‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 37 sur 47 · WORDSWORTH · texte numérisé non relu

WORDSWORTH

Le lieu où le combat avait été livré, et où l'on venait d'effectuer la délivrance d'Eveline, avait un aspect sauvage et singulier : c'était une petite plaine, une espèce de halte entre deux sentiers raboteux, dont l'un suivait le cours d'un ruisseau, tandis que l'autre serpentait sur la montagne. Un pareil endroit, entouré de bois et de collines, avait le renom d'être giboyeux ; et jadis un prince gallois, célèbre par son goût pour le creWi et par une hospitalité sans bornes, mais grand chasseur surtout, y avait fait construire un rendez-vous de chasse, où il avait coutume de donner des festins à ses amis et à ses principaux vassaux, avec une profusion sans exemple dans la Cambrie.

Les bardes, dont l'imagination se laissait toujours séduire par la magnificence, et qui ne trouvaient aucune objection à faire au genre de luxe adopté par ce prince, le surnommèrent Edris des Gobelets, et le célébrèrent dans leurs chants en termes aussi pompeux que ceux dont se servait le fameux Hirlar Horn pour immortaliser ses héros. Cependant le prince, objet de leurs éloges, finit par périr victime du penchant auquel il devait sa renommée, ayant eu le cœur percé d'un coup de poignard dans une de ces scènes de confusion et d'ivresse qui terminaient fréquemment ses fameux banquets. Les amis du prince enterrèrent ses restes près de l'endroit où il avait péri, dans la petite caverne qui venait de servir de prison à Eveline, en barricadèrent l'entrée avec de gros fragments de rocher, et la couvrirent d'un immense cairn, c'est-à-dire d'un amas prodigieux de pierres, sur le sommet duquel ils mirent le meurtrier à mort. La superstition servit de garde à ce monument, qui vit s'écouler bien des années sans qu'on le violât, quoique le bâtiment fût tombé en ruine et qu'il en restât à peine quelques vestiges.

Depuis quelques années, une bande de brigands du pays de Galles en avait découvert l'entrée, et ils y avaient pénétré dans le dessein de s'emparer des armes et des trésors qu'on ensevelissait souvent avec les morts dans les temps reculés ; mais ils furent trompés dans leur attente, et tout ce qu'ils gagnèrent en violant le tombeau d'Edris fut de connaître un lieu secret qui pouvait leur seryir pour y déposer

provisoirement leur butin , et où même un individu poursuivi pouvait se cacher dans un cas urgent.

Lorsque les cinq ou six hommes qui étaient à la suite de Damien furent arrivés, ils expliquèrent à Wilkin Flammock ce qui leur était arrivé dans cette matinée. Damien leur avait ordonné, au point du jour, de monter à cheval avec une force plus considérable, destinée, à ce qu'ils avaient entendu dire, à marcher contre un parti nombreux de paysans insurgés; mais il avait tout à coup changé de dessein, et divisant sa troupe en petits détachements, il leur avait ordonné de faire une reconnaissance dans tous les défilés qui se trouvaient entre les montagnes, sur les frontières du pays de Galles et de l'Angleterre, dans les environs de Garde-Douloureuse. C'était pour les soldats un ordre si fréquent, qu'il ne causa aucune surprise. De pareilles manœuvres avaient souvent lieu pour intimider les Gallois en général, et particulièrement les bandes de brigands qui, ne reconnaissant aucune forme de gouvernement, infestaient toutes les frontières. Cependant on ne marqua pas de remarquer qu'en ce moment Damien semblait abandonner le projet de disperser les insurgés, que l'on avait regardé comme la principale affaire de la journée.

Il était environ midi quand Damien, à la tête d'un de ces petits détachements, rencontra, par un heureux hasard, un des deux domestiques qui avaient pris la fuite, et de qui il apprit l'acte de violence qui venait d'être commis contre lady Eveline. Connaissant parfaitement le pays, Damien courut sur-le-champ vers le défilé d'Edris, par où il savait que les brigands gallois passaient ordinairement pour retourner dans leur forteresse de l'intérieur. Il est probable que ceux-ci , quoique avertis de l'arrivée de Damien , ignoraient qu'il n'avait avec lui qu'une force si peu considérable, et que, prévoyant en même temps qu'ils ne tarderaient pas à être poursuivis par derrière, leur chef avait adopté le singulier expédient de cacher Eveline dans le tombeau d'Edris, et de couvrir un de ses gens de la mante et du chapeau d'Eveline, afin de tromper les assaillants et de les écarter de l'endroit où elle était véritablement, et où il avait sans doute le dessein de revenir quand il aurait échappé à ceux qui le poursuivaient.

En conséquence, les brigands s'étaient déjà rangés devant le tombeau, pour commencer une retraite régulière, jusqu'à ce qu'ils trouvassent un endroit convenable pour faire face à leurs ennemis, ou, s'ils étaient trop nombreux, pour leur échapper en abandonnant leurs chevaux, et en se réfugiant au milieu des rochers, où la cavalerie normande ne pourrait les poursuivre. Ce plan avait été déjoué

parla promptitude des mouvements de Damien, qui, voyant de loin la mante et le panache de lady Eveline parmi les brigands déjà en marche, les attaqua sans songer à la différence du nombre et à la légèreté de son armure, ne consistant qu'en un casque et une cotte de peau de buffle, faible défense contre les glaives et les longs couteaux des Gallois. Grièvement blessé dès le commencement du combat, il aurait été tué s'il n'eût été admirablement secondé par ses compagnons, et si les Gallois, jugeant que l'alarme devait être donnée dans tous les environs, et craignant de voir arriver une force plus considérable, n'eussent préféré battre en retraite, ou plutôt prendre la fuite. Damien, mis hors de combat, donna ordre à ses gens de les poursuivre, et de n'y renoncer, pour quelque motif que ce pût être, qu'après avoir tiré de leurs mains la captive qu'ils entraînaient.

Les brigands, forts de leur connaissance du pays, et comptant sur l'activité de leurs petits chevaux gallois, firent leur retraite en bon ordre, et ne perdirent que deux ou trois hommes de leur arrièregarde, qui tombèrent sous les coups de Damien, dans la première fureur de son attaque. Ils se retournaient de temps en temps pour décocher des flèches, et riaient des efforts inutiles que faisaient pour les joindre les hommes d'armes , armés de toutes pièces, avec leurs chevaux pesamment caparaçonnés. Mais la scène changea quand ils aperçurent Wilkin Flammock, qui, monté sur son énorme coursier, commençait à gravir la montagne à la tête d'une troupe d'hommes, les uns à pied, les autres à cheval. La crainte de voir leur retraite coupée 6t qu'ils eurent recours à leur dernière ressource ; ils abandonnèrent leurs chevaux, escaladèrent les rochers, et s'échappèrent en déployant une activité et une dextérité à toute épreuve.

Tous ne furent pourtant pas si heureux : deux ou trois tombèrent entre les mains des Flamands, et entre autres celui qui portait la mante et le chapeau d'Eveline. On recounut alors, au grand désappointement de ceux qui cherchaient à la délivrer, qu'au lieu de la jeune dame de Garde-Douloureuse, qu'ils désiraient secourir, on n'avait pris qu'un jeune Gallois privé de raison comme semblaient le prouver ses yeux égarés et ses discours incohérents. Il n'en eût pas moins été tué, sort ordinaire des prisonniers faits dans de semblables escarmouches, si le son du cor de Damien ne se fût fait entendre en ce moment, quoique bien faiblement, tant à ses gens qu'à Wilkin Flammock. Au milieu de la confusion et de la précipitation qu'on mit à obéir à ce signal, le mépris ou la pitié de ceux qui étaient chargés de garder le prisonnier lui fournirent l'occasion de s'échapper.

Dans le fait, on avait peu de chose à en apprendre, quand même il eût été disposé à parler et en état de donner des renseignements ; car personne ne doutait que lady Eveline ne fût tombée dans une embuscade dressée par Dawfyd-le-Borgne, le plus redouté des maraudeurs de son temps, qui avait sans doute conçu le plan de cette entreprise audacieuse, dans l'espoir d'obtenir une rançon considérable pour sa captive , et tous, courroucés de sa hardiesse et de son insolence, jurèrent que sa tête et ses membres serviraient de pâture aux aigles et aux corbeaux.

Tels étaient les détails que les soldats qui formaient la suite de Damien et les Flamands qui accompagnaient Wilkin se communiquèrent réciproquement sur les événements de la journée. En repassant près de l'Etang-Rouge, ils furent rejoints par dame Gillian, qui, après avoir poussé des cris de joie pour la délivrance inespérée de sa maîtresse, et des exclamations de chagrin pour l'état inattendu dans lequel se trouvait Damien, les informa que le marchand dont les gerfauts avaient été la cause première de toutes ces aventures avait été fait prisonnier par les Gallois pendant leur retraite, et qu'ils lui auraient fait éprouver le même sort, ainsi qu'à Raoul, s'ils avaient eu un cheval de reste pour le monter, et s'ils n'avaient pensé que le vieux Raoul ne valait pas une rançon et ne méritait pas qu'ils prissent la peine de le tuer. Un d'eux, à la vérité, lui avait jeté une grosse pierre tandis qu'il était étendu par terre ; mais c'était un homme petit et fluet, et la pierre était restée en chemin. Il y avait près de lui un gaillard grand et vigoureux, et, s'il en avait fait autant, il était probable, par la grâce de Notre-Dame, que la pierre aurait été plus loin. Après avoir ainsi parlé, la dame se redressa et ajusta ses vêtements pour remonter à cheval.

Damien, porté sur une litière formée à la hâte avec des branches d'arbre, fut placé, avec les femmes, au centre de la petite troupe, qui ne tarda pas à s'augmenter de quelques-uns des détachements du jeune De Lacy, qui rejoignirent son étendard. On se mit alors en marche avec l'ordre et la précaution qui doivent accompagner tous les mouvements militaires, et l'on traversa les défilés avec l'attention nécessaire à des soldats disposés à attaquer et à vaincre tout ennemi qui pourrait se présenter.

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