‹ Le Connétable de Chester. [Des fiancés]Chapitre 8 sur 47 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Madoc a donné l'ordre, et le son des clairons Appelle les guerriers du fond de leurs vallons :

Ils descendent de leurs montagnes, Comme un torrent fougueux inonde les campagnes. Mais, lorsque, faible enfant de la nécessité, La paix vient enchaîner leur intrépidité,

Cédant à sa triste influence, Les bois elles vallons rentrent dans le silence. Poëme gallois.

Les fêtes des anciens princes bretons se faisaient remarquer ordinairement par la splendeur grossière et la franchise de l'hospitalité des montagnes. Mais, en cette occasion, Gwenwyn voulut acheter de la popularité par des profusions extraordinaires ; car il sentait que l'alliance qu'il méditait pouvait être tolérée , mais jamais approuvée par ses sujets et ses alliés.

Un accident , qui en lui-même était insignifiant , confirma ses appréhensions. Il passait, un soir qu'il était presque nuit, près de la fenêtre ouverte d'un corps- de-garde où se trouvaient plusieurs de ses meilleurs soldats, chargés de Yeiller tour à tour aux portes de son

palais ; il entendit l'un d'eux, Morgan, connu par sa force, son courage et sa férocité , dire à son compagnon qui était asssis avec lui près du feu : — Gwenwyn est changé en prêtre ou en femme? Quand a-t-on jamais vu, si ce n'est depuis quelques mois, ses soldats obligés de ronger, comme aujourd'hui, la chair si près de l'os1? — Un peu de patience, lui répondit son camarade; quand il aura épousé la Normande, nous aurons si peu de butin à faire sur ces coquius de Saxons, que nous serons trop heureux d'avaler les os mêmes, comme des chiens affamés.

Gwenwyn n'entendit que ce peu de mots de leur conversation, mais c'en était assez pour alarmer son orgueil comme soldat, et exciter son mécontentement comme prince. Il savait que les gens qu'il gouvernait étaient d'un caractère inconstant, qu'un long repos leur était insupportable, qu'ils étaient animés d'une haine violente contre leurs voisins, et il craignait presque les conséquences de l'inaction à laquelle une longue trêve pouvait les réduire. Quoi qu'il en fût, le risque en était encouru, et se surpasser lui même en splendeur et en générosité lui parut le meilleur moyen de raffermir l'affection chancelante de ses sujets.

Un Normand aurait méprisé la magnificence barbare d'un festin composé de bœufs et de moutons rôtis tout entiers et de viandes de chèvre et de daim cuites avec la peau de ces animaux ; car les Normands, dans leur nourriture, recherchaient la qualité plutôt que la quantité ; la délicatesse des mets leur plaisait plus que la profusion et ils tournaient en ridicule le goût plus grossier des Bretons, quoique ceux-ci montrassent dans leurs banquets encore plus de modération que les Saxons. Le déluge de crw et d'hydromel qui inondait les convives n'aurait pu dédommager les Normands de l'absence d'un breuvage plus précieux et plus recherché, et qu'ils avaient appris à aimer sous un climat plus méridional. Le lait préparé de diverses manières, et qui faisait aussi partie du festin, ne leur aurait pas convenu davantage, quoique, dans les occasions ordinaires, il suppléât à toute autre nourriture parmi les anciens Bretons, dont le pays était riche en pâturages et en bestiaux, mais très-pauvre en produits agricoles.

Le banquet fut servi dans une grande salle fort longue et fort peu exhaussée, construite en bois équarri revêtu de lattes. Un grand feu était allumé à chaque extrémité , et la fumée , qui s'échappait avec

I. One tradition des Highlands rapporte qu'un Macdonald des Iles, qui avait laissé son glaive dans le fourreau plusieurs mois après sou union avec une femme d'une grande beauté, 6e décida à tenter une soudaine et violente excursion sur le continent, en écoutant les soldats de sa garde tenir entre eux des discours semblables à ceux-ci.

peine par les crevasses du toit, roulait en nuages sur la tête des convives, qui, pour en moins souffrir, étaient assis sur des sièges trèsbas1. Leur extérieur avait quelque chose de sauvage, et inspirait presque la terreur, même dans les heures consacrées au plaisir. Le prince avait une taille gigantesque et un regard digne du chef d'un peuple indiscipliné qui ne se plaisait que sur le champ de bataille ; les longues moustaches qu'il portait, ainsi que la plupart de ses champions, ajoutaient à la formidable dignité de sa physionomie.

De même que presque tous les convives, Gwenwyn avait une simple tunique de toile blanche, reste du costume que les Romains avaient introduit dans les provinces de la Grande-Bretagne , et il était distingué des autres par Yeudorchawg, ou chaîne d'anneaux entrelacés, dont les tribus celtiques décoraient toujours leurs chefs. Le collier était porté par ceux d'un rang inférieur ; chez les uns c'était l'attribut de leur naissance , chez les autres le prix de leurs exploits ; mais un bandeau ceignait la tête de Gwenwyn, car il était un des trois princes qui prétendaient au droit de porter le diadème ; et des ornements de même métal , autour de ses bras et au-dessus de la cheville du pied, annonçaient en lui un souverain indépendant.

Deux écuyers, qui mettaient toute leur attention à le servir, étaient derrière lui , et à ses pieds * sur des roseaux en nattes, était assis un foot-bearer*, page dont l'unique fonction était de réchauffer les pieds de son maître dans son sein et sur ses genoux3. Le même droit de souveraineté qui permettait à Gwenwyn de porter un diadème lui donnait encore ce privilège.

Malgré le caractère belliqueux des convives, malgré le danger de voir se réveiller les querelles qui divisaient plusieurs d'entre eux, ua très-petit nombre ne portaient d'autre armure défensive que le léger bouclier de peau de chèvre qui était suspendu derrière le siège de

1. Les cheminées étaient une recherche très-rare dans les habitations galloises, et dans celles des autres tribus celtiques d'Irlande et des autres terres d'Ecosse. De là l'expression remarquable d'un Gallois qu'on trouve dans l'histoire de la famille Gwidir : ce chef, voyant sa maison assaillie et incendiée par les ennemis, exhortait ses amis à se défendre en disant qu'il avait vu autant de fumée dans la salle la nuit de Noël

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