‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 45 sur 47 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Un vœu... J'ai fait un vœu; le ciel en est témoin. Faut-il me parjurer en face de l'église? Non ; quand il s'agirait du salut de Venise.

Suakspeare. Le Marchand de Venise,

La fin du chapitre précédent contient les nouvelles que le ménestrel apprit à son malheureux maître, Hugues de Lacy. Il est vrai qu'il ne les raconta pas avec autant de détails que nous avons été à portée d'en mettre dans notre récit ; mais il lui en dit assez pour en faire ressortir les faits généraux. Le connétable apprit donc avec douleur que son neveu chéri et sa fiancée s'étaient ligués pour le déshonorer; qu'ils avaient levé l'étendard de la révolte contre leur souverain légi-

time; enfin, qu'ayant échoué dans cette entreprise criminelle, ils avaient mis dans le danger le plus imminent la vie de l'un d'eux tout au moins, et la fortune de la maison De Lacy, à moins qu'on ne trouvât quelque prompt moyen pour écarter cette ruine prochaine.

A^idal suivait le jeu de la physionorçie de son maître avec le même sang-froid que le chirurgien suit les progrès de son scalpel. L'affliction était peinte sur tous les traits du connétable, une affliction profonde, mais sans cette expression de découragement et d'abattement qui l'accompagne ordinairement. On y voyait la colère et la honte ; mais ces passions prenaient un caractère de noblesse, et semblaient excitées par le regret que sa fiancée et son neveu eussent manqué aux lois de la fidélité, de l'honneur et de la vertu, plutôt que par la pensée du tort et du déshonneur que leur crime pouvait lui faire à lui-même.

Le ménestrel fut si étonné de voir un tel changement dans la physionomie et dans tout l'extérieur du connétable, après l'angoisse qu'il avait paru souffrir en apprenant les premières nouvelles qu'il lui avait annoncées, qu'il recula de deux pas avec un air de surprise mêlé d'admiration, en s'écriant :

— Nous avons entendu parler de martyrs dans la Palestine ; mais voici qui l'emporte sur eux !

— Pas tant de surprise, mon bon ami, lui dit le connétable avec un ton de résignation ; c'est le premier coup de lance ou de massue qui perce ou qui étourdit : ceux qui le suivent se font à peine sentir l.

— Songez bien, Milord, dit Vidal, que tout est perdu ; amour, puissance, dignités, renommée. Un chef, le plus puissant des nobles, n'est plus qu'un pauvre pèlerin.

— Voudrais-tu te faire un jeu de mes malheurs? dit Hugues de Lacy d'un ton sévère. Mais c'est ce qu'on dit de moi en arrière, et pourquoi ne souffrirais-je pas qu'on me le dise en face? Apprends donc, ménestrel, et fais-en une ballade si bon te semble, qu'Hugues de Lacy, après avoir perdu tout ce qu'il avait porté en Palestine et tout ce qu'il avait laissé dans sa patrie, n'en est pas moins maître de lui-même , et que l'adversité ne peut pas plus l'ébranler que le vent

i. Un mol du môme genre est attribué à Mandrin, le célèbre voleur, au moment où il subissait le supplice de la roue. Cette effroyable torture consiste à avoir les os des épaules, des bras, des cuisses et des jambes brisés par le bourreau avec une barre de fer, en alternant de droite à gauche. L'angoisse se termine par un coup sur la poitrine, appelé le coup de grâce, parce qu'il met fin à l'agonie du patient. Lorsque Mandrin reçut le second coup sur l'épaule gauche, il se mit à rire. Son confesseur lui demandant la raison d'un mouvement si peu en rapport avec sa situation : — Mon père, répondit Mandrin, je ris de ma propre folie d'avoir pu supposer que la douleur se ferait encore eenlir après le bouleversement total opéré dang le système nerveux par le premier coup.

qui fait tomber les feuilles sèches du chêne n'est capable de le déraciner.

— Par la tombe de mon père, s'écria Vidal avec un transport spontané, la noblesse de cet homme l'emporte sur toutes mes résolutions! — Et , se rapprochant à la hâte du connétable , il fléchit un genou devant lui, et lui saisit la main avec plus de liberté que ne le permettait ordinairement l'étiquette que maintenaient les hommes du rang d'Hugues de Lacy.

— C'est sur cette main, dit le ménestrel, sur cette noble main, que j'abjure...

Mais avant qu'il eût pu prononcer un autre mot, le connétable, qui trouvait peut-être que cette familiarité était une insulte à sa détresse, retira sa main, dit au ménestrel de se relever, et ajouta avec un air de fierté qu'il eût à se souvenir que l'infortune n'avait pas fait d'Hugues de Lacy un personnage qui pût figurer dans une parade.

Renault Vidal se releva d'un air mécontent : — J'avais oublié, ditil, la distance qui existe entre un ménestrel de l'Armorique et un noble baron normand. J'avais pensé qu'une même douleur ou le même élan de joie pouvaient, du moins pour un moment, renverser ces barrières artificielles qui séparent les hommes. Soit ; qu'elles continuent de subsister. Vivez dans les limites de votre rang, comme vous viviez autrefois dans un donjon flanqué de tours et entouré de fossés ; et ne soyez plus troublé par la compassion d'un homme d'aussi basse naissance que moi. Moi aussi, Milord, j'ai des devoirs à remplir.

— Maintenant rendons-nous à Garde-Douloureuse, dit le connétable en se tournant vers Philippe Guarine ; Dieu sait que ce château mérite bien le nom qu'il porte. Là, nos yeux et nos oreilles nous apprendront jusqu'à quel point sont vraies ces nouvelles désastreuses. Descends de cheval, ménestrel, et donne-moi ton palefroi ; je voudrais en avoir un pour toi, Guarine. Quant à Vidal, il est moins nécessaire qu'il me suive. C'est en homme que je ferai face à mes infortunes ou à mes ennemis ; sois-en bien assuré, ménestrel, et ne prends pas un air si sombre; je n'oublierai pas mes anciens amis.

— Du moins il en existe un qui ne vous oubliera pas, Milord, répondit Vidal d'un ton et avec un regard qui, suivant l'usage, pouvaient s'interpréter de plus d'une manière.

Mais à l'instant où le connétable allait se remettre en marche, il vit paraître devant lui, sur le sentier qu'il suivait, deux personnes montées sur le même cheval, et qui, cachées par des buissons, étaient arrivées près de lui sans qu'il les aperçût. C'étaient un homme et une

femme. On aurait pu prendre l'homme qui était en avant pour la famine personnifiée, telle que les yeux de nos trois pèlerins avaient pu la voir dans tous les pays dévastés qu'ils avaient parcourus. Son visage, naturellement maigre, disparaissait entre sa barbe grise et les mèches de cheveux qui lui tombaient sur le front ; on n'apercevait guère que ses yeux, brillant encore de quelque éclat, et son long nez affilé. Sa jambe ressemblait à un mince fuseau dans la large et vieille botte qui la renfermait ; ses bras avaient à peu près l'épaisseur d'une houssine, et les parties de son corps qui se montraient à travers les lambeaux d'une casaque de piqueur semblaient appartenir à une momie plutôt qu'à un être vivant.

La femme qui était en croupe derrière ce spectre avait aussi un air d'exténuation ; car, comme elle avait naturellement de l'embonpoint, la famine n'en avait pas encore fait un objet aussi déplorable que le squelette qui était devant elle. Il est vrai que les joues de dame Gillian, car c'était elle, l'ancienne connaissance de nos lecteurs, avaient perdu la couleur rubiconde et le teint fleuri que l'art et la bonne chère avaient substitués aux roses et à la fraîcheur de la jeunesse ; ses yeux n'avaient plus leur lustre agaçant ; mais jusqu'à un certain point elle était encore elle-même ; et les restes de son ancienne parure, avec un bas écarlate bien tiré, quoique bien usé, prouvaient que la coquetterie n'était pas encore tout à fait morte en elle.

Dès qu'elle aperçut les pèlerins, elle toucha Raoul du bout de sa houssine. —Commence ton nouveau métier, lui dit-elle, puisque tu n'es pas bon à en faire un autre ; approche de ces braves gens ; approche-s-en donc , et demande-leur la charité.

— Demander la charité à des mendiants ! dit Raoul , ce serait lancer un faucon sur un moineau.

— Ce sera pour nous former la main, répondit Gillian ; et , prenant un ton lamentable, elle commença sa requête : — Que Dieu vous protège, saints hommes à qui il a fait la grâce d'aller à la Terre-Sainte, et la grâce encore plus grande d'en revenir. Faites, je vous prie, quelque aumône à mon pauvre vieux mari , qui est dans un état misérable, comme vous pouvez le voir, et à l'infortunée créature qui a le malheur d'être sa femme. Dieu me soit en aide !

— Silence, femme, et écoutez ce que j'ai à vous dire, répondit le connétable en mettant la main sur la bride de son cheval ; j'ai besoin en ce moment de ce cheval , et je

— Par le cor de saint Hubert , tu ne l'auras pourtant pas sans quelques horions ! s'écria Raoul. Dans quel monde vivons-nous ,

si les pèlerins détroussent les passants sur la grande route ?

— Paix, drôle ! s'écria le connétable avec hauteur. Je te dis que j'ai besoin de ton cheval en ce moment. Voici deux besants d'or, et je te le loue pour la journée; quand je devrais ne jamais te le rendre, je crois qu'il serait bien payé.

— Mais le palefroi est une vieille connaissance, mes maîtres, dit Raoul ; et si par hasard

— Point de s», ni de par hasard, s'écria la dame en poussant si rudement son mari , qu'il pensa en perdre selle. Descends de ton cheval bien vite, et remercie le ciel et ce digne homme du secours qui nous arrive dans l'extrémité où nous sommes réduits. Que signifie ta vieille connaissance quand nous n'avons le moyen d'acheter de provende ni pour la bête, ni pour ses maîtres ? Ce n'est pourtant pas que nous voudrions manger de l'herbe et de l'avoine, comme le roi je ne sais qui, dont le bon père nous lisait quelquefois l'histoire pour nous endormir.

— Trêve de bavardage, dit Raoul qui venait de mettre pied à terre, et qui s'avança pour l'aider à descendre de cheval à son tour ; mais elle préféra accepter l'aide de Guarine, qui , quoique d'un âge avancé, montrait encore des restes de vigueur martiale.

— Grand merci de votre politesse, dit-elle à l'écuyer lorsqu'il l'eut mise à terre après l'avoir embrassée. Et je vous prie, Monsieur, arrivez-vous de la Palestine ? Y avez-vous appris quelques nouvelles du connétable de Chester?

Hugues de Lacy, qui s'occupait à détacher le coussinet placé derrière la selle, discontinua sa tâche ; et, se tournant vers elle : — Ah ! dit-il, est-ce que vous auriez quelque chose à lui dire?

— Bien des choses, bon pèlerin, si je pouvais le rencontrer; car toutes ses terres et toutes ses dignités vont probablement être données à son brigand de parent.

— Quoi î à son neveu Damien ! s'écria vivement le connétable d'un ton brusque.

— Juste ciel ! vous me faites peur, Monsieur, dit Gillian ; et , se tournant vers Guarine, elle ajouta : — Votre camarade est un peu vif, à ce qu'il paraît 1

— C'est la faute du soleil sous lequel il a vécu si longtemps, répondit l'écuyer ; mais répondez à toutes ses questions avec vérité, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.

Dame Gillian comprit sur-le-champ ce que cela voulait dire. — N'était-ce pas de Damien de Lacy que vous parliez ? dit-elle au connétable. Hélas ! le pauvre jeune homme ! il n'y a pour lui ni terres

ni dignités : il est plus probable qu'on lui fera prendre l'air sur un gibet ; et tout cela pour rien, aussi vrai que je suis honnête femme. — Damien ! non, non ; ce n'est ni Damien ni Dameret, c'est Randal de Lacy qui triomphe : c'est lui qui aura toutes les terres, tous les châteaux et toutes les seigneuries du vieux bonhomme.

— Quoi ! dit le connétable, avant qu'on sache si ce vieux bonhomme est mort ou vivant ? il me semble que cela est contraire aux lois et à la raison.

— Sans doute, répondit Gillian ; mais Randal de Lacy est venu à bout de choses plus difficiles. Il a juré au roi , voyez-vous, qu'il a reçu des nouvelles certaines de la mort du vieux connétable. Oui , et Cez-vous à lui , il saurait rendre la nouvelle sûre si le connétable se trouvait à sa portée.

— En vérité ! mais vous forgez des contes sur ce noble seigneur. Allons, convenez-en : vous parlez ainsi parce que vous n'aimez pas ce Randal de Lacy.

— Je ne l'aime pas î Et quelle raison ai-je de l'aimer, s'il vous plaît? Est-ce parce qu'il a abusé de ma simplicité pour s'introduire dans le château de Garde-Douloureuse, ce qui lui est arrivé plus d'une fois quand il y venait déguisé en colporteur, et que je lui contais toutes les histoires de la famille, et comme quoi Damien et Eveline se mouraient d'amour l'un pour l'autre sans avoir le courage de s'en dire un mot, à cause du vieux connétable, quoiqu'il fût à plus de mille lieues. Vous semblez mal à l'aise, mon digne homme; vous offrirai-je une goutte de ma bouteille? ce qu'elle contient est un baume souverain contre les palpitations de cœur.

— Non, non! ce n'est qu'un élancement causé par une ancienne blessure. Mais ce Damien et cette Eveline, comme vous les appelez, ont sans doute fini par se mieux entendre?

— Eux ! non en vérité. Pauvres innocents ! ils auraient eu besoin de l'entremise de quelque personne sage qui leur aurait donné des avis ; car, voyez vous, Monsieur, si le vieux Hugues est mort, comme cela est posssible, il serait plus naturel que sa fiancée et son neveu héritassent de ses biens que ce Randal, qui n'est qu'un parent éloigné et un mauvais garnement. Pouvez-vous bien croire, révérend pèlerin, qu'après m'avoir promis des montagnes d'or il me traita de vieille sorcière, et me menaça du cucking-stool1 quand le château fut pris, et qu'il vit que je ne pouvais plus lui être utile. Oui , digne pèlerin, sorcière et cucking-stool , voilà ce que j'obtins de lui de

1. Cucking-stool est un plongeon dans un baquet plein qu'on recouvre comme un siège; mais celui ou celle qui veut s'y reposer fait la culbute dans l'eau.

mieux quand il sut que je n'avais personne pour prendre mon parti , à l'exception du vieux Raoul, qui n'est plus bon à rien. Mais si le vieux Hugues rapporte son vieux corps de la Palestine, et qu'il soit encore la moitié aussi diable qu'il l'était quand il est parti, sainte Marie ! je rendrai service à son parent près de lui, Elle se tut enfln, et il y eut un moment de silence.

— Vous dites, s'écria enfin le connétable, que Damien de Lacy et Eveline Bérenger s'aiment , et que cependant ils n'ont à se reprocher ni faute, ni trahison, ni ingratitude envers moi , je veux dire

envers leur parent qui est en Palestine?

— Qu'ils s'aiment, Monsieur ! Oui, ma foi, ils s'aiment; mais ils s'aiment comme des fous, si vous le voulez , car ils ne se seraient probablement jamais dit un seul mot, sans un tour de ce même Randal de Lacy.

— Comment ! un tour de Randal ? Quel motif pouvait-il avoir pour désirer de les aboucher ensemble ?

— Oh! il n'avait pas dessein qu'ils s'abouchassent; mais il avait formé un plan pour enlever lady Eveline pour lui-môme, car c'est un diable incarné que ce Randal. De manière qu'il vint déguisé en marchand de faucons, et il eut l'adresse de faire sortir du château mon vieux imbécile Raoul que voilà , lady Eveline, moi , nous toutes , comme pour voir une chasse au héron. Mais il avait à l'affût une bande d'éperviers gallois, qui fondirent sur nous; et si Damien ne fût arrivé soudainement à notre secours, on ne saurait dire ce qui en serait résulté. Or, Damien ayant été grièvement blessé dans l'attaque, il fallut bien le transporter à Garde-Douloureuse ; mais, si ce n'eût été pour lui sauver la vie, c'est ma ferme croyance que ma maîtresse ne l'aurait jamais invité à franchir lepont-levis, quand même il l'aurait désiré.

— Femme! s'écria le connétable, songe bien à ce que tu dis. Si tu as mal agi dans cette affaire, comme je le soupçonne d'après l'histoire que tu viens de raconter toi-même, ne compte pas te disculper par de nouveaux mensonges que te fait inventer le dépit de n'avoir pas reçu la récompense promise.

— Pèlerin, dit le vieux Raoul d'une voix tremblottante, j'ai coutume de laisser ma femme se mêler toute seule de tout ce qui est bavardage, attendu qu'il n'y a pas dans toute la chrétienté une diablesse qui ait la langue mieux pendue. Mais tu parles en homme qui semble avoir quelque intérêt dans cette affaire ; c'est pourquoi je te dirai clairement que cette femme a avoué sa propre honte en racontant ses intrigues avec ce Randal de Lacy. Cependant tout ce

qu'elle a dit est vrai comme l'Evangile; et quand ce serait ma dernière parole, je dirais que Damien de Lacy et lady Eveîine n'ont pas à se reprocher une pensée contraire à l'honneur et à la droiture ; non, pas plus que l'enfant encore à naître. Mais qu'importe ce que peuvent dire des gens comme nous, chassés, et obligés de mendier leur pain après avoir si longtemps vécu dans une maison et servi un si bon maître? Dieu veuille avoir son âme 1

— Mais n'y a-t-il pas d'autres anciens serviteurs de la maison qui peuvent rendre le même témoignage que vous?

— Oh ! oh ! ceux sur la tête desquels Randal de Lacy fait claquer son fouet n'ont pas grande envie de jaser. Vous parlez des anciens serviteurs : les uns ont été tués pendant le siège, les autres sont morts de faim ; ceux-ci ont été congédiés, ceux-là ont disparu sans qu'on sache comment. Mais il y a encore le fabricant Flammock et sa fille Rose, qui connaissent l'affaire tout aussi bien que nous.

— Quoi ! s'écria le connétable, Wilkin Flammock, le brave Flamand ! lui et sa fille Rose, un peu brusque, mais fidèle ! Je garantirais leur véracité sur ma vie. Où demeurent-ils? que sont-ils devenus au milieu de tous ces changements?

— Mais, au nom du ciel, dit Gillian, qui êtes-vous, vous qui nous faites toutes ces questions? Raoul, mon mari, nous avons parlé trop librement. Ce regard, cette voix ont quelque chose qui les rappelle à mon souvenir.

— Eh bien! regardez-moi avec plus d'attention, dit Hugues de Lacy en repoussant en arrière le grand chapeau de pèlerin qui cachait une partie de ses traits.

— A genoux, Raoul! à genoux! s'écria dame Gillian en se jetant elle-même aux pieds du connétable. C'est lui ! c'est le connétable ! et j'ai eu le malheur de l'appeler vieux bonhomme !

— C'est du moins tout ce qui reste de celui qui était autrefois le connétable, dit Hugues de Lacy, et le vieux bonhomme vous pardonne volontiers la liberté que vous avez prise, en considération des bonnes nouvelles que vous lui apprenez. — Où est Flammock? où est sa fille Rose?

—Rose, répondit dame Gillian, est avec lady Eveline, qui l'a prise pour dame d'atours à ma place, quoique Rose n'ait jamais était en état d'habiller une poupée de Hollande.

— Fille fidèle ! dit le connétable. Et où est Flammock?

—Oh ! quant à lui, ila reçu son pardon, et il est en faveur, dit Raoul; il est dans sa maison près du pont du Combat, comme on appelle l'endroit près duquel Votre Seigneurie a mis les Gallois en déroute,

— J'irai donc l'y trouver, dit le connétable, et nous verrons ensuite quel accueil le roi Henry fera à un vieux serviteur. Il faut que vous m'accompagniez tous deux.

— Milord, dit Gillian en hésitant, vous n'ignorez pas qu'on ne sait pas beaucoup de gré aux pauvres gens de se mêler des affaires des grands. J'espère que Votre Seigneurie sera en état de nous protéger si nous disons la vérité, et que vous ne me reprocherez rien du passé, vu que j'ai fait pour le mieux.

— Paix, ma femme, ou va-t'en au diable! s'écria Raoul. Est-ce le moment de penser à ta vieille carcasse, quand il s'agit de sauver ta bonne et jeune maîtresse de l'opprobre et de l'oppression? Quant à ta mauvaise langue et à tes mauvaises actions, qui ont été encore pires, Sa Seigneurie sait que c'est chez toi vieux péchés d'habitude.

— Silence, brave homme, dit le connétable; j'oublierai les fautes de ta femme, et je récompenserai ta fidélité. Quant à vous, mes fidèles amis, ajouta-t-il en se tournant vers Guarine et Vidal, lorsque De Lacy sera rentré dans ses droits, comme il n'en doute pas, son premier soin sera de récompenser votre fidélité.

— La mienne, telle qu'elle est , a été et sera ma récompense, répondit Vidal. Je n'accepterai pas de faveur, dans sa prospérité, de celui qui dans l'adversité m'a refusé sa main. Notre compte est encore ouvert.

—Tais-toi ! tu es un fou, mais ta profession te donne un privilège, dit Hugues de Lacy, dont les traits flétris et remarquables prenaient un caractère de beauté quand ils étaient animés par sa reconnaissance pour le ciel et par sa bienveillance pour les hommes. Nous nous retrouverons au pont du Combat, une heure avant les vêpres.

— L'intervalle est court, dit son écuyer.

— J'ai gagné une bataille en moins de temps, répondit le connétable.

— Une bataille, dit le ménestrel, dans laquelle périrent bien des gens qui se croyaient sûrs de la vie et de la victoire.

— Et c'est ainsi que mon dangereux cousin Randal verra tous ses projets ambitieux renversés, dit le connétable.

Il partit à ces mots, accompagné de Raoul et de sa femme, qui étaient remontés sur leur palefroi, tandis que le ménestrel et l'écuyer suivaient à pied, et par conséquent plus lentement.

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