‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 38 sur 47 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Quoi ! jeune, belle, et fidèle à la fois t Si c'est un fait, c'est miracle, je crois. Waller.

Rose, ïa suivante la plus désintéressée et la plus affectionnée du monde, fut la première qui, réfléchissant à la hâte sur la situation particulière dans laquelle se trouvait lady Eveline, et le degré bien marqué de retenue et de contrainte qui avait régné jusque alors dans les relations du chevalier blessé avec celle qu'il était chargé de protéger, devint inquiète de savoir ce qu'on allait faire de Damien. Cependant, quand elle se fut approchée d'Eveline pour lui faire cette question importante, elle n'eut pas le courage de la lui adresser.

L'état dans lequel se trouvait lady Eveline était tel, qu'il semblait qu'il y aurait eu presque de la cruauté à la forcer de se livrer à d'autres réflexions que celles qui l'avaient occupée si récemment, et qui paraissaient encore l'agiter. Son visage était pâle comme la mort, à l'exception de deux taches rouges qu'on aurait prises pour des gouttes de sang ; son voile et ses vêtemenls, déchirés et en désordre, étaient couverts de sang, de boue et de poussière; ses cheveux épars tombaient en longues mèches sur ses sourcils et sur ses épaules ; une plume brisée et souillée, tout ce qui restait de sa coiffure, s'était accrochée dans les tresses de ses cheveux, et semblait une dérision plutôt qu'un ornement. Ses yeux étaient constamment fixés sur la litière qui soutenait Damien, et elle marchait sans paraître donner une pensée à quoi que ce fût, si ce n'est au danger de celui qui y était étendu sans mouvement.

Rose vit clairement que sa maîtresse était dans un moment d'enthousiasme qui lui rendrait difficile de considérer avec sagesse et prudence la situation dans laquelle elle se trouvait elle-même ; elle résolut donc de tâcher d'en éveiller par degrés le souvenir dans son esprit.

— Ma chère maîtresse , lui dit-elle , voudriez-vous prendre ma mante?

— Ne viens pas m'inquiéter, répondit Eveline avec un accent un peu aigre.

— En vérité, Mijady, Rose Flammock a raison , dit dame Gillian , s'approchant à la hâte en femme qui craignait qu'on n'empiétât sur ses fonctions de maîtresse de la garde-robe ; ni votre robe ni votre jupe ne sont arrangées convenablement, et, pour dire la vérité, elles

semblent n'être portées que par décence. Si Rose veut se déranger et me faire place, je mettrai votre parure en meilleur ordre dans le temps qu'il faudrait pour attacher une épingle , ce qu'aucune Flamande ne saurait faire en vingt-quatre heures.

— Je ne songe guère à ma parure, répondit Eveline sur le même ton.

— Songez donc à votre honneur, à votre bonne renommée, dit Rose en s'approchant encore davantage de sa maîtresse, et en lui parlant à l'oreille ; songez , et songez promptement, en quel endroit vous allez faire transporter ce jeune homme blessé.

— Au château , répondit Eveline à voix haute , comme si elle eût dédaigné toute affectation de mystère. Qu'on aille au château , et par le plus court chemin possible.

— Et pourquoi pas dans son camp ou à Malpas ' ? demanda Rose ; et croyez-moi , ma chère maîtresse , cela serait beaucoup plus sage.

— Pourquoi pas? pourquoi pas? s'écria Eveline ; pourquoi ne pas le laisser sur le bord du chemin, exposé aux couteaux des Gallois et aux dents des loups? Il m'a sauvée une fois, deux fois, trois fois. J'irai où il ira ; et je ne serai pas en sûreté un moment avant d'être tranquille sur la sienne.

Rose vit qu'elle ne pouvait faire aucune impression sur sa maîtresse, et elle réfléchissait elle-même que , si l'on transportait le blessé plus loin qu'il n'était absolument nécessaire , on pouvait mettre sa vie en péril. II se présenta à son esprit un expédient qu'elle crut propre à obvier à tous les dangers ; mais il fallait qu'elle consultât son père. Elle agita sa houssine, et en un instant la petite mais jolie Flamande, avec son genêt d'Espagne, se trouva, en quelque sorte, à l'ombre du gigantesque Flamand et de son grand cheval noir.

— Mon père, lui dit-elle, ma maîtresse a dessein de faire transporter ce jeune chevalier au château, où il est probable qu'il pourra séjourner longtemps. Qu'en pensez-vous ? Croyez-vous que ce projet soit sage?

— Très-sage pour le blessé , bien sûrement, Roschen, parce qu'il risquera bien moins de gagner une fièvre.

— J'en conviens, mais est-il prudent pour ma maîtresse?

— Assez prudent, si elle agit prudemment. Mais pourquoi en douterais-tu, Roschen?

— Je n'en sais rien , répondit Rose, qui ne voulait pas faire connaître, même à son père, les craintes et les soupçons qui l'agitaient ;

Page 1