mariage dont le bruit retentit dans toute l'Angleterre vous fera connaître d'autres rejetons de la famille De Lacy, et entre autres le malheureux Randal, qui est devant vous en ce moment. Peut-être la belle Eveline î^érenger n'a-t-elle pas même entendu son nom sortir de la bouche de son plus fortuné parent, plus fortuné sous tous les rapports, mais surtout dans sa perspective nouvelle.

En finissant ce compliment, il la salua profondément, et Eveline se trouva fort embarrassée, ne sachant comment répondre à ces civilités. Elle se souvenait d'avoir entendu le connétable dire quelques mots de ce Randal quand il lui avait parlé de sa famille, mais c'était en termes qui indiquaient qu'il n'existait pas entre eux une bonne intelligence. Elle se borna donc à lui faire une révérence à son tour, et à le remercier de l'honneur de sa visite , espérant qu'il prendrait congé d'elle ; mais il n'était pas venu pour se retirer si promptement.

— A la froideur avec laquelle lady Eveline Bérenger me reçoit , dit-il, je comprends que l'opinion que mon parent lui a donnée de moi, si toutefois il a daigné prononcer mon nom devant elle, ne m'a pas été favorable, pour ne rien dire de plus. Et cependant, mon nom a obtenu autrefois à la cour et dans les camps autant d'estime que celui du connétable lui-même; s'il est déchu, il ne le doit qu'à ce qu'on regarde souvent comme la plus honteuse des disgrâces, la pauvreté , qui m'empêche d'aspirer aujourd'hui aux places qui me vaudraient de l'honneur et de la renommée. Si les folies de ma jeunesse ont été nombreuses, j'en ai été bien puni par la perte de ma fortune et par la dégradation que j'éprouve et dont mon heureux parent pourrait, s'il le voulait, m'aider à sortir ; je ne dis pas par des secours pécuniaires, je ne voudrais pas vivre d'aumônes arrachées à la main d'un parent qui s'est éloigné de moi ; mais sa protection ne lui coû-

terait rien, et, s'il me l'accordait, je pourrais en retirer quelque utilité.

— C'est ce dont le noble connétable doit être juge lui-même, répondit Eveline. Je n'ai , jusqu'à présent du moins , aucun droit de me mêler de ses affaires de famille ; et , si je l'acquérais un jour, il me conviendrait de n'en user qu'avec réserve.

— C'est répondre avec prudence, répondit Randal; mais ce que je vous demande est uniquement d'avoir la bonté de présenter à mon heureux cousin une demande qu'il me serait difficile de forcer ma langue à lui faire avec le ton de soumission convenable. L'avidité des usuriers, qui a déjà dévoré ma fortune, me menace à présent de la prison, et ils n'oseraient me faire cette menace, encore moins l'exécuter, s'ils ne me voyaient oublié, repoussé par le chef naturel de ma famille ; s'ils ne me regardaient comme un proscrit sans amis plutôt que comme un descendant de la puissante maison De Lacy.

— C'est une triste situation , dit Eveline; mais je ne vois pas ce que je puis faire pour vous servir.

— Rien n'est plus facile, répliqua Randal. Le jour de vos fiançailles est fixé , à ce que j'ai entendu dire , et vous avez le droit de choisir les témoins pour cette cérémonie solennelle : tous les saints puissent-ils la bénir ! Pour tout autre que moi , y assister ou en être absent, ce n'est qu'une affaire de pure forme; mais, pour moi, il y va presque de la vie ou de la mort. Je suis dans une telle position , que, si je reçois une marque prononcée d'indifférence ou de mépris, en étant exclu de cette réunion de famille, on me regardera comme définitivement désavoué par la maison De Lacy ; et ce sera un signal pour faire tomber sur moi, sans merci ni pitié, mille chiens affamés, qui seraient muselés par le moindre signe d'appui que ferait en ma faveur mon puissant cousin. Mais pourquoi abuser si longtemps de votre complaisance? Adieu, Milady ; puissiez-vous être heureuse! et ne m'en voulez pas d'avoir interrompu quelques minutes le cours de pensées plus agréables pour vous forcer à donner quelque attention à mes infortunes.

— Un instant, Monsieur, dit Eveline, émue par le ton suppliant et les manières respectueuses de Randal. Vous n'aurez pas à dire que vous avez confié vos malheurs à Eveline Bérenger sans en recevoir toute l'aide qu'il est en son pouvoir de vous accorder. Je ferai part de votre demande au connétable de Chester.

— Il faut faire plus encore si vous désirez véritablement m'obliger, s'écria Randal de Lacy. Il faut que vous fassiez de cette demande une affaire qui vous soit personnelle. Vous ne savez pas encore,

ajouta-t-il en fixant sur elle un regard expressif, combien il est difficile de changer la détermination d'un De Lacy. Dans un an d'ici, vous aurez appris probablement combien nos résolutions sont inébranlables. Mais, à présent, comment résister à un désir que vous daigneriez exprimer?

— Si vous n'obtenez pas votre demande, Monsieur, répondit Eve- Iine , je n'aurai pas à me reprocher de ne l'avoir pas appuyée avec tout l'intérêt possible ; mais vous devez sentir que c'est au connétablo lui-même qu'il appartient de l'accorder ou de la refuser.

Randal prit congé d'elle avec le même respect que lorsqu'il l'avait abordée, si ce n'est qu'en arrivant il s'était borné à baiser le bas de son voile, et qu'il lui rendit hommage, en la quittant, en touchant sa main de ses lèvres. Eveline le vit partir avec un mélange d'émotions parmi lesquelles la compassion dominait, quoiqu'elle trouvât quelque chose d'offensant dans la manière dont il s'était plaint de la dureté du connétable à son égard, et qu'en avouant les folies de sa jeunesse il eût paru inspiré par un orgueil blessé plutôt que par un esprit de regret sincère.

La première fois qu'elle vit ensuite le connétable elle lui fit part de la visite et de la demande de Randal. Pendant qu'elle lui en rendait compte, elle examina avec attention sa physionomie : et quand elle prononça pour la première fois le nom de son cousin , elle vit briller dans ses yeux un éclair de courroux. Il le maîtrisa pourtant bientôt , et écouta en baissant les yeux le détail qu'elle lui donna de tout ce qui s'était passé entre elle et Randal , et la demande qu'elle lui fit que son cousin fût un des témoins invités à leurs accordailles.

Le connétable garda le silence un instant, comme s'il eût cherché le moyen d'éluder cette sollicitation ; enfin il lui répondit : — Vous ne savez pas pour qui vous me faites cette demande , sans quoi vous ne vous en seriez peut-être pas chargée ; vous n'en connaissez même pas toute l'étendue, quoique mon astucieux cousin sache fort bien que lui accorder la grâce qu'il me demande, c'est en quelque sorte m'engager aux yeux du monde à intervenir encore dans ses affaires, ce sera la troisième fois, et à le remettre sur un pied qui lui permette de se relever de sa chute et de réparer ses nombreuses erreurs.

— Et pourquoi ne le feriez-vous pas, Milord? dit la généreuse Eveline. Si ses folies l'ont ruiné, il est maintenant d'un âge à pouvoir éviter les pièges des tentations, et, s'il a du courage et un bon bras, il peut encore faire honneur à la maison De Lacy.

— Dieu sait, dit le connétable en secouant la tète, qu'il a un courage et un bras en état de servir, soit en bien , soit en mal. Au sur-

plus, je ne veux pas qu'on puisse jamais dire , belle Eveline , que vous ayez fait à Hugues de Lacy une demande qu'il ne fût pas disposé à vous accorder. Ilandal sera présent à nos fiançailles. Il y a môme une raison de plus pour l'y inviter, car je crains que notre neveu plus estimable, Damien , ne puisse y assister. J'apprends que sa maladie augmente, et il s'y joint d'étranges symptômes d'emportements momentanés auxquels aucun jeune homme n'avait jamais été moins sujet que lui.

Page 1