‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 28 sur 47 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Voici la mariée; allez sonner la cloche; Qu'un joyeux carillon annonce son approche. Le brillant incarnat de son front virginal Efface du soleil le pourpre oriental :

Mais cet astre aujourd'hui s'enioure de nuages: Saints du ciel, dissipez ces funestes présages. Ancienne comédie.

Le jour des fiançailles approchait, et il paraît que les règles des Bénédictines, ou du moins la manière dont l'abbesse les exécutait, n'étaient pas assez rigides pour l'empêcher de célébrer dans la grande salle du couvent cette cérémonie sainte , quoiqu'elle dût nécessairement introduire beaucoup d'hommes dans l'enceinte exclusivement réservée aux vierges du cloître, et qu'elle fût le premier pas vers un état auquel ces saintes filles avaient renoncé pour toujours. L'orgueil de l'abbesse, comme noble normande, et l'intérêt sincère qu'elle prenait au bonheur de sa nièce, l'emportèrent sur tous les scrupules, et l'on voyait la vénérable mère se donner un mouvement extraordinaire , tantôt ordonnant aux jardiniers de décorer de fleurs cet appartement, tantôt recommandant à la cellérière, à la dépensière, aux sœurs laies de la cuisine, de préparer un banquet splendide, et mêlant de temps en temps à ces ordres une pieuse exclamation que lui arrachaient ses réflexions sur la vanité et le néant de ces choses mondaines. Oubliant alors l'air affairé et empressé avec lequel elle surveillait tous les préparatifs, elle croisait les mains , et levait les yeux au ciel en soupirant de la pompe à laquelle elle prenait tant de soin pour que rien n'y manquât. Dans d'autres instants , on aurait pu la voir en consultation sérieuse avec le père Aldrovand sur le cérémonial civil et religieux qui devait accompagner une fête si importante pour sa famille.

Pendant ce temps, si elle avait tant soit peu relâché les rênes de la discipline, elle ne les avait pas tout à fait abandonnées. La première cour du couvent fut à la vérité ouverte aux hôtes du sexe masculin quand le grand jour arriva ; mais les novices et les jeunes sœurs furent reléguées avec soin dans les appartements intérieurs de cette vaste maison, sous les yeux vigilants d'une vieille nonne, personne grave, prudente et vertueuse, qu'on désignait dans le cloître sous le nom de maîtresse des novices; il ne leur fut pas permis de souiller leurs regards du spectacle profane des panaches et des vêtements brillants de la chevalerie. Quelques sœurs de l'âge de l'abbesse restèrent pourtant en pleine liberté. Ces dames antiques allaient partout en affectant autant d'indifférence qu'elles avaient réellement de curiosité, et elles tâchaient de se procurer indirectement des renseignements sur les noms, les costumes et les décorations, sans oser montrer l'intérêt qu'elles prenaient à ces vanités mondaines, et que des questions positives auraient laissé apercevoir.

Un nombreux détachement de lanciers du connétable gardait la porte du couvent, et ne laissait entrer dans l'enceinte sacrée que le petit nombre d'élus qui devaient être admis à la cérémonie, avec les principales personnes de leur suite. Les premiers étaient conduits avec respect dans les appartements préparés pour les recevoir ; les autres restaient dans la première cour, où on leur distribuait des rafraîchissements substantiels, et où ils jouissaient de l'amusement, si précieux à toutes les classes de domestiques, d'examiner et de critiquer leurs maîtres et leurs maîtresses tandis qu'ils passaient pour se rendre dans les divers appartements.

Parmi ceux qui s'occupaient ainsi étaient Raoul, le vieux piqueur, et sa femme, dame Gillian ; lui, brillant de toute sa gloire, en habit neuf de velours vert ; elle, souriant avec grâce, portant une riche robe de soie jaune, bordée de martre : tous deux également attentifs à considérer ce joyeux spectacle. Une trêve succède quelquefois aux guerres les plus acharnées ; le temps le plus froid a ses moments de chaleur, et l'ouragan le plus violent ses moments de calme, et il en était de même des rapports de cet aimable couple, Quelques intervalles d'une sérénité parfaite interrompaient les longs orages de leurs dissensions. La splendeur de leurs vêtements neufs, le gaieté de la scène qui les entourait, et peut-être l'aide d'un bol de muscadine avalé par Raoul, et d'un verre d'hippocras bu à petits coups par sa femme, les avaient rendus tous deux, aux yeux l'un de l'autre, plus agréables que de coutume, la bonne chère étant en pareil cas ce que l'huile est à une serrure rouillée, quand elle fait ouvrir sans bruit

une porte qui ne s'ouvrirait qu'avec le fracas de deux battants peu disposés à agir de concert. Ils s'étaient placés dans une espèce de niche, élevée de deux ou trois pieds au-dessus du niveau de la cour» et dans laquelle était un petit banc de pierre. C'était une situation avantageuse, d'où leurs regards curieux dominaient sur tous ceux qui entraient.

Ainsi placé, Raoul, avec son visage ridé, pouvait passer pour le digne représentant de Janvier, père glacé de l'année, et, quoique Gillian n'eût plus la fraîcheur délicate du jeune Mai , cependant le feu encore vif d'un grand œil noir, et le coloris animé d'une joue encore vermeille, pouvaient faire d'elle une image assez fidèle d'Août, père des fruits et de la gaieté. Dame Gillian avait coutume de se vanter qu'elle pouvait plaire à tout le monde par son entretien, quand elle le voulait, depuis Raymond Bérenger jusqu'à Robin, le valet d'écurie ; et, comme une bonne femme de ménage qui daigne quelquefois, afin d'entretenir sa main, préparer un mets délicat pour son mari seul, elle jugea à propos en ce moment d'employer ses moyens de plaire en faveur du vieux Raoul ; et, par ses saillies de gaieté satirique, elle réussit à vaincre non-seulement la mauvaise humeur qu'il avait en général contre tout le genre humain, mais même sa disposition spéciale à être bourru avec sa femme. Ses plaisanteries, quel que pût en être le mérite intrinsèque, et l'air de coquetterie avec lequel elle les débitait, produisirent un tel effet sur ce Timon des frontières du pays de Galles, que son nez cynique s'en releva ; il ouvrit la bouche, montra toutes ses dents comme un roquet qui veut mordre, et poussa des éclats de rire qui ressemblaient aux aboiements de ses chiens. Il s'arrêta pourtant tout court , comme s'il se fût rappelé qu'il dérogeait à son caractère de gravité bourrue ; et, avant de se livrer encore à sa nouvelle humeur, il jeta sur Gillian un regard accompagné de tant de grimaces, qu'il ressemblait assez bien à une de ces figures fantastiques dont on décorait autrefois la partie supérieure d'une basse de viole.

— Eh bien! dit Août à Janvier, cela ne vaut-il pas mieux que d'user vos lanières sur le dos d'une femme qui vous aime, comme si elle était une habitante de votre chenil?

— C'est vrai, répondit Janvier d'un ton glacial; et cela vaut mieux aussi que les tours de chien qui me forcent de donner de l'exercice à mes lanières.

— Hum! dit Gillian du ton d'une femme qui pensait que l'assertion de son mari pouvait être contestée ; mais, changeant de gamme aussitôt, elle dit d'une voix plaintive : — Ah, Raoul! ne vous souve-

nez-vous pas que vous m'avez battue une fois, parce que feu notre maître, Dieu veuille avoir son âme ! avait pris pour une rose-pivoine le ruban rouge qui nouait mon corset?

— Oui, oui, je me souviens que feu notre maître, Dieu veuille avoir son âme! comme vous le dites, faisait quelquefois de pareilles méprises : le meilleur chien peut se trouver en défaut.

— Et comment avez-vous pu souffrir, mon cher Raoul , que la femme de votre affection fut si longtemps sans avoir une robe neuve?

— Eh bien ! eh bien ! notre jeune maîtresse vous en a donné là une qui pourrait servir à une comtesse , répondit Raoul en faisant voir par son ton qu'elle avait touché une corde qui menaçait de détruire le bon accord du moment; combien vous faudrait-il donc de robes?

— Seulement deux, mon bon Raoul ; uniquement pour que nos voisins ne comptent pas l'âge de leurs enfants en partant de l'époque où dame Gillian a eu sa robe neuve.

— Il est bien dur qu'on ne puisse être une fois de bonne humeur sans avoir à le payer ! Eh bien ! vous aurez une robe neuve à la Saint- Michel, quand j'aurai vendu les cuirs de la dernière saison. Les cornes seules vaudront quelque chose cette année.

— Ne vous ai-je pas toujours dit, mon cher mari , que les cornes valaient le cuir quand on savait les vendre?

Raoul se retourna brusquement, comme si une guêpe l'avait piqué, et il serait difficile de dire ce qu'il aurait répondu à cette observation innocente en apparence, si un brillant cavalier ne fût entré en ce moment dans la cour. Il mit pied à terre, comme les autres, et confia son cheval à un écuyer dont les vêtements étaient couverts de magnifiques broderies.

— Par saint Hubert! dit Raoul, voilà un beau cavalier, et son destrier pourrait servir à un comte ! Et il porte les couleurs de milord le connétable ! je ne le connais pourtant pas.

— Mais je le connais, moi, dit Gillian ; c'est Randal de Lacy, cousin du connétable, et qui ne le cède à aucun de ceux qui ont porté ce nom.

— Oh ! j'en ai entendu parler, par saint Hubert! On dit que c'est un libertin, un débauché, un mange-tout.

— Ceux qui vous l'ont dit ont menti : les hommes mentent quelquefois.

— Et les femmes aussi , répondit Raoul d'un ton sec ; mais il me semble qu'il vient de vous cligner des yeux.

— C'est que vous n'avez jamais bien vu de l'œil droit depuis que

notre bon maître, que sainte Marie protège son âme ! vous a jeté un verre de vin au visage, pour être entré trop hardiment dans sa chambre.

— Et que vient faire ici ce vaurien ? dit Raoul comme s'il ne l'avait pas entendue. On dit qu'il est soupçonné d'avoir attenté à la vie du connétable, et qu'il y a cinq ans qu'ils ne se sont vus.

— Il vient à l'invitation de ma jeune maîtresse, comme je le sais fort bien , et il est probable qu'il fera moins de tort au connétable que celui-ci ne lui en fera à lui-même : car il en a eu déjà assez de preuves, le pauvre homme î

— Et qui vous a dit cela? demanda Raoul d'un ton brusque.

— Peu importe qui me l'a dit : c'est quelqu'un qui était bien informé, répondit dame Gillian, qui commençait à craindre d'avoir trop jasé en voulant se donner un air de triomphe et prouver à son mari qu'elle était mieux instruite que lui.

— Il faut que ce soit le diable ou Randal lui-même, s'écria Raoul ; car il n'y a pas d'autre bouche assez large pour qu'un pareil mensonge y puisse passer. Mais dites-moi donc, dame Gillian, quel est cet autre cavalier prêt à entrer, et qui avance comme un homme qui sait à peine où il va!

— Votre ange de grâce en personne, le jeune écuyer Damien.

— Lui ! impossible! Appelez-moi aveugle si bon vous semble, mais je n'ai jamais vu un homme si changé en si peu de temps. 11 porte son manteau comme si c'était une couverture de cheval. Que peut-il donc avoir? Et le voilà qui s'arrête à la porte, comme s'il y avait sur le seuil quelque chose qui l'empêchât de passer ! Par saint Hubert ! on dirait qu'il a été frappé par les fées,

— Vous l'avez toujours regardé comme un bijou si rare! Voyez pourtant quelle figure il fait près de ce chevalier qui entre ! Il tremble, et il a les yeux égarés comme s'il avait perdu l'esprit.

— Il faut que je lui parle ! s'écria Raoul oubliant son âge, et sautant à bas de son poste élevé; il faut que je lui parle ; et, s'il en a besoin, j'ai sur moi mes lancettes : je suis en état de saigner un chrétien aussi bien qu'une brute.

— Va, va, dit dame Gilian, tu es un médecin digne d'un tel malade; un médecin de chenil est celui qui convient à un songe-creux qui ne connaît ni sa maladie ni les moyens de la guérir.

Pendant ce temps, Raoul s'acheminait vers la porte devant laquelle Damien restait debout, semblant hésiter s'il entrerait ou non, et ne faisant aucune attention à la foule dont il attirait les regards par la singularité de son air et de sa conduite.

Raoul avait une affection particulière pour Damien, et la principale raison en était peut-être que sa femme, depuis quelque temps, avait pris l'habitude de parler de lui en termes moins respectueux que ceux qu'elle employait ordinairement quand il s'agissait d'un jeune homme beau et bien fait. D'ailleurs il savait qu'à la chasse, dans les bois et le long des rivières, ce jeune homme était un second sir Tristrem' ; et il n'en fallait pas davantage pour unir à lui le cœur de Raoul par des liens d'airain. Il vit donc avec chagrin que sa conduite était généralement remarquée, et l'exposait même au ridicule.

— Le voilà, dit le fou de la ville, qui avait pris place parmi les curieux, comme l'âne de Balaam dans le mystère, quand il voit ce que personne ne peut voir.

Un grand coup de lanière que Raoul lui appliqua sur les épaules le récompensa de cette heureuse comparaison. Le fou s'enfuit en hurlant, et alla chercher un auditoire mieux disposé à écouter ses plaisanteries. Le vieux piqueur continua à s'avancer vers Damien ; et, avec un air d'intérêt tout différent du ton sec et caustique qui lui était habituel, il l'invita, pour l'amour du ciel, à ne pas se donner ainsi en spectacle en restant à la porte comme si le diable y était pour l'empêcher de passer, mais à entrer sur-le-champ ; ou, ce qui vaudrait encore mieux , à se retirer pour aller prendre des vêtements plus convenables à une cérémonie qui concernait sa maison de si près.

— Et qu'y a-t-il à redire à mes vêtements, vieillard? demanda Damien en se retournant brusquement vers le vieux chasseur, comme un homme sortant tout à coup d'une rêverie qu'un importun vient troubler.

— Je vous dirai seulement, avec tout le respect dû à votre valeur, répondit Raoul, qu'on ne met pas ordinairement un vieux manteau sur un justaucorps neuf; et il me semble, avec toute soumission, que celui que vous portez n'est pas assorti avec le reste de votre costume, et qu'il n'est pas convenable pour la cérémonie à laquelle vous allez assister.

— Tu es un fou, répondit Damien ; et tu as plus d'années que d'esprit. Ne sais-tu pas qu'aujourd'hui la jeunesse et la vieillesse se rapprochent, se donnent la main, s'unissent? pourquoi ferions-nous régner plus d'accord dans nos vêtements que dans nos actions?

— Pour l'amour de Dieu , dit Raoul , ne prononcez pas des mots

1. Le sir Tristrem des poëmes gallois est le même que noire Tristan de Léonais. Voyez les Essais historiques et littéraires.

si étranges et si dangereux ! ils pourraient être entendus par d'autres oreilles que les miennes, et expliqués par de plus méchants interprètes. Il peut se trouver ici des gens en état de faire tourner à mal une parole légère, comme je saurais faire sortir un daim de son fort. Vos joues sont bien pales, monsieur Damien; vos yeux sont comme tachés de sang; pour l'amour du ciel, retirez-vous.

— Je n'en ferai rien, répondit Damien d'un air encore plus égaré ; il faut auparavant que je voie lady Eveline.

— Au nom de tous les saints, pas à présent ! s'écria Raoul ; vous ferez un mal incroyable à ma jeune maîtresse en vous montrante ses yeux dans l'état où vous êtes !

— Le croyez -vous? demanda Damien comme si cette remarque f eût calmé et rendu capable de rassembler ses pensées errantes ; le croyez-vous bien réellement? Je me figurais qu'en la voyant encore une fois... Mais non ; vous avez raison, vieillard.

Il se détourna comme pour se retirer ; mais, en faisant ce mouvement, sa pâleur augmenta, il chancela, et tomba avant que Raoul eût le temps d'essayer de le soutenir, ce qui lui aurait probablement été difficile. Ceux qui le relevèrent furent surpris en remarquant que ses vêtements étaient teints de sang, et que les taches qu'on voyait sur son manteau, et qui avaient donné lieu aux observations de Raoul, provenaient de la même cause. Un homme à figure grave, enveloppé d'un manteau de couleur sombre, s'avança alors à travers la foule.

— Je savais ce qu'il en arriverait, dit-il : je lui avais ouvert une veine ce matin, et, conformément aux aphorismes d'Hippocrate, je lui avais ordonné le repos et le sommeil. Mais si les jeunes gens méprisent les ordonnances de leur médecin, le dieu de la médecine se vengera. Il est impossible que des bandages attachés de mes propres mains se soient dérangés, si ce n'est pour punir l'oubli des préceptes de l'art.

— Que signifie tout ce bavardage ? s'écria la voix du connétable de Chester, qui imposa un silence respectueux à toutes les autres. On l'avait averti de l'accident arrivé à Damien, à l'instant même où la cérémonie des fiançailles venait de se terminer; et, dès qu'il vit son neveu dans cet état, il ordonna d'un ton sévère au médecin de replacer les bandages qui avaient glissé sur le bras de Damien. Il aida lui-même à le soutenir, avec l'air d'inquiétude et d'intérêt d'un homme qui voyait dans une situation si dangereuse un si proche parent, qu'il estimait, qu'il chérissait, et jusqu'alors l'héritier de son nom et l'espoir de sa famille.

Mais les chagrins des hommes puissants et heureux sont toujours mêlés de l'impatience que cause l'interruption du cours de leur prospérité. — Que veut dire ceci? demanda-t-il brusquement au médecin. A. la première nouvelle de la maladie de mon neveu, je vous ai fait dire ce matin de lui prodiguer tous les soins nécessaires : j'ai donné ordre qu'ii n'essayât pas d'assister à la cérémonie solennelle qui vient d'avoir lieu; et cependant je le trouve ici , et en cet état.

— Sauf votre bon plaisir, Milord, répondit le médecin avec un air d'importance que la présence du connétable lui-même ne put lui faire perdre, curatio est canon ica, non coacta. c'est-à-dire le médecin guérit par les règles de l'art et de la science, par ses avis et ses ordonnances, mais non par des moyens de rigueur employés contre le malade, qui ne peut espérer de guérison qu'en se soumettant volontairement à tout ce que lui prescrit son médecin.

— Faites-moi grâce de votre jargon , s'écria Hugues de Lacy. Si mon neveu avait le cerveau assez dérangé pour vouloir se rendre ici dans le délire d'une fièvre chaude, vous deviez avoir assez de bon sens pour l'en empêcher, eussiez-vous dû employer la force.

Randal de Lacy s'était mêlé à la foule, qui, oubliant la cause qui l'avait rassemblée, ne songeait plus qu'à Damien. — 11 est possible, dit Randal, que l'aimant qui attire ici notre cousin ait été trop puissant pour que le médecin pût en neutraliser l'influence.

Le connétable, encore tout occupé de son neveu, leva les yeux sur Randal tandis qu'il parlait ainsi , et lui demanda ensuite avec une froideur remarquable : — Eh bien î beau parent , de quel aimant parlez-vous?

— De la tendresse et de la déférence de votre neveu pour Votre Seigneurie, répondit Randal, sans parler de son respect pour lady Eveline. Toutes ces causes devaient l'amener ici, à moins que ses jambes ne pussent l'y porter. Mais voici votre belle fiancée qui vient elle-même, par charité sans doute, le remercier de son zèle.

— Quel malheur est-il donc survenu? s'écria Eveline arrivant à la hâte, et presque hors d'elle-même, à la nouvelle qu'on lui avait brusquement apprise du danger dans lequel se trouvait Damien. — N'y a-t-il rien en quoi je puisse me rendre utile ?

— Non, Milady, répondit le connétable en quittant son neveu et en prenant la main d'Eveline ; votre humanité vient mal à propos en ce moment ; il ne convient pas que vous vous trouviez parmi cette foule, au milieu de la confusion qui y règne.

— A moins que je n'y puisse être utile, répondit Eveline avec

vivacité. C'est votre neveu qui est en danger, mon libérateur, un de mes libérateurs, je veux dire.

— Nous le laissons aux soins de son médecin, dit le connétable, qui rentra dans le couvent avec Eveline. — Mais la jeune fiancée semblait le suivre à regret.

— Milord connétable a bien raison ! s'écria le médecin d'un air de triomphe, de ne pas vouloir que sa noble dame se confonde avec cette armée d'empiriques en jupons qui , avec leurs ridicules pronostics, leurs imprudentes recettes, leur mithridate, leurs amulettes et leurs charmes, troublent le cours régulier de la pratique de la médecine. Le poëte païen a eu raison de dire :

Non audet, nisi quis didicit ; dare quod medicorum est Promittunt medici; tractant fabrilia fàbri '.

Tandis qu'il prononçait ces vers avec beaucoup d'emphase, il laissa échapper le bras de son malade, qu'il tenait encore , afin de pouvoir joindre le geste à la déclamation.— Voilà ce que personne de vous ne comprend , dit-il ensuite aux spectateurs , non , de par saint Luc ! pas même le connétable.

— Mais il sait comment fustiger un chien qui aboie quand il devrait faire autre chose ! dit le vieux Raoul. — Et le médecin , rappelé à ses devoirs par cet avis salutaire, prit les mesures convenables pour faire transporter le jeune Damien dans un appartement qu'il avait pris dans une rue voisine. Quand il y fut arrivé , les symptômes de la maladie , au lieu de diminuer, prirent un caractère plus sérieux , et le malade eut bientôt besoin de toute la science et de toute l'attention du médecin.

Comme nous l'avons déjà dit, la cérémonie des fiançailles était terminée , et la signature du contrat de mariage venait d'avoir Heu , quand on apprit la nouvelle de l'accident arrivé à Damien. Lorsque le connétable reconduisit sa fiancée dans l'appartement où toute la compagnie était réunie , ils semblaient tous deux être mal à l'aise et décontenancés. Leur air d'embarras parut encore plus évident quand Eveline retira avec précipitation sa main , qui était passée sous le bras du connétable, en remarquant que la manche de son habit était teinte de sang , et qu'elle en avait elle-même des marques à ses doigts. Elle les montra à Rose en tressaillant, et lui dit d'une voix faible : — Voyez! que signifie ce présage? La vengeance du Doigt- Rouge commence-t-elle déjà à se faire sentir ?

1. Pour oser il faut savoir : pour donner des médecines il faut être médecin : les ouvrier! B'occupent des choses de leur métier.

ISO LE CONNÉTABLE DE CHESTEB.

— Cela ne signifie rien , ma chère maîtresse , répondit Bose. Ce sont nos propres craintes qui sont des prophéties , et non ces bagatelles qu'on appelle des présages. Pour l'amour du ciel! parlez à Milord ; il est surpris de vôtre agitation.

— Qu'il m'en demande la cause lui-même , répondit Eveline ; j'aime mieux qu'il ait à me la demander que de la lui apprendre sans qu'il le désire.

Le connétable, tandis que sa fiancée causait avec sa suivante, s'était aussi aperçu que, dans l'empressement qu'il avait mis à secourir son neveu , le sang de Damien avait coulé sur son habit et sur ses mains, et que celles d'Eveline en étaient tachées. Il s'avança dans le dessein d'écarter le fâcheux présage qu'on pouvait tirer d'un tel incident dans un pareil moment.

— Belle dame , lui dit-il , le sang d'un vrai de Lacy ne peut jamais être pour vous qu'un présage de paix et de bonheur.

Eveline semblait vouloir répondre, mais ne pouvait trouver des expressions qui lui convinssent. Sa fidèle Bose, au risque d'encourir le reproche de se permettre trop de liberté, se hâta de répondre :— Toute demoiselle doit croire ce que vous dites, Milord; car on sait que ce noble sang a toujours été prêt à couler pour la défense de celles qui sont opprimées : vous l'avez fait pour nous il y a si peu de temps!

— Bien parlé, ma petite ! dit le connétable ; et lady Eveline, quand il lui plaît de garder le silence, est heureuse d'avoir une suivante qui sait si bien répondre! Venez, Milady ; espérons que cette mésaventure de mon neveu n'est qu'un sacrifice à la fortune, qui ne permet pas au jour le plus pur de s'écouler sans un nuage. Je me flatte que Damien recouvrera bientôt la santé ; et souvenez-vous que les gouttes de sang qui vous alarment ont été tirées par un acier ami , et sont un symptôme de guérison plutôt que de maladie. Allons, Milady, votre silence étonne nos amis, et pourrait leur faire croire que nous ne leur faisons pas l'accueil qui leur est dû. Permettez-moi de vous servir moi-même.

A ces mots, il prit un bassin d'argent et une serviettte sur un buffet qui était couvert de vaisselle plate, le remplit d'eau , et le présenta à sa fiancée en fléchissant le genou devant elle.

S'efforçant de sortir de l'état d'alarme dans lequel l'avait jetée un rapport supposé entre l'accident qui venait d'arriver et la vision qu'elle avait eue chez Ermengarde de Baldringham, Eveline céda aux instances de son futur époux , et elle lui tendait la main , comme pour l'aider à se relever, quand elle fut interrompue par un mes-

sager arrivant à la hâte, qui, entrant dans la salle sans cérémonie, informa le connétable que son neveu était extrêmement mal , et que, s'il voulait le revoir vivant , il fallait qu'il se rendît chez lui sans perdre un instant.

Le connétable tressaillit , et fit ses adieux en peu de mots à Evelinc et à ses hôtes, qui, d'après cette nouvelle désastreuse, se préparèrent à se retirer. Mais , comme il avançait vers la porte de l'appartement, il vit entrer un appariteur de la cour ecclésiastique, à qui son costume avait fait ouvrir les portes du couvent sans difficulté.

— Deus vobiscum ! dit l'appariteur. Je désire savoir qui de vous clans cette compagnie est le connétable de Chester.

— C'est moi , répondit Hugues de Lacy ; mais , si votre affaire n'est pas trop pressée, je ne puis vous parler en ce moment, car j'en ai une où il y va de la vie ou de la mort.

— Je prends tous les chrétiens qui m'entendent à témoin que je me suis acquitté de mon devoir, dit l'appariteur en remettant au connétable une feuille de parchemin.

— Que veut dire ceci , drôle? s'écria le connétable avec indignation. Pour qui votre maître l'archevêque me prend-il pour agir avec moi d'une manière si peu courtoise, qu'il me cite à comparaître devant lui comme un délinquant, au lieu de m'y inviter comme un noble et un ami?

— Mon gracieux maître, répondit l'appariteur avec un air hautain , n'est responsable qu'à notre saint-père le pape de l'exercice du pouvoir qui lui est confié par les canons de l'église. Quelle réponse Votre Seigneurie fait-elle à ma citation?

— L'archevêque est-il dans cette ville? demanda le connétable après un moment de réflexion. J'ignorais qu'il eût dessein de s'y rendre , et je savais encore moins qu'il eût le projet d'exercer des actes d'autorité dans son enceinte.

— Mon gracieux maître l'archevêque, dit l'appariteur, vient seulement d'arriver dans cette ville, dont il est métropolitain. D'ailleurs, en vertu de sa mission apostolique, comme légat à latere, il a pleine juridiction dans toute l'Angleterre, comme l'apprendra quiconque osera refuser d'obéir à ses citations, quel que puisse être son rang.

— Ecoute-moi, drôle! s'écria le connétable en lui lançant un regard courroucé ; sans certains motifs qui me retiennent, je te promets que ton capuchon noir ne te protégerait guère, et que tu aurais mieux fait d'avaler ta citation , sceau et parchemin , que de me la remettre avec tant d'insolence. — Partez, et dites à votre maître que

je le verrai à une heure ; je suis retenu d'ici là par la nécessité d'aller voir un de mes parents malade.

L'appariteur sortit de l'appartement d'un air plus humble qu'il n'y était entré , et laissa tous les spectateurs de cette scène occupés à se regarder les uns les autres en silence et d'un air consterné.

Le lecteur ne peut manquer de se rappeler avec quelle sévérité le joug de la suprématie de l'église romaine pesait sur le clergé et même sur les laïques , en Angleterre , sous le règne d'Henry. La tentative que fit ce sage et courageux monarque pour maintenir l'indépendance de son trône , dans l'affaire mémorable de Thomas Becket , eut même un si malheureux résultat t que , comme une rébellion étouffée , elle ne fît que donner une nouvelle force à la domination ultramontaine. Depuis la soumission du roi , dans cette lutte fatale, la voix de Rome eut un double pouvoir toutes les fois qu'elle se fit entendre , et les pairs les plus hardis de toute l'Angleterre jugèrent plus prudent de se soumettre à ses mandats impérieux que de provoquer une censure spirituelle qui avait des conséquences temporelles si funestes.

Il en résulta que la manière peu cérémonieuse et presque méprisante dont le prélat Baudoin avait traité le connétable excita une sorte de terreur parmi les amis qu'il avait invités à assister à ses fiançailles , et quand Hugues de Lacy jeta autour de lui un regard plein de hauteur, il vit que la plupart de ceux qui l'auraient soutenu à la vie et à la mort dans toute autre querelle , et même contre son souverain , pâlissaient à l'idée seule d'un différend avec l'église. Embarrassé, etcourroucé^en même temps de leur timidité, il se hâta de les congédier en leur disant , en termes généraux , que tout irait bien ; que la maladie de son neveu n'était qu'une légère indisposition , occasionnée par le peu de soin qu'il prenait de lui-même , et exagérée par un médecin qui voulait se faire valoir; quant au message de l'archevêque , délivré avec si peu de cérémonie , ce n'était que la suite de leur amitié et de la familiarité qui les portait quelquefois l'un et l'autre à négliger les formes ordinaires du cérémonial , et même à y contrevenir par plaisanterie.

— Si j'avais besoin de parler au prélat Baudoin pour affaire pressée, dit-il , telle est l'humilité de cette digne colonne de l'église , et son indifférence pour les formes, que sans craindre de l'offenser je pourrais lui envoyer le dernier de mes valets d'écurie pour lui demander une audience.

Mais, tandis qu'il parlait ainsi, on remarquait dans sa physionomie et dans son maintien quelque chose qui démentait ses discours; et

ses amis se retirèrent après la cérémonie joyeuse et splendide de ses fiançailles , comme s'ils venaient d'assister à des obsèques, les yeux baissés, et l'esprit rempli d'inquiétude.

Randal fut le seul qui , ayant suivi toute cette affaire avec la plus grande attention , se hasarda d'approcher du connétable lorsqu'il allait partir, il lui demanda , au nom de l'amitié qui venait de se rétablir entre eux, s'il n'avait aucun ordre à lui donner, l'assurant, par un regard encore plus expressif que ses paroles, qu'il ne le trouverait jamais tiède à lui rendre service.

— Je n'ai rien qui puisse exercer votre zèle, beau cousin, lui répondit le connétable avec l'air d'un homme qui n'était pas bien convaincu de la sincérité de celui qui lui parlait ainsi ; — et la manière dont il le salua ensuite ne laissa à Randal aucun prétexte pour le suivre, comme il semblait en avoir formé le projet.

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