‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 7 sur 47 · I. Pays de Galles · texte numérisé non relu

I. Pays de Galles

parties du Powys-Land non conquises encore par les Mortimer, les Guarine, les Latimer, les Fitz-Alan, et autres nobles normands. Sous divers prétextes, et souvent même sans en chercher d'autres que la franche déclaration de leur force supérieure, ces divers chefs s'étaient approprié des portions considérables de cette principauté, jadis étendue et indépendante, qui, lorsque le pays de Galles fut malheureusement divisé entre les trois fils de Roderick Mawr, après le décès de leur père, était tombé en partage au plus jeune, nommé Merwyn. Le courage indomptable et la fière opiniâtreté de Gwenwyn, descendant de ce prince, l'avaient depuis longtemps rendu cher à ce qu'on appelait alors les géants ou les champions du pays de Galles; et, grâce au nombre des soldats qui , attirés par sa renommée , venaient servir sous ses drapeaux, plutôt que par la force naturelle d'une principauté démembrée, il fut en état plus d'une fois de se venger des usurpations des Anglais, en faisant des incursions désastreuses sur leurs propres terres.

Cependant Gwenwyn lui-même, en cette occasion, parut oublier la haine qu'il avait jurée à ses dangereux voisins. La Torche de Pengwern, car on le nommait ainsi, parce qu'il avait souvent porté le fer et le feu dans la province de Shrewsbury, paraissait alors brûler aussi paisiblement qu'un flambeau allumé dans le boudoir d'une dame ; et le Loup de Plinlimmon, autre surnom que lui avaient donné les bardes, sommeillait aussi paisiblement que le chien du berger devant le foyer de son maître.

Ce n'était pas seulement l'éloquence de Baudoin et de Gerald qui avait inspiré des idées de paix à un esprit si fier et si impatient du repos. Il est vrai que leurs exhortations y avaient contribué plus que les vassaux de Gwenwyn ne l'avaient cru possible. L'archevêque avait déterminé le chef breton à rompre le pain et à prendre le divertissement de la chasse avec le plus proche et jusqu'alors le plus déterminé de ses ennemis, le vieux chef normand sir Raymond Béranger, qui , quelquefois vainqueur, quelquefois vaincu, mais jamais subjugué, en dépit des attaques multipliées de Gwenwyn, s'était maintenu dans son château de Garde-Douloureuse, sur les frontières du pays de Galles, place que la nature et l'art avaient également fortifiée. Le prince gallois avait trouvé impossible de s'en emparer, soit par force, soit par stratagème, et elle l'empêchait de porter plus loin ses incursions, parce qu'il aurait craint de laisser sur ses derrières une garnison qui aurait pu lui couper la retraite.

C'était pour ce motif que Gwenwyn de Powys-Land avait cent fois juré de donner la mort à Raymond Béranger, et de démolir son châ-

teau; mais la politique et la prudence du vieux guerrier, l'expérience qu'il avait acquise dans l'art de la guerre, et les secours qu'il recevait de ses compatriotes plus forts que lui , l'avaient mis en état de braver tous les efforts et la fureur de son voisin. S'il existait donc un homme dans toute l'Angleterre que Gwenwyn détestât plus qu'un autre, c'était Raymond Béranger ; et cependant le bon archevêque Baudoin vint à bout de déterminer le prince gallois à voir son ancien ennemi comme allié et comme ami pour la cause de la croix. Gwenwyn invita même le vieux chevalier à se rendre dans son palais du pays de Galles, lui donna l'hospitalité pendant huit jours de l'automne, le traita de la manière la plus honorable, le fit asseoir à des banquets somptueux, et lui procura les plaisirs de la chasse.

Pour reconnaître cet accueil hospitalier, Raymond invita à son tour le prince de Powys avec une suite choisie, mais dont le nombre fut fixé, à venir passer les fêtes de Noël à Garde-Douloureuse, que quelques antiquaires ont cherché à identifier avec le château de Colune, sur la rivière du même nom. Mais le laps de temps et quelques difficultés géographiques jettent du doute sur cette conjecture ingénieuse.

Tandis que le Gallois passait le pont-levis, son fidèle barde remarqua qu'il tremblait d'une émotion involontaire ; et Cadwallon avait trop d'expérience et connaissait trop bien le caractère de son maître pour ne pas se douter qu'il était violemment tenté de profiter d'une occasion qui paraissait propice pour s'emparer, même en violant la bonne foi , d'une forteresse qui avait été si longtemps le but de ses desseins ambitieux.

Craignant que la lutte qui avait eu lieu entre la conscience de son maître et sa cupidité ne se terminât d'une manière funeste à sa gloire, le barde fixa l'attention de Gwenwyn en lui disant à demi-voix dans leur dialecte particulier : — Les dents qui mordent le mieux sont celles qu'on ne voit pas. —Et le prince jetant les yeux autour de lui, s'aperçut que, quoiqu'il n'y eût dans la cour que des écuyers et des pages sans armes, les tours et les murailles étaient garnies d'archers et d'hommes d'armes.

Il entra dans la salle du banquet, et vit pour la première fois Eveline Béranger, fille unique du châtelain normand, héritière de ses domaines et de sa fortune supposée, n'ayant que seize ans, et la plus belle personne des frontières du pays de Galles. Bien des lances avaient déjà été rompues en l'honneur de ses charmes, et le vaillant Hugues de Lacy, connétable de Chester, un des plus redoutables guerriers de ce temps, avait mis aux pieds d'Eveline le prix que ses prouesses avaient* remporté dans un grand tournoi près de cette

antique cité. Gwenwyn regardait ces triomphes comme autant de nouvelles recommandations en faveur d'Eveline. Sa beauté frappait tous les yeux : elle était héritière de la forteresse qu'il convoitait si ardemment, et il commença à penser qu'il pourrait s'en assurer la possession par des moyens plus doux que ceux qu'il avait jusque-là préférés.

D'une autre part, la haine que les Bretons nourrissaient contre les Saxons et les Normands qui avaient envahi leur pays, ses longues querelles mal assoupies avec ce même Raymond, un souvenir vague que les alliances entre les Gallois et les Anglais avaient rarement eu des suites heureuses, sa persuasion que son projet déplairait à ses vassaux et paraîtrait un abandon du système d'après lequel il avait j agi jusqu'alors, l'empêchèrent de faire connaître ses désirs à Raymond ou à sa fille. L'idée d'essuyer un refus ne se présenta pas un instant à son esprit. Il était convaincu qu'il n'avait qu'à parler; la fille d'un châtelain normand dont le rang et le pouvoir n'étaient pas du premier ordre parmi les nobles des frontières serait ravie et s'estimerait comme très-honorée d'une proposition de mariage qui lui serait faite par le souverain de cent montagnes.

A la vérité, il y avait une autre objection qui , dans des temps plus rapprochés du nôtre, aurait été d'un poids considérable. Gwenwyn était déjà marié. Mais les souverains se marient pour obtenir une postérité. Gwenwyn se comptait au nombre des souverains; Brengwain ne lui avait pas donné d'enfants; et il n'était pas à présumer que le pape pousserait les scrupnles jusqu'à refuser le divorce à un prince qui avait pris la croix avec tant de zèle, quoique, dans le fait, ses pensées se dirigeassent vers Garde-Douloureuse plutôt que vers Jérusalem. Et puis, si Raymond était assez scrupuleux pour ne pas trouver bon qu'Eveline occupât pour quelque temps le rang de concubine , ce que les coutumes du pays de Galles permettaient à Gwenwyn d'offrir comme un arrangement provisoire, il n'avait qu'à attendre quelques mois, pendant que l'évêque de Saint-David ou quelque autre intercesseur solliciterait de la cour de Rome son divorce.

Tout en s'occupant de pareilles idées, Gwenwyn resta au château de Raymond Béranger depuis le jour de Noël jusqu'à celui des Rois. 11 endura la présence des nobles normands qui venaient prendre place à la table de leur compatriote, et qui, s'imaginant que leur rang de chevalier les rendait égaux aux plus puissants souverains, faisaient fort peu de cas de la longue suite d'ancêtres du prince gallois. Celuici, de son côté, ne les regardait guère que comme une sorte de

brigands privilégiés, et c'était avec la plus grande difficulté qu'il pou* vait maîtriser la haine qu'il leur portait, et qui était près d'éclater quand il les voyait se livrer à ces exercices de chevalerie dont l'habitude les rendait si formidables à son pays. Enfin les fêtes se terminèrent, et tous les hôtes de Béranger partirent de son château, qui reprit l'aspect d'une forteresse solitaire et bien défendue.

Cependant, en chassant sur ses montagnes et dans ses vallées, le prince de Powys-Land éprouva que ni tout le gibier qu'il y trouvait, ni le plaisir d'être délivré de la présence des chevaliers normands, qui affectaient de le traiter en égal , ne pouvaient le dédommager de ne plus voir la charmante Eveline suivre la chasse, montée sur son palefroi blanc. En un mot, il n'hésita plus, et il prit pour confident son chapelain, homme prudent et habile. La vanité du chapelain fut flattée de la confiance de son maître, dont les projets lui parurent d'ailleurs pouvoir être de quelque avantage tant pour lui-même que pour son ordre. Il dirigea toutes les mesures à prendre pour obtenir le divorce de Gwenwyn ; tout annonça qu'il ne tarderait pas à être prononcé, et l'infortunée Brengwain fut placée dans un cloître. Peutêtre s'y trouva-t-elle plus heureuse que dans la triste retraite où elle avait vécu misérablement depuis que Gwenwyn, n'espérant plus avoir de postérité par elle, la négligeait complètement.

Le père Hugo travailla aussi à gagner les chefs les plus puissants parmi les Gallois, en leur faisant sentir tous les avantages qu'ils retireraient de la possession de Garde-Douloureuse , qui , depuis plus d'un siècle, couvrait et protégeait une étendue considérable de pays, rendait leurs incursions difficiles et leurs retraites dangereuses , en un mot les empêchait d'avancer jusqu'aux portes de Shrewsbury. Et, quant à l'union du prince avec une Normande, le bon père leur donna à entendre que sa chaîne n'en serait pas mieux rivée que celle qui l'avait attaché à Brengwain, et serait aussi facile à rompre.

Ces arguments, joints à d'autres adaptés aux vues et aux désirs de chaque individu, réussirent si bien, qu'au bout de quelques semaines le chapelain fut en état d'annoncer à son maître que le mariage projeté n'éprouverait aucune opposition de la part des plus nobles et des plus puissants de ses chefs. Un bracelet d'or, pesant six onces, récompensa sur-le-champ l'heureuse adresse dont le prêtre avait fait preuve dans cette négociation ; et Gwenwyn le chargea de tracer ses propositions sur le papier, ne doutant pas qu'elles ne jetassent dans une extase de joie le château de Garde-Douloureuse , en dépit de tout ce que son nom avait de mélancolique. Ce fut avec quelque difficulté que le bon chapelain obtint du prince gallois qu'il ne serait

pas question de son projet de concubinage provisoire, car il jugea sagement qu'Eveline et son père le regarderaient comme un affront. II présenta l'affaire du divorce comme presque entièrement terminée, et finit sa lettre par quelques réflexions morales parmi lesquelles il glissa une allusion à Vasti, Esther et Assuérus.

Ayant expédié cette lettre par un messager prompt et fidèle, le prince breton se disposa à célébrer solennellement les fêtes de Pâques,; qui étaient arrivées pendant le cours de toutes ces négociations.

Pour se concilier l'esprit de ses sujets et de ses vassaux, Gwenwyn en invita un grand nombre à un festin magnifique à Castell-Coch , c'est-à-dire le Château-Rouge , comme on l'appelait alors , mieux connu ensuite sous le nom de château de Powys, et qui fut, dans un temps moins éloigné de nous, la résidence du duc de Beaufort. La belle architecture de cette noble demeure datait d'une époque beaucoup plus moderne que le siècle de Gwenwyn, dont le palais, au temps où nous parlons, était un bâtiment long, peu élevé , et construit en pierres rouges, ce qui lui avait fait donner le nom qu'il portait alors. Sa situation commandait à tous les environs ; un fossé et une palissade en éjaient les plus importantes défenses.

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